Chapitre 42
Le rythme recommença contre le verre avec la même précision que quelques secondes plus tôt.
Trois contacts. Une pause. Deux contacts rapprochés. Une nouvelle pause, puis un dernier coup de l’index.
Tariq ne bougea pas devant la cuve. Il avait compris qu’Issa lui demandait seulement de regarder, et Morgen se trouvait encore assez près pour lire une réaction trop nette.
À l’intérieur de la cuve, Issa comptait déjà tout ce que son pouvoir devait déplacer.
Le volume de liquide autour de lui. La distance jusqu’à Morgen. La masse approximative suspendue dans la cuve. Le volume d’air disponible au-dessus du vétéran.
Ses calculs retombaient toujours sur le même problème.
Près de deux cents kilos contre quelques centaines de grammes d’air. La différence dépasse largement ma plage de compatibilité. Même sur une distance aussi courte, mon système nerveux va encaisser tout le déséquilibre.
Il ramena son index contre le verre et termina une dernière fois le signal.
Je n’ai pas besoin que ce soit propre. J’ai besoin d’une ouverture.
Son Spirit se contracta autour de la cuve entière.
Tariq vit les yeux ambrés d’Issa se fixer au-dessus de l’épaule de Morgen et comprit que le signal était terminé.
Le liquide disparut d’un seul coup autour de son corps.
La pression interne s’effondra si brutalement que les interfaces fixées aux bras d’Issa furent arrachées de leurs logements. Le verre blindé se fendit sur toute sa hauteur, puis céda vers l’extérieur sous la différence de pression restante.
Issa tomba avec les fragments de verre et les interfaces arrachées.
Au même instant, la masse verte apparut au-dessus de Morgen et lui écrasa les épaules. L’impact lui plia les jambes déjà instables, tandis que son bras droit, inutilisable depuis le combat précédent, heurta le sol sans pouvoir amortir sa chute.
Issa s’écrasa à genoux parmi les éclats de verre.
Une douleur blanche traversa l’arrière de son crâne. Sa vision se sépara en deux images, ses doigts cessèrent de répondre pendant plusieurs secondes et du sang coula de ses deux narines jusqu’à sa bouche.
Il essaya de respirer et recracha une partie du liquide qu’il avait avalé.
Distance courte. Masse catastrophique. J’ai forcé le calcul quand même.
Ses lunettes fêlées avaient glissé jusqu’au bout de son nez. Il les repoussa avec le dos de sa main, incapable de fermer correctement les doigts.
Tariq partit dès que Morgen toucha le sol.
L’ombre remonta le long de ses bras, mais le vétéran n’avait pas attendu de retrouver son équilibre. Sa main gauche s’ouvrit vers les conduits supérieurs et une masse de sable tomba depuis une grille éventrée.
Un corps suivit la chute de sable depuis la grille éventrée.
Raad heurta le sol sur le côté.
Son uniforme portait encore les marques de son affrontement précédent : tissu brûlé autour des épaules, peau rougie le long des avant-bras et fines décharges bleues qui couraient par intermittence entre ses doigts.
Morgen referma le sable autour de lui avant qu’il puisse se redresser.
Les grains comprimèrent ses poignets, son thorax et son cou. Raad tenta d’inspirer, mais l’étau se resserra aussitôt sous sa mâchoire.
Tariq freina suffisamment tôt pour ne pas entrer dans la zone.
Morgen resta à genoux sous le liquide qui ruisselait encore de son manteau. Son avant-bras gauche portait toujours la brûlure de plasma d’Ornella, et son coude droit ne tenait plus l’articulation correctement.
Il n’avait pourtant besoin que d’une main pour maintenir le sable.
« Tu avances encore et je ferme sa trachée. Avec son état actuel, il ne tiendra pas assez longtemps pour que vous improvisiez un deuxième piège. »
Ornella se déplaça sur le côté pour chercher une ligne qui n’exposait pas Raad.
« Si je chauffe directement cette masse, je risque de transmettre la température jusqu’à lui. Je ne vais pas tenter ça sur son cou. »
Morgen suivit le déplacement d’Ornella sans modifier la pression autour de Raad.
« Voilà enfin une décision raisonnable, surtout dans l’état où se trouve ton élève. »
Au sol, Issa força son bras gauche à se verrouiller sous lui.
Il regardait Raad au lieu de Morgen, concentré sur les signes électriques qui parcouraient son bras.
Une décharge minuscule venait de quitter l’index du garçon pour mourir contre le carrelage humide.
Une deuxième décharge suivit presque aussitôt le long de son index.
Issa observa les contractions involontaires de son avant-bras et l’odeur d’ozone qui persistait autour de lui.
Il contient encore beaucoup trop de charge. Le sable l’empêche de bouger et l’isole presque entièrement du sol. Sa foudre cherche une sortie et revient dans ses propres muscles.
Il leva les yeux vers la flaque issue de sa cuve. Le liquide avait éclaboussé une partie du laboratoire et chargé l’air d’une brume fine. Autour de Raad, cependant, la coque de sable sec coupait toujours le chemin.
