Chapitre 43
Les cendres de Morgen fumaient encore entre les grains vitrifiés lorsque le laboratoire retrouva un calme relatif.
Tariq gardait son ombre près de ses pieds. Raad respirait assis contre une cuve éventrée, une main plaquée sous sa gorge irritée par le sable. Plus loin, Loris et Caleb n’avaient toujours pas repris connaissance, et Ornella venait de vérifier une nouvelle fois leur respiration.
Issa restait à genoux parmi les fragments de sa propre cuve.
Le dépassement de masse de son Interchange continuait de le frapper par vagues. Sa vision se dédoublait dès qu’il tournait trop vite la tête, et ses doigts répondaient avec un léger retard.
Quelque chose bougea derrière la rangée des douze cuves.
Ornella se remit immédiatement face à l’obscurité.
Une silhouette quitta l’angle mort entre deux structures médicales. Une cape noire ample suivait ses mouvements et un masque de renard couvrait entièrement son visage. La capuche était assez basse pour dissimuler ses cheveux.
Tariq reconnut la direction d’où le feu bleu avait attaqué Morgen.
« C’est toi qui viens de le brûler ? On aimerait savoir avec qui on partage cette salle. »
La silhouette poursuivit son chemin sans lui répondre, sans modifier son allure lorsque Tariq l’interpella. Ornella concentra une chaleur modérée autour de ses avant-bras et tenta de lire ce qui approchait. Sa perception thermique rencontra une anomalie presque complète : la chaleur corporelle de l’inconnue disparaissait dans le fond du laboratoire au lieu de former une présence identifiable.
Elle était assez proche pour viser Morgen avec précision, et je ne l’ai jamais détectée. Elle masquait déjà sa présence pendant mon Domaine.
Issa suivit la cape malgré la douleur derrière ses yeux.
Elle a attendu qu’il soit affaibli, puis son feu n’a touché que lui. Si elle voulait nous éliminer, elle avait une meilleure occasion que celle-ci.
L’inconnue passa devant eux et rejoignit les douze cuves.
Elle posa une main gantée sur la surface réactive intégrée à la première installation. Plusieurs lignes de données apparurent sous ses doigts. Elle parcourut rapidement les paramètres biologiques, puis lança une séquence qui se propagea d’une cuve à l’autre.
Les pompes internes inversèrent leur circulation et le liquide vert descendit progressivement sous les épaules des femmes, tandis que les attaches souples relâchaient leur tension sans arracher les interfaces implantées dans leurs bras.
Tariq fit un pas vers elle, suffisamment près pour voir les données défiler sous le gant.
« Tu les connais, ou tu sais seulement comment fonctionne leur installation ? »
Aucune réponse ne vint, mais l’inconnue ne cherchait visiblement pas à leur faire du mal. Dès que la première cuve fut assez vide, elle ouvrit le panneau frontal, déconnecta les interfaces une à une et soutint la femme jusqu’au sol.
Ornella regarda la respiration de la captive reprendre sans l’aide de la machine.
« Elle les sort correctement. Tariq, laisse-la travailler et viens plutôt m’aider avec Loris. »
Il resta une seconde à observer le masque avant de revenir vers les blessés.
Pendant qu’Ornella stabilisait l’épaule de Loris, l’inconnue continua le long du demi-cercle. Elle vérifia chaque respiration, libéra les interfaces sans provoquer d’hémorragie et coucha les femmes sur une zone sèche du laboratoire.
Issa remarqua que ses gestes devenaient plus rapides à mesure qu’elle avançait.
Elle connaît ce type d’installation. Elle ne découvre pas le protocole en même temps que nous.
La dernière femme venait d’être retirée lorsque le socle de la cuve centrale vibra.
Tout le réseau de conduits réagit à la vibration qui gagnait le socle central.
Une pulsation remonta depuis les fondations et traversa le laboratoire. Les surfaces lumineuses intégrées aux murs perdirent brièvement leur stabilité, puis se rallumèrent avec une intensité irrégulière.
