Chapitre 45
La lumière noire du cube comprimait toute la salle autour de son socle.
Dina gardait un genou au sol sous la pression. Tariq s’appuyait sur une main pour empêcher son torse de s’écraser contre le carrelage, tandis qu’Issa luttait simplement pour maintenir la tête levée. Les filaments reliés au dos d’Arama pulsaient au rythme de l’artefact et continuaient de pousser du Spirit dans les brûlures de son sternum.
Arama posa deux doigts contre le bord du socle.
« Vous avez sorti les sujets de leurs cuves trop tôt. Le réseau les a nourris assez longtemps pour laisser une empreinte en eux. »
Dina comprit avant qu’il termine et tourna aussitôt la tête vers les douze femmes allongées derrière elle. Leur organisme portait encore la trace du Spirit qui les avait traversées pendant des heures. Elles n’étaient plus reliées aux installations, mais le cube n’avait plus besoin d’un conduit physique pour retrouver ce qu’il avait déjà marqué.
« Arama, arrête ce réseau. Elles viennent à peine de survivre à ce que vous leur avez fait. »
L’artefact libéra sa charge avant qu’elle puisse s’approcher du socle.
Une onde noire parcourut le laboratoire et traversa les douze femmes presque au même instant. Plus loin, la cuve d’Elian réagit avec une violence supérieure : ses interfaces s’allumèrent, le liquide se troubla et la paroi se fendit autour de son épaule gauche.
Les corps au sol se contractèrent tandis que le changement commençait sous la peau, d’abord par des mouvements musculaires désordonnés qui ne correspondaient à aucune tentative consciente de se relever.
Les articulations gonflèrent, les os forcèrent contre leur enveloppe et plusieurs excroissances apparurent le long des épaules et des avant-bras. Les visages se déformèrent sous l’effort tandis que le Spirit injecté cherchait une nouvelle organisation dans des corps qui n’étaient pas faits pour le contenir ainsi.
Ornella tenta de se relever malgré ses côtes et observa les veines sombres apparaître sous la peau des premières victimes.
« Il réactive ce qu’il a laissé dans leur organisme. »
Issa comptait déjà les formes qui bougeaient sur le sol.
Il en suivit douze avant que son regard parte vers la cuve séparée, dont la paroi céda sous la pression accumulée à l’intérieur.
Elian tomba à genoux dans le liquide sombre qui se répandait autour de lui. Son avant-bras droit manquait toujours, mais le moignon se déformait sous une croissance osseuse qui poussait depuis l’intérieur.
Ses yeux trouvèrent Issa et il força encore assez d’air dans sa gorge pour l’appeler.
« Kaneshiro… reste là. J’ai besoin que tu m’entendes jusqu’au bout. »
Les mots arrivaient difficilement, mais sa conscience était encore là.
Issa força ses jambes à le porter malgré le vertige qui lui traversait le crâne.
« Elian, reste avec moi. On va couper ce qu’il t’a injecté. »
Elian regarda son propre bras gauche se contracter sans lui obéir.
« Si je commence à leur foncer dessus, tu me laisses pas faire. Je préfère que tu me stoppes ici plutôt que de me réveiller après avoir blessé quelqu’un. »
Sa colonne se cambra brutalement. Une masse sombre remonta depuis son torse jusqu’à son cou et sa voix se perdit dans un son étranglé.
« Capitaine… si vous pouvez pas m’arrêter autrement, vous hésitez pas. »
Ornella ne répondit pas à cette demande et chercha encore une solution qui ne passait pas par cette décision.
Le changement acheva de recouvrir Elian avant qu’Issa puisse l’atteindre. Sa silhouette grandit, son épaule amputée se couvrit d’une structure irrégulière et ses doigts se transformèrent jusqu’à ne plus ressembler à une main humaine.
Issa s’arrêta lorsque la transformation lui cacha complètement le visage d’Elian.
Il y en avait treize. Le chiffre s’imposa avec une précision qu’il aurait préféré perdre.
