Chapitre 40
Le couloir répercutait les pas de Tariq jusque dans les cloisons du niveau souterrain.
L’air y était filtré avec une précision presque clinique. Une odeur de produit stérilisant se mêlait à celle du liquide de refroidissement qui circulait dans les conduits translucides longeant les murs. Tariq passa devant une cuve haute de plusieurs mètres où flottait un corps humain relié à des interfaces fixées aux bras et à la nuque.
Il ralentit juste assez pour vérifier que la poitrine bougeait encore.
Morgen garde des gens ici. Qu’est-ce qu’il leur fait exactement ?
Une vague de chaleur arriva depuis la salle suivante et fit vibrer l’air au bout du couloir. Quelques secondes plus tard, la pression changea assez brutalement pour lui boucher les oreilles.
Tariq accéléra et rejoignit l’ouverture sans entrer directement dans la pièce.
La Volière Ardente perdait de sa hauteur. Les colonnes de feu d’Ornella brûlaient encore autour de la zone, mais leur intensité diminuait maintenant que Morgen n’émettait presque plus de Spirit.
Loris et Caleb étaient au sol près d’un pilier. Le bras de Loris pendait contre son flanc, l’épaule ouverte sous l’uniforme, tandis que Caleb protégeait son poignet gonflé contre son ventre.
Ornella se trouvait encore entre eux et Morgen.
La brûlure laissée par le plasma marquait toujours l’avant-bras gauche du vétéran. Il gardait ce bras légèrement en retrait, mais continuait d’avancer sans sable autour des mains et sans armure pour absorber les coups.
Il a coupé son Spirit volontairement. Capitaine Ornella avait construit son Domaine pour retourner son émission contre lui, alors il lui a simplement retiré ce qu’elle pouvait exploiter.
Ornella ralluma le Faucon de Plasma autour de sa jambe droite.
La flamme blanche se concentra depuis la hanche jusqu’au pied, et elle lança un coup circulaire vers la tempe de Morