Chapitre 46
Le plafond du laboratoire disparut derrière une lumière rouge qui n’existait plus depuis des années.
Le froid sibérien revint avant le reste.
Dina était plus petite, assez pour que sa main disparaisse presque entièrement dans celle de son grand frère. Leurs vêtements de patients laissaient passer l’air des couloirs et le métal du sol traversait les semelles fines jusqu’aux os.
Deux gardes apparurent au bout du passage en traînant un garçon par les bras.
Ses talons frottaient contre le béton. Il pleurait trop fort pour entendre ce qu’on lui ordonnait.
Le frère de Dina ralentit en voyant l’enfant traîné au sol.
« Continue d’avancer, je te rejoins au prochain couloir. »
Elle resserra ses doigts autour des siens au lieu d’obéir.
« Et toi, tu viens maintenant avec moi ? »
« Je suis juste derrière. Regarde devant toi et continue. »
Dina connaissait assez sa voix pour comprendre qu’il mentait.
Dina le savait déjà quand il retira sa main de la sienne et se plaça entre les gardes et l’enfant. Le canon d’une arme monta vers son visage.
« Retourne dans ta cellule avant que je t’y ramène moi-même. »
Le frère de Dina regarda le garçon à terre plutôt que l’arme.
« Il peut plus marcher. Vous le voyez bien. »
Le garde avança d’un pas et rapprocha encore le canon du visage de son frère.
Dina voulut revenir vers lui, mais Kazuki surgit de l’embrasure d’une cellule et la retint par l’épaule.
Même enfant, il avait déjà cette raideur dans le dos qui donnait l’impression qu’il attendait une attaque.
« Il t’a dit d’avancer, alors avance avant qu’ils vous prennent tous les deux. »
« Lâche-moi, Kazuki. Je peux pas le laisser là. »
« Si tu retournes là-bas, il devra vous protéger tous les deux. »
Cette phrase suffit à la maintenir en place.
Son frère finit par revenir avec une lèvre ouverte et une marque rouge près de la tempe. Le garçon que les gardes traînaient n’était plus dans le couloir.
Dina ne lui demanda pas où ils l’avaient emmené.
Plus tard, dans leur cellule, elle nettoya le sang avec le coin humide d’un tissu.
« Tu fais toujours la même chose dès que quelqu’un a un problème. »
« Tu vas devoir être plus précise si tu veux que je me défende. »
« Tu te mets devant les autres, même quand personne te l’a demandé. »
Il réfléchit quelques secondes avant de répondre.
« Quand quelqu’un peut encore sortir d’un mauvais endroit, tu l’aides à sortir. Si tu peux rien faire, tu restes pas là juste pour te faire prendre avec lui. »
Dina releva les yeux vers lui sans cesser d’essuyer le sang.
« C’est pour ça que tu m’as laissée avec Kazuki ? »
« Oui. Et la prochaine fois, tu l’écoutes plus vite. »
Depuis la cellule voisine, Kazuki protesta qu’il entendait tout.
Une voix plus calme lui répondit derrière la cloison.
Arama parlait déjà comme quelqu’un qui cherchait à comprendre les règles du laboratoire plutôt qu’à les subir. Anna restait presque toujours près de lui. Elle parlait moins, mais Dina se souvenait de la façon dont elle observait les autres avant de partager discrètement une ration ou une couverture.
Ils n’avaient choisi ni cet endroit ni les expériences.
Ils avaient malgré tout fini par construire quelque chose entre les cellules, assez fragile pour tenir dans des gestes minuscules : Kazuki surveillait les rondes, Arama mémorisait les horaires, Anna repérait ceux qui revenaient des salles d’essai trop faibles pour manger, et le frère de Dina se mettait devant dès qu’un plus jeune risquait de prendre un coup.
Dina, elle, retenait surtout la place que prenait son frère dans ce petit groupe.
Le complexe changea de bruit avant qu’aucun d’eux comprenne ce qui se passait, et les alarmes couvrirent bientôt toutes les voix du secteur.
Des bandes rouges s’allumèrent le long des murs et les portes des cellules cessèrent de répondre. Plus bas dans le laboratoire, une pression sourde fit vibrer le sol une première fois, puis une deuxième.
Kazuki arriva en courant depuis l’intersection suivante, le visage couvert de poussière et de petites coupures.