L’inconnue se retourna vers la cuve centrale au moment où une deuxième pulsation traversait déjà le sol.
Le liquide autour d’Arama commença à s’agiter tandis que les attaches fixées à son corps se détachaient d’elles-mêmes.
Ornella se releva malgré la douleur sous ses côtes.
Le nom entendu plus tôt revint immédiatement dans son esprit, désormais associé au visage qu’elle distinguait derrière le liquide.
Alors Morgen disait vrai. C’est bien Arama.
À travers le liquide, les yeux violets s’ouvrirent.
La pression du Spirit changea dans toute la salle avant même que le verre bouge. Tariq sentit ses jambes devenir plus lourdes. Raad abandonna l’idée de se relever et Issa posa une main au sol pour ne pas basculer.
Le verre blindé se fissura sur deux mètres.
Une nouvelle contrainte parcourut la structure et la paroi céda vers l’extérieur. Le liquide se répandit sur le carrelage en entraînant plusieurs fragments de verre.
Arama posa les pieds au sol au milieu de sa cuve détruite.
Ses cheveux bruns, encore mouillés, collaient par endroits à son front. Il observa d’abord le laboratoire, puis les cendres de Morgen.
« Je me réveille donc après sa mort. Il aura tenu moins longtemps que je ne l’espérais. »
Tariq sentit l’ombre se densifier autour de ses chaussures.
Arama regarda ensuite la silhouette au masque de renard.
« Et je suppose que le feu bleu venait de toi. Kazuki et toi avez vraiment fini par aller jusqu’au bout de votre désaccord. »
Sous le masque, l’inconnue ne répondit toujours pas.
Ornella, elle, ne regardait plus les cuves.
La voix, les traits désormais visibles et le nom reçu de Morgen venaient de refermer l’écart entre le jeune chercheur qu’elle avait connu et l’homme qui se tenait devant elle.
Arama finit par remarquer son attention et reconnut à son tour la femme qui l’observait.
« Capitaine Ornella. Je ne pensais pas que vous seriez parmi les premiers à descendre jusqu’ici. »
« Quand Morgen a prononcé ton nom, j’espérais encore qu’il utilisait celui d’un ancien chercheur pour couvrir quelqu’un d’autre. Là, je n’ai plus ce doute. »
Arama examina l’uniforme abîmé de la Capitaine et les blessures qui limitaient sa respiration.
« Vous étiez déjà l’une des rares personnes de cette institution que je respectais. Vous aviez atteint votre rang sans l’appui d’une Famille et sans qu’un héritage vous ouvre le chemin. Pour moi, vous étiez la preuve que leur ordre n’était pas aussi fermé qu’ils le prétendaient. »
Ornella jeta un regard vers les douze femmes étendues près des cuves.
« Et tu as retenu de ça qu’il fallait construire ton propre raccourci avec le corps de gens qui ne t’avaient rien demandé ? »
Arama suivit son regard vers les femmes qu’on venait de sortir des cuves.
« J’ai retenu que l’ordre actuel pouvait être dépassé. Nos conclusions ont divergé sur la manière d’y parvenir. »
« Elles ont divergé bien avant cette salle. Tu as utilisé des patients, puis des captifs, et maintenant douze civiles servent à alimenter ton corps. Je me fiche de savoir combien ton projet paraît cohérent quand on le décrit depuis une table de recherche. »
Pendant une seconde, quelque chose de plus ancien passa dans le regard d’Arama.
« Vous parlez encore comme lorsque je venais vous voir après les évaluations de la Commission. »
« À l’époque, tu posais des questions sur la manière de progresser. Tu ne demandais pas combien de personnes pouvaient être transformées en matériel. »
Tariq regarda alternativement Ornella et Arama, conscient d’être entré dans une histoire dont il ne connaissait encore que quelques noms. Il avait appris l’existence d’Arama quelques minutes plus tôt. Il découvrait maintenant qu’une partie de la Commission le connaissait depuis bien avant cette opération.
Arama reporta son attention vers la silhouette masquée.
