Chapitre 41
L’ombre de Tariq maintenait les jambes de Morgen jusqu’à mi-cuisse, et la fréquence réduite autour de ses appuis empêchait le sable voisin de reprendre une circulation stable.
Ornella avait déjà quitté sa position pour rejoindre Loris et Caleb lorsqu’un changement parcourut le corps du vétéran.
La peau de Morgen se granula le long du cou. Le phénomène descendit sous son manteau, atteignit son torse puis son bras droit enfermé dans le verre. Les contours de son visage commencèrent à perdre leur continuité tandis que des grains secs coulaient entre les zones encore solides.
Tariq renforça son emprise dès qu’il sentit la matière changer sous son Spirit.
« Capitaine, son corps est en train de se défaire sous mon ombre ! »
Ornella se retourna au moment où le genou de Morgen s’effaçait dans le sable.
Elle comprit ce qu’il cherchait en observant le bras droit. Le bloc de verre resta quelques secondes suspendu autour d’une forme qui se vidait, puis tomba sur le béton avec les grains qu’il emprisonnait.
« Il abandonne la forme que tu tiens. Garde ton ombre basse et surveille le reste de la salle ! »
La masse noire se referma sur des jambes qui n’existaient déjà plus sous cette apparence.
Tariq recula d’un pas en gardant l’ombre étalée autour de la masse qui s’effondrait. Le sable qui avait constitué Morgen s’étala sur le sol, encore chaud du plasma d’Ornella. Plusieurs grains portaient même de minuscules traces de verre fondu.
Il a encaissé tout le combat avec cette forme. Il ne l’a lâchée qu’au moment où je lui ai retiré ses jambes.
Une variation de pression arriva du plafond.
Ornella leva les yeux vers les structures supérieures au moment où la pression changeait de nouveau. Près d’un conduit de ventilation arraché, le sable accumulé dans les hauteurs se rassembla autour d’une silhouette humaine. Le manteau de Morgen se reforma en lambeaux autour de lui, mais son bras droit pendait contre son flanc avec le coude déformé. La brûlure de l’avant-bras gauche restait également visible.
Le transfert n’avait donc effacé ni la brûlure de gauche ni la destruction du coude droit. Morgen maintenait son corps au-dessus de la salle grâce aux courants de sable qui circulaient autour des structures supérieures.
« Vous apprenez vite. Je vous accorde ça. »
Sa main gauche se leva vers le niveau où ils se trouvaient, et Ornella se déplaça vers les deux élèves, mais le sol changea avant qu’elle puisse les atteindre.
Le béton autour de leurs pieds se désagrégea en une masse granuleuse. Les dalles perdirent leur cohésion et s’enfoncèrent comme si tout le niveau venait de céder sous son propre poids.
« Loris, Caleb, restez contre le pilier et ne cherchez pas à courir ! »
Ornella projeta une flamme vers eux pour ouvrir un passage, sans pouvoir stabiliser le sol qui disparaissait.
Loris tenta de s’accrocher au pilier avec son bras valide. Sa main glissa lorsqu’une nouvelle couche de sable engloutit son coude. Caleb attrapa son uniforme avant que la masse les entraîne tous les deux.
Tariq plongea son ombre vers le bord de la rupture.
Le sable lui arracha l’appui avant qu’il atteigne quelqu’un.
La masse céda sous tous leurs appuis et les entraîna ensemble vers le niveau inférieur. Les grains entrèrent sous les vêtements de Tariq et lui râpèrent la peau pendant qu’il essayait de protéger son visage. Plus bas, il aperçut brièvement Ornella, puis les silhouettes de Loris et Caleb furent avalées par la masse tournante.
Le choc suivant arriva par le dos.
Tariq percuta une grille métallique installée sous le niveau supérieur. L’air quitta ses poumons et un goût de sang remonta jusque sur sa langue.
Il roula sur le côté jusqu’à retrouver une surface stable.
Le froid de la nouvelle salle lui entra dans la peau.
Des bandes lumineuses vertes couraient à l’intérieur des murs et donnaient aux surfaces métalliques une couleur maladive. Des pompes intégrées aux cloisons entretenaient un grondement constant, tandis que des conduits transparents traversaient le plafond pour rejoindre des rangées de cuves.
Tariq se releva en utilisant la grille comme appui.
Loris et Caleb avaient été projetés près d’une paroi. Tous les deux respiraient, mais aucun ne réagissait lorsqu’Ornella les appela. Leur chute avait fini de les mettre hors d’état de continuer.
Ornella se redressa avec difficulté, une main contre ses côtes.