Issa suivit la distance entre la main de Raad et Morgen.
La distance ne dépassait pas trois mètres entre la main de Raad et Morgen.
« Tariq, j’ai besoin d’un canal étroit dans son sable. Tu retires seulement les grains entre la main droite de Raad et Morgen. Ne touche pas à ce qui maintient son cou. »
Tariq entendit immédiatement l’effort qu’Issa devait fournir pour garder sa voix stable.
« Tu peux encore calculer après ce que tu viens de faire ? »
« Suffisamment pour trois mètres. Fais-le avant que ses muscles prennent le reste de la charge. »
Tariq abaissa son centre de gravité et concentra son ombre sur une zone beaucoup plus étroite.
Son ombre glissa sur le sol humide sans chercher Morgen. Elle atteignit la coque autour du bras droit de Raad, puis Tariq réduisit sa fréquence uniquement sur une bande de quelques centimètres de largeur.
Les grains présents dans cette zone perdirent l’appui et l’interaction qui leur permettaient de rester compactés ensemble. Ils coulèrent sur les côtés au lieu de refermer immédiatement l’ouverture.
Une fente apparut depuis la main de Raad jusqu’à l’extérieur de l’étau.
Morgen comprit leur intention et rappela du sable pour la combler.
Tariq renforça la fréquence réduite sur le même axe.
« Capitaine Ornella, j’arrive à garder le passage ouvert, mais je ne peux pas lui donner de conducteur. »
Ornella regarda la brume suspendue au-dessus du liquide renversé.
Ornella comprit aussitôt ce qu’Issa attendait de son plasma.
« Issa, tu veux que j’ionise l’air à l’intérieur du canal. »
Il acquiesça, puis regretta immédiatement le mouvement lorsque sa vision vacilla.
« Une ligne courte. Vous n’avez pas besoin de brûler quoi que ce soit. Il faut seulement que l’air humide arrête de se comporter comme un isolant. »
Ornella concentra le Faucon de Plasma dans deux doigts.
La lumière blanche partit à faible intensité, traversa la brume chargée de gouttelettes et transforma le mince corridor ouvert par Tariq en un chemin ionisé.
L’air grésilla sur toute la longueur du passage ouvert par Tariq.
Raad ouvrit les yeux sous la douleur et chercha immédiatement les autres.
Ses pupilles cherchèrent Tariq, puis Issa à genoux derrière lui.
« Maintenant, Raad, relâche toute la charge par ce passage ! »
Raad relâcha la charge qu’il retenait depuis son combat contre Nida.
La foudre quitta son bras par le passage ouvert, accrocha la ligne ionisée et parcourut les quelques mètres jusqu’à Morgen. L’éclair frappa le vétéran au sternum et traversa son corps avant de se disperser dans le liquide répandu au sol.
Tous les muscles de Morgen se contractèrent au même instant sous la décharge.
Son contrôle du sable céda et la coque autour de Raad se désagrégea.
Raad tomba en avant en aspirant de l’air avec une douleur visible dans chaque respiration. Tariq l’attrapa sous l’épaule et le tira hors des derniers grains avant que Morgen puisse reformer sa prise.
« Tu pouvais pas ouvrir ce passage trente secondes plus tôt ? »
Tariq maintint Raad contre lui jusqu’à ce qu’il retrouve un appui.
« La prochaine fois, évite d’arriver dans une salle en tombant du plafond avec assez d’électricité dans le corps pour alimenter un quartier. »
Raad voulut répondre, puis une toux sèche l’obligea à économiser son souffle.
Morgen recula de plusieurs pas en essayant de retrouver un équilibre que ses blessures rendaient instable.
La décharge avait verrouillé ses muscles autour de blessures déjà accumulées. Son bras droit pendait toujours inutilement ; son bras gauche brûlé tremblait lorsqu’il essayait de le lever.
Ornella se plaça devant les élèves et conserva sa chaleur au plus près de son corps.
Tariq étendit son ombre autour des bottes du vétéran, prêt à retirer de nouveau ses appuis.
Morgen reporta toute son attention sur Issa, toujours à genoux parmi les débris.
« Kaneshiro. Ton propre clan t’a rangé dans une branche parallèle et t’a laissé grandir assez loin du centre pour que ton nom ne leur coûte rien. Pourtant, tu portes l’uniforme de l’institution qui maintient l’ordre dans lequel ces lignées possèdent encore leurs domaines, leurs réseaux et leurs héritages. »
Issa essuya le sang sous son nez avec sa manche.
« Je ne porte pas cet uniforme pour leur donner raison. Si j’arrive à monter sans leur permission et sans devenir comme eux, leur manière de classer les gens perd déjà une partie de sa valeur. »
Morgen eut un rire bref qui lui arracha une grimace.