« Nous réglerons ce désaccord plus tard, Capitaine. J’ai une conversation plus ancienne qui m’attend. »
Arama avança vers le demi-cercle des cuves, et l’inconnue se plaça immédiatement entre lui et les douze femmes libérées.
Cette réaction suffit à confirmer ce que Tariq soupçonnait : elle était venue pour empêcher le laboratoire de continuer, et Arama savait exactement qui elle était.
« Tu peux garder le masque si tu veux, mais il ne change rien à la manière dont tu tiens ta garde. »
Arama leva son bras droit et une structure de lumière blanche apparut le long de son avant-bras. Des segments géométriques s’assemblèrent sur sa peau, puis prolongèrent le membre sous la forme d’une lame étroite.
L’inconnue recula d’un demi-pas pour ouvrir sa distance.
Arama disparut de la position où Tariq venait encore de le voir.
Le déplacement fut trop rapide pour que Tariq suive sa trajectoire. Il ne perçut que le point d’arrivée : Arama devant le masque, la lame blanche déjà descendue.
L’inconnue leva les deux bras et une flamme bleue jaillit au contact de la lame.
Le choc traversa la cape et la projeta plusieurs mètres en arrière. Ses bottes retrouvèrent le sol avant qu’elle perde complètement l’équilibre, mais le masque venait d’encaisser la partie la plus nette de l’attaque.
Une première fissure courut depuis la tempe gauche jusqu’au museau du renard.
La seconde traversa l’autre moitié du masque.
Arama abaissa légèrement son bras en constatant que son attaque avait atteint le masque sans traverser la garde.
« Tu as amélioré ton effacement thermique, mais tu continues à protéger les autres avant de protéger ton angle mort. »
La silhouette ramena une main vers son visage.
Le polymère céda avant qu’elle puisse retenir les deux parties. Elles tombèrent séparément sur le carrelage.
La capuche glissa avec le mouvement et de longs cheveux bruns, lisses et détrempés de sueur se libérèrent sur ses épaules. Son visage portait plusieurs traces de cendre, et ses yeux azur restèrent fixés sur Arama malgré la violence du choc.
Tariq cessa d’essayer de comprendre son pouvoir et se concentra sur l’information qui venait de changer toute la scène : Arama connaissait personnellement la femme qui venait de tuer Morgen.
« Dina. Tu aurais pu venir me parler avant de décider que Morgen devait mourir. »
Tariq entendait enfin le nom de la femme au masque.
Issa le mémorisa sans quitter Arama des yeux. Sa douleur neurologique rendait difficile le simple fait de rester assis droit, mais la relation entre les deux lui paraissait maintenant plus importante que l’identité du feu bleu.
Arama continua sans détourner son attention de Dina.
« Kazuki et toi avez passé des mois à interrompre certaines opérations, à déplacer des prisonniers et à essayer de me convaincre que j’étais allé trop loin. Je savais que l’un de vous finirait par choisir une méthode plus directe. »
La mention de Kazuki fit réagir Tariq, qui comprit qu’un deuxième lien reliait encore cette inconnue au réseau qu’ils poursuivaient depuis l’Académie.
« Attends. Kazuki aussi te connaît ? Depuis combien de temps vous essayez de l’arrêter ? »
Dina tourna brièvement la tête vers lui, mais Arama reprit avant qu’elle donne une réponse plus complète.
« Et malgré ça, tu as brûlé Morgen avant qu’il puisse finir de parler. Tu n’as jamais aimé laisser les autres choisir le moment où une histoire doit se terminer. »
Dina ramassa l’une des deux parties de son masque, observa la fissure qui la traversait, puis la laissa au sol.
« Morgen allait tuer tout le monde dans cette salle. Je l’ai arrêté parce que j’avais encore une ligne claire sur lui. Le reste, je te le dirai directement. »
Une flamme azur apparut autour de sa main droite.
Elle passa devant Tariq, Issa et les blessés jusqu’à se placer face à Arama.
« Oui, on se connaît. Et j’ai perdu assez de temps à croire que Kazuki et moi pouvions encore te faire renoncer sans arriver jusque-là. »