Autour d’Elian, les douze femmes se relevèrent à leur tour avec des mouvements qui n’avaient plus rien du réveil fragile observé quelques minutes plus tôt.
Tariq regardait les formes se redresser autour d’eux et revit, sans l’avoir cherché, le civil qu’il n’avait pas sauvé dans la rue puis les élèves de la cour d’honneur pris dans l’attaque de Morgen.
Elian se tenait désormais parmi les créatures, identifiable seulement par sa taille, son épaule droite amputée et les restes de son uniforme. Issa chercha encore chez lui un mouvement volontaire, quelque chose qui prouverait que la voix entendue quelques secondes plus tôt restait accessible sous la transformation, mais le corps altéré ne lui donna aucun signe fiable.
La peur revint chez Tariq avec tout le reste : la peur de mal choisir, de bouger trop tard, de produire lui-même la prochaine erreur.
Il força son ombre contre son propre corps au lieu de la laisser partir vers le sol ou vers Arama. Jusqu’ici, il l’avait projetée, étirée ou affinée pour réduire son interaction avec ce qu’elle touchait. Cette fois, il la maintint contre sa peau comme un Revêtement.
Le noir couvrit progressivement ses avant-bras, son torse et ses jambes.
Il conserva une fréquence basse sur toute la couche et chaque contact avec le sol devint étrange, moins franc, comme si une partie de la contrainte passait autour de lui au lieu de s’accrocher complètement à sa surface.
Tariq inspira malgré la pression du cube.
Je connais déjà le principe. Je dois seulement le garder sur tout le corps sans le laisser se disperser.
Le Revêtement trembla sous l’effort, instable sur les épaules et les cuisses.
Arama leva son avant-bras lorsque Tariq prit enfin son appui, et la grille lumineuse apparut pour recevoir Tariq lorsqu’il se jeta vers lui.
Le premier coup de poing entra dans une cellule du quadrillage.
La grille trouva immédiatement la masse du bras, l’angle de l’épaule et la vitesse du corps, mais l’ombre collée à la peau brouilla le contact suffisamment pour retarder la réponse.
Tariq enchaîna avant qu’elle se stabilise, utilisant volontairement le retard qu’il venait de créer. Arama dévia le second coup de quelques centimètres, recula sur le troisième et laissa la grille recalculer sur l’avant-bras gauche.
« Tu étends maintenant ta fréquence réduite sur ton propre corps. »
Tariq frappa encore en gardant ses coups courts pour éviter de fournir à la grille une impulsion trop simple.
« Occupe-toi plutôt de ce que t’as fait à Elian. »
Derrière lui, les treize commencèrent à avancer.
Ornella ramena de la chaleur dans sa jambe droite. Malgré l’épuisement, le Faucon de Plasma reprit forme autour de son pied.
« Issa, donne-moi les axes qui nous permettent de les contenir sans toucher les femmes au sol. »
Issa ne répondit pas immédiatement, parce que Dina venait de se placer devant eux.
Ses deux bras étaient ouverts entre le groupe et les treize.
« On ne les tue pas tant qu’il reste une chance de retirer ce qu’il leur a injecté. »
Ornella fixa les excroissances qui poussaient encore sur les créatures et calcula la distance qui les séparait de Loris et Caleb.
« Je veux les sauver aussi, mais on n’a pas encore de moyen de les remettre dans leur état. Si elles atteignent Loris ou Caleb, ils meurent. »
« Mon feu peut atteindre ce qu’Arama a mis en elles. J’ai senti la même structure quand j’ai brûlé Morgen et quand j’ai ralenti sa régénération. »
Dina leva ses mains en gardant les paumes orientées vers les créatures, et la flamme azur apparut à une température beaucoup plus basse que lors de ses attaques précédentes. Au lieu de former une masse compacte, elle se diffusa en une brume lumineuse devant les créatures.
Ornella comprit ce qu’elle tentait en voyant le bleu rester à la surface de la peau au lieu de la brûler.
« Tu veux faire entrer ton Spirit sans brûler leurs tissus. »
« Je veux séparer ce qui leur appartient de ce qu’il a forcé dedans. »
Dina avança d’un pas et la brume entra en contact avec la première créature.
Le bleu glissa sur sa peau sans la carboniser.
Sous l’épiderme, les veines sombres réagirent et la créature ralentit assez pour qu’Issa remarque immédiatement le changement.
« Ça agit. Continue à faible température, Dina. Le noir recule autour de son cou. »
Dina élargit la zone jusqu’à toucher trois autres corps.
Son contrôle exigeait plus de précision que de puissance. Chaque fois que le feu trouvait du tissu humain, elle réduisait son émission ; lorsqu’il rencontrait la structure étrangère, elle augmentait juste assez la température pour la détériorer.
Arama suivait la scène tout en déviant Tariq. Son regard quitta le garçon une fraction de seconde, suffisamment longtemps pour confirmer que Dina représentait désormais la seule méthode visible capable de défaire la transformation sans détruire les sujets.
Il modifia alors sa garde et la grille s’ouvrit volontairement près de son épaule gauche. Tariq vit l’espace qu’Arama lui offrait et entra sans comprendre qu’il venait d’accepter une trajectoire préparée pour lui.
Son poing traversa la défense et heurta la clavicule d’Arama. Le scientifique accompagna l’impact au lieu de le bloquer, laissant son torse pivoter dans le même sens.
Issa comprit la trajectoire produite par cette rotation.
L’épaule droite d’Arama venait de s’aligner sur lui.
« Tariq, sors de l’axe, il t’utilise pour tourner ! »
L’avertissement arriva trop tard : Arama pointait déjà l’index vers le point qu’il venait d’aligner derrière lui.
Un trait blanc naquit au bout de son doigt et partit vers la tête d’Issa.
Dina perçut la montée thermique derrière elle avant d’en voir la source.
Elle abandonna sa brume au moment où une détonation azur éclata sous sa semelle et la projeta à travers l’espace séparant Issa du tir.
Le faisceau entra dans son flanc droit.
La chair disparut sur un passage net à travers l’abdomen. La chaleur du tir cautérisa immédiatement une partie des bords, mais la violence du choc coupa ses appuis et l’envoya au sol.
La brume bleue s’éteignit avec elle et les treize, libérés de cette pression interne, recommencèrent à avancer vers le groupe.
Tariq se retourna au bruit du corps qui venait de heurter le sol et vit Dina au sol, Issa encore derrière elle, puis Arama qui venait d’utiliser son attaque comme point d’appui pour obtenir cet angle.
La fréquence de son Revêtement se dérégla sous la colère.
Il revint sur Arama avec une succession de coups que la grille pouvait désormais lire plus facilement.
Arama bloqua le premier, dévia le suivant et le repoussa hors de sa portée.
« Tu réfléchissais mieux il y a quelques minutes. »
Tariq retrouva son appui avant de tomber.
Il ne répondit pas à la provocation, parce qu’Issa avait déjà rejoint Dina derrière lui.
Ses mains tremblaient encore à cause de l’Interchange, mais il les posa de chaque côté de ses épaules sans toucher la plaie.
« Dina, reste avec nous et continue à me regarder. Tu m’entends ? »
Ornella se plaça de l’autre côté et approcha sa chaleur de la blessure avec une prudence extrême, uniquement pour limiter le saignement autour des zones qui n’avaient pas été cautérisées.
Les treize se rapprochaient derrière eux, assez près désormais pour que leurs excroissances raclent les débris de verre laissés par les cuves.
Raad essaya de se relever contre le bord d’une cuve malgré ses jambes encore faibles.
Dina fixait les lumières intégrées au plafond.
L’air entrait par petites quantités et chaque tentative de parler déplaçait à peine sa poitrine.
Ses lèvres bougèrent finalement et la question sortit avec si peu d’air qu’Issa dut se pencher pour l’entendre.
« Grand frère… qu’est-ce que je suis censée faire, là ? »