« Tu comptes corriger une structure depuis l’intérieur alors qu’elle sait très bien absorber ceux qui veulent la changer. »
« Peut-être. Mais enlever des gens pour les transformer en pièces de laboratoire ne prouve rien sur la liberté. Ça prouve seulement que vous avez choisi qui pouvait être sacrifié. »
Morgen regarda les douze cuves, puis la cuve centrale d’Arama.
Pendant quelques secondes, aucune réponse ne vint.
Sa main gauche se leva finalement vers les installations et les angles morts du laboratoire.
Le sable accumulé derrière les installations commença à bouger.
Issa le vit trop tard. Depuis son arrivée au niveau inférieur, Morgen avait laissé des grains s’installer sous les cuves, dans les angles morts, derrière les conduits et le long des structures que personne n’avait fouillées.
La masse de sable monta jusqu’au plafond et obscurcit une partie des bandes lumineuses.
Ornella rappela ses flammes autour d’elle. Tariq élargit son ombre devant Raad et Issa. Malgré la foudre, Morgen avait encore assez de contrôle pour faire tourner le sable en un mur qui avalait progressivement toute la largeur de la salle.
« Je n’ai jamais cru qu’un seul homme suffirait à abolir ce système », dit Morgen. « Arama pense pouvoir devenir assez puissant pour le dépasser. Moi, je voulais surtout ouvrir une brèche assez grande pour que tout le monde voie ce qu’il y avait derrière vos institutions. »
La montagne de sable accéléra autour d’eux et le grondement couvrit progressivement les pompes.
« Et si je dois mourir ici, quelqu’un d’autre continuera. »
Une lumière bleue apparut sous ses pieds.
Morgen baissa les yeux vers la lumière qui venait de se former sous ses bottes.
La flamme traversa le sable sans l’enflammer et remonta autour de ses jambes comme si elle avait ignoré tout ce qui se trouvait entre elle et sa cible.
Ornella sentit immédiatement que cette chaleur n’obéissait pas à son propre Spirit.
Le bleu atteignit la taille de Morgen.
Son contrôle se brisa. Le mur de sable perdit sa rotation et s’abattit sur le sol en une pluie lourde qui recouvrit les bottes de tout le monde.
Morgen voulut rappeler sa matière, mais la flamme avait déjà gagné son torse.
Elle brûlait son manteau et sa peau, tout en laissant presque intact le carrelage qui l’entourait. Là où le bleu passait, quelque chose dans la circulation de son Spirit disparaissait avec la matière carbonisée.
Son expression changea lorsqu’il comprit que le feu ne cherchait pas simplement à le tuer.
Il cherchait ce qui, en lui, permettait encore à son Spirit de fonctionner.
Des visages lui revinrent sans ordre : des agents morts sous son commandement, des opérations couvertes au nom de la stabilité, des années à croire qu’une organisation plus juste pouvait être construite après avoir détruit l’ancienne.
Puis une autre pensée s’imposa au milieu de ses souvenirs et de la douleur.
Depuis combien de temps quelqu’un regarde tout ça de plus haut que nous ?
Morgen fixa la cuve centrale, puis leva les yeux vers un point que personne d’autre ne pouvait voir.
« Les Cinq Familles ne sont qu’une partie du problème. La Terre entière… le Gouvernement Interstellaire… vous ne comprenez pas ce qu’il— »
La flamme remonta jusqu’à sa gorge et commença à détruire ce qui soutenait encore sa voix.
Sa voix se brisa avant qu’il puisse terminer ce qu’il essayait de révéler.
Le genou gauche céda et Morgen tomba parmi son propre sable. Le bleu se resserra autour de lui, puis s’éteignit aussi vite qu’il était apparu.
Il ne resta qu’une masse de cendres sombres, son verre fondu et quelques grains vitrifiés.
Personne ne parla immédiatement après l’extinction du feu et la chute des derniers grains.
Ornella s’approcha du bord noirci en maintenant une distance prudente. Elle abaissa sa main près du sol et sentit encore la chaleur résiduelle.
Le carrelage autour des cendres avait presque gardé sa température initiale.
« Ce feu a choisi sa cible. Il a traversé le sable, ignoré le sol et détruit jusqu’à la circulation de son Spirit. »
Tariq regarda l’endroit d’où le bleu avait émergé.
« Quelqu’un était déjà dans le bâtiment avec nous. »
Ornella suivit son regard vers l’obscurité située derrière les cuves.
« Et cette personne attendait précisément que Morgen ne puisse plus se défendre. »
Issa resta à genoux, une main contre sa tempe.
Issa avait pourtant retenu autre chose dans les derniers mots de Morgen.
« Il a parlé d’un Gouvernement Interstellaire juste avant que le feu lui coupe la voix. »
Raad leva difficilement les yeux vers lui.
« J’espère vraiment que t’as mal entendu, parce que j’ai déjà assez de problèmes sur Terre. »
Issa regarda les cendres, puis la cuve centrale où Arama flottait encore.
« Moi aussi, mais il savait exactement ce qu’il essayait de dire. »