« Ils sont vivants. On les déplace seulement si cette salle recommence à bouger. »
Tariq entendit à peine la fin de sa consigne, parce qu’une cuve devant lui contenait déjà un visage qu’il connaissait.
Ses pas devinrent plus rapides malgré la douleur dans son dos.
Issa flottait dans un liquide vert, ses longues tresses noires dérivant autour de son visage. Des interfaces souples maintenaient ses bras et sa nuque, tandis qu’un système externe imposait à sa poitrine une respiration trop régulière.
Dans la cuve voisine se trouvait Elian.
Son avant-bras droit manquait toujours. Le moignon avait été recouvert d’une matière médicale épaisse, et plusieurs lignes d’interface rejoignaient son torse.
Tariq posa les deux mains sur le verre.
« Issa, Elian, si vous m’entendez, essayez de bouger quelque chose ou de me répondre. »
Les deux corps restèrent immobiles derrière le verre et le liquide continua de circuler autour d’eux.
Il frappa une seule fois la paroi avant de se retenir. Le verre ne vibra presque pas.
Je les cherchais depuis la chute et ils étaient là, à quelques pièces de nous.
Ornella arriva derrière lui et examina rapidement les dispositifs.
« Leur respiration est assistée. On ne casse rien avant de savoir ce que ces systèmes maintiennent actif. »
Tariq retira ses mains du verre avec difficulté.
« On va vraiment devoir les laisser là-dedans encore quelques minutes ? »
« On les sort dès qu’on sait comment le faire sans les tuer. »
Sa réponse s’interrompit lorsqu’elle aperçut le fond de la salle.
Douze cuves plus grandes formaient un demi-cercle.
Une femme flottait dans chacune d’elles, maintenue au centre par plusieurs attaches souples qui suivaient les mouvements du liquide.
Ornella en reconnut plusieurs grâce aux portraits transmis avant l’opération. Les disparues de la capitale étaient là, reliées à des lignes qui quittaient leurs bras et se rejoignaient dans un réseau suspendu au-dessus des cuves.
Elle s’approcha suffisamment pour observer le sens des flux.
Le liquide qui remontait depuis les douze installations changeait progressivement de densité dans les conduits. Les machines ne semblaient pas seulement maintenir les femmes en vie : elles prélevaient quelque chose, le faisaient circuler dans plusieurs chambres de traitement puis l’envoyaient vers le centre.
Tariq suivit les lignes jusqu’à une cuve beaucoup plus large.
Un jeune homme y flottait seul dans un volume de liquide beaucoup plus important que celui des autres cuves.
Ses cheveux bruns dérivaient près de son visage et son corps ne portait aucune des blessures visibles sur les autres captifs. Les flux des douze installations convergeaient autour de sa cuve avant de disparaître sous son socle.
« Tout ce réseau converge vers lui. C’est lui qui reçoit ce qu’elles produisent ? »
Ornella ne répondit pas immédiatement et se rapprocha d’un pas de la cuve centrale. Quelque chose dans ce visage lui paraissait familier, mais le liquide, les reflets et les interfaces fixées autour du cou empêchaient toute certitude.
Des grains tombèrent derrière eux avec un bruit sec sur le métal, annonçant l’arrivée de Morgen au niveau inférieur.
Il se reforma en marchant depuis une coulée de sable descendue par l’ouverture du plafond. Son bras droit resta inutilisable contre son flanc et sa main gauche ajusta seule ce qui restait de son manteau.
Tariq rappela immédiatement son ombre autour de ses pieds et se remit entre Morgen et les deux cuves de ses camarades.
« Tu vas nous expliquer ce que vous faites à Issa, à Elian et à ces femmes. »
Morgen regarda d’abord la cuve centrale avant de répondre, comme si l’état du système lui importait davantage que leur présence.
« Vous êtes arrivés assez loin pour mériter une réponse correcte. Le cube pris à l’Académie sert de réservoir. Il accumule le Spirit produit autour de lui, mais cette énergie brute ne suffit pas à ce que nous préparons. »
Il désigna les douze cuves avec sa main valide.
« Ces femmes supportent mieux que la moyenne l’introduction d’un Spirit extérieur. Leur organisme sert ici à filtrer, stabiliser et concentrer ce qui traverse le réseau. »
Ornella sentit sa chaleur remonter malgré son épuisement.
« Elles ont été enlevées pour devenir les pièces d’une machine. »
Morgen reporta son attention sur elle et suivit la chaleur qui remontait déjà le long de ses bras.
« Vous pouvez le formuler comme ça si ça vous aide à garder une frontière claire entre votre travail et le mien. »
« Mon travail ne demande pas de vider douze civiles pour nourrir un homme enfermé dans une cuve. »
La réponse d’Ornella resta basse, mais chaque mot passa distinctement dans le grondement des pompes.
« Tu prétendais vouloir abolir un système qui décide de la valeur des gens à leur naissance. Ici, vous avez décidé que celles-ci pouvaient être utilisées parce que leur corps correspondait à vos besoins. »
Morgen ne chercha pas à sourire ni à rendre son propos plus acceptable.
« Je n’ai jamais prétendu que la rupture serait propre. La différence entre nous tient surtout à ce que vous êtes prêts à conserver pour continuer de vous considérer du bon côté. »
Tariq regarda alternativement les femmes et la cuve centrale.
« Qui est le type au milieu, et pourquoi tout finit dans sa cuve ? »
Morgen répondit sans quitter Ornella des yeux.
« Il s’appelle Arama. C’est lui que tout ce réseau doit alimenter. »
Le nom ne signifiait rien pour Tariq.
Ornella, elle, cessa de bouger pendant une seconde.
Ce nom appartenait déjà à un morceau de son passé professionnel. Des années plus tôt, un jeune chercheur de la Commission l’avait suivie dans plusieurs couloirs après une démonstration, incapable de dissimuler son admiration pour une Capitaine qui n’appartenait à aucune des Cinq Familles. Le visage dans le liquide avait changé, mais suffisamment de traits restaient pour que le souvenir prenne enfin sa place.
« Arama est derrière cette organisation depuis le début ? »
Morgen tourna légèrement la tête vers la cuve.
« Il a fondé l’organisation. Je dirige une partie de ses opérations, mais le projet est le sien. Les installations, la sélection des sujets et la destination finale du Spirit ont été pensées autour de ce qu’il cherche à accomplir. »
Tariq se rapprocha du demi-cercle sans quitter Morgen des yeux.
« Et son projet, c’est quoi ? Il absorbe ce que vous prenez aux autres jusqu’à devenir plus fort ? »
« Plus que ça. Il veut accumuler assez de Spirit pour réécrire son propre corps et dépasser les limites qui s’imposent à tous les autres. »
Morgen observa les flux qui convergeaient vers le socle central.
« Je ne connais pas chaque étape de ce qu’il fera ensuite. Je sais en revanche ce qu’une puissance pareille ferait à l’ordre actuel. Les Familles cesseraient de pouvoir protéger leurs domaines comme des héritages. La Commission ne pourrait plus imposer ses arbitrages comme si son autorité était une donnée permanente. »
Ornella regarda les douze femmes dont les corps continuaient d’alimenter les conduits au-dessus d’elles.
« Tu parles de libérer le monde en utilisant des gens attachés à des machines. »
« Je parle du prix que cette organisation a accepté de payer. Tu peux le condamner sans prétendre que l’ordre que tu défends n’a jamais fait payer personne. J’ai passé assez d’années dans la Commission pour savoir combien de décisions propres sur le papier ont laissé des corps derrière elles. »
Tariq sentit son ventre se contracter devant la facilité avec laquelle Morgen parlait du prix à payer. Il ne connaissait pas assez l’histoire entre Morgen, la Commission et les Familles pour répondre à tout ce qu’il venait d’entendre. Les corps devant lui suffisaient pourtant à lui donner une limite beaucoup plus simple.
« Les gens dans ces cuves n’ont accepté aucun de vos prix, et c’est eux qui les paient. »
Morgen posa enfin les yeux sur lui.
« Voilà au moins une objection qui parle de ceux qu’on a réellement mis dans ces cuves. »
Tariq revint jusqu’à la cuve d’Issa sans quitter Morgen de son champ de vision. Ses doigts touchèrent le verre au niveau de la main droite de son ami.
« Peu importe ce que tu racontes sur les Familles ou la Commission, je vais quand même les sortir d’ici. »
Morgen ne répondit pas à cette décision et reporta son attention vers le système central.
À l’intérieur du liquide, l’index d’Issa bougea contre la paroi.
Le mouvement était assez faible pour se confondre avec les vibrations des pompes.
Tariq fixa le doigt assez longtemps pour être certain que le mouvement ne venait pas du courant. L’index bougea encore avec la même amplitude minuscule.
Trois contacts contre le verre, une pause, puis deux contacts plus rapprochés. Après une nouvelle pause, le doigt frappa une dernière fois.
Tariq ne changea pas de position afin de ne rien signaler à Morgen.
Même dans cette cuve, il est en train de me donner quelque chose.
Le rythme recommença exactement de la même manière.
Cette fois, Tariq se contenta de regarder et de mémoriser chaque intervalle.