« Les cuves du secteur inférieur lâchent. Arama cherche Anna. Il faut rejoindre la sortie de maintenance. »
Le frère de Dina attrapa sa sœur par la main.
Ils partirent avec plusieurs autres enfants qui avaient réussi à quitter leurs cellules au même moment.
À chaque intersection, le bruit se rapprochait.
Des tirs éclatèrent derrière une porte, suivis d’un choc humide contre le métal. Une créature traversa le couloir suivant en frappant les murs avec des membres qui avaient poussé dans des directions différentes. Un garde tira jusqu’à ce que son arme cesse de répondre.
Le groupe changea de voie lorsque les tirs se rapprochèrent du passage principal.
Ils atteignirent finalement une coursive de secours séparée du laboratoire principal par une porte blindée.
Kazuki passa le premier et força deux enfants à continuer sans attendre.
Dina franchit le seuil avec son frère.
Une masse heurta le mur derrière eux.
Il regarda la coursive, puis le passage d’où ils venaient.
Dina comprit son choix au moment où sa main quitta la sienne.
« Non, ne recommence pas à me laisser derrière. »
Il la poussa de l’autre côté de la porte avant qu’elle puisse s’accrocher à lui.
« Avance avec Kazuki et ne reviens pas vers cette porte. »
« Viens avec nous. On peut encore la fermer de l’intérieur. »
« Si je ferme pas, elles passent toutes. »
Il attrapa le panneau de commande extérieur.
Dina revint contre l’ouverture avant que la porte se referme complètement.
« Tu m’as dit qu’on sortait ensemble, alors arrête de faire comme si tu devais rester ici. »
Son frère la regarda à travers l’espace qui diminuait.
« Je t’ai dit d’aider ceux qui peuvent encore sortir. Là, c’est toi. »
La porte se verrouilla entre eux avec un choc métallique, et Dina frappa immédiatement le hublot en appelant son frère.
De l’autre côté, son frère posa les deux mains sur le panneau. Son Spirit traversa le mécanisme dans une lumière brutale qui fit sauter plusieurs circuits et bloqua l’ouverture.
La première créature arriva sur lui ; il se retourna juste assez pour l’éviter, mais la deuxième le prit au flanc avant qu’il puisse retrouver son appui.
Dina frappa le verre encore une fois.
Elle ne pouvait rien entendre à travers la porte blindée. Elle voyait seulement son frère essayer de rester debout pendant que les silhouettes déformées remplissaient le couloir.
Une excroissance osseuse traversa son torse et ressortit près de son épaule avant de se retirer.
Son corps heurta la porte avant de glisser hors du champ du hublot.
Dina resta contre le verre jusqu’à sentir une chaleur anormale gagner ses paumes et ses doigts.
Elle les retira et vit alors une flamme bleue courir entre ses doigts, phénomène dont elle ne gardait aucun souvenir antérieur.
Elle ne comprit pas ce qu’elle regardait.
Le feu ne brûlait pas sa peau.
À travers le hublot, une créature s’approcha de la porte, et le bleu réagit avant qu’elle sache quoi en faire. Une lueur azur traversa le verre blindé comme une chaleur sans matière et fit reculer la masse de l’autre côté.
Kazuki revint la tirer par le bras.
« Dina, on doit partir maintenant. Si on reste, sa porte ne servira à rien. »
Elle résista lorsqu’il tira son bras vers la coursive.
« Il est derrière cette porte, Kazuki. On peut pas juste partir. »
Kazuki regarda une seconde le hublot, puis elle.
« Je sais ce qu’il y a derrière cette porte. Je l’ai vu aussi. »
Il ne lui promit pas que son frère était vivant.
Il la força seulement à courir avec les autres.
La lumière rouge des alarmes s’éloigna derrière eux tandis que la flamme bleue restait accrochée aux mains de Dina sans qu’elle sache pourquoi elle était apparue à cet instant.
Le souvenir céda lorsque la douleur du présent traversa de nouveau son abdomen.
Le laboratoire de 2056 revint avec la douleur.
Dina sentit d’abord le carrelage sous son dos, puis la brûlure profonde qui traversait son flanc droit. Issa était penché près d’elle et Ornella contenait toujours le saignement autour de la perforation.
Derrière eux, les treize continuaient d’avancer entre les débris laissés par les installations.
Dina chercha assez d’air pour produire une phrase sans perdre connaissance.
« Ne les tuez pas. Je peux encore atteindre ce qu’il a mis en eux. »
Ornella repoussa une excroissance d’os avec une vague de chaleur suffisamment large pour faire reculer la première créature sans la carboniser.
« Alors reste consciente assez longtemps pour nous montrer comment. »
À plusieurs mètres, Tariq avait déjà repris le combat.
Son Revêtement noir couvrait encore une partie de son torse et de ses bras, mais sa fréquence variait sous la colère. Les coups qu’il envoyait à Arama étaient plus rapides que quelques instants plus tôt et beaucoup moins propres.
Arama lisait désormais presque entièrement les variations de son Revêtement et ses changements d’appui.
« Tu avais trouvé quelque chose d’intéressant avant de perdre ta concentration. »
Tariq attaqua son flanc gauche, mais la grille dévia le poing avant qu’il atteigne les côtes.
« Garde tes commentaires pour quelqu’un qui veut encore t’écouter. »
« Ta fréquence remonte chaque fois que tu accélères. »
Tariq changea d’angle, tenta un coup court au sternum et fut repoussé par sa propre impulsion.
Arama n’avait plus besoin de consacrer toute son attention à lui.
Quatre masses métalliques quittèrent les structures du laboratoire et se recomposèrent dans l’air en petites unités anguleuses. Chacune ouvrit une lentille blanche vers Tariq.
Issa repéra les quatre unités depuis le sol et força sa vision à rester nette malgré la migraine.
« Tariq, quatre points au-dessus de toi, ils vont tirer ensemble ! »
Les quatre unités tirèrent ensemble et fermèrent presque tout l’espace autour de son torse.
Tariq élargit son Revêtement par réflexe. L’ombre quitta sa peau sur quelques centimètres et forma autour de son torse une couche à très faible interaction.
Les faisceaux y pénétrèrent en perdant une partie de leur transfert, mais la surface était trop large pour rester stable.
La couche noire trembla sous les transferts simultanés et commença à perdre son homogénéité.
Je l’étale trop. Je perds la fréquence.
Il rabattit l’ombre contre son corps avant que les quatre tirs suivants arrivent.
Ce changement de configuration lui coûta une fraction de seconde.
Arama avait précisément attendu cette transition entre les deux configurations du Revêtement.
Le tissu déjà déchiré dans son dos s’ouvrit davantage et quatre appendices métalliques sortirent le long de sa colonne. Ils se déployèrent autour de ses deux bras humains jusqu’à lui donner six axes d’attaque.
Tariq remit sa garde en place au moment où les quatre appendices terminaient leur déploiement.
Le premier poing mécanique frappa son avant-bras.
Le Revêtement encaissa une partie de l’impact, mais sa fréquence remonta brutalement sous la contrainte.
Le deuxième coup entra dans son plexus.
Tariq perdit son air et son ombre se fragmenta sur le torse.
Les quatre autres bras suivirent selon des trajectoires différentes, empêchant toute reconstruction stable du Revêtement. Un impact trouva ses côtes, un autre son épaule, puis une frappe remonta sous sa mâchoire.
Le dernier impact souleva son corps assez haut pour lui retirer tout appui.
Il traversa plusieurs mètres et heurta la base métallique d’une cuve ouverte.
Sa tête frappa la paroi métallique et le choc lui coupa immédiatement toute réaction visible.
Tariq glissa jusqu’au carrelage sans reprendre appui.
Arama laissa ses appendices ouverts autour de lui.
« La technique n’était pas mauvaise. Tu as seulement voulu la tenir avec une colère qui détruit précisément la finesse dont elle dépend. »
Tariq ne répondit pas et resta affaissé contre la base de la cuve. Issa fixa sa poitrine assez longtemps pour voir qu’elle bougeait encore.
Dina essaya de se redresser et la douleur la ramena presque aussitôt contre le sol.
Pendant une seconde, elle revit la porte sibérienne et le hublot derrière lequel son frère avait disparu.
Cette fois, les treize étaient devant elle et d’autres personnes se trouvaient derrière.
Sa main droite chercha le carrelage pour lui donner un point d’appui malgré la douleur.
Une flamme bleue très faible reparut autour de ses doigts.
Elle ne savait toujours pas pourquoi ce feu lui avait répondu, des années plus tôt, au pire moment de sa vie.
Elle savait seulement ce qu’elle voulait en faire maintenant.
« Issa… aide-moi à me relever. Je dois finir ce que j’ai commencé avec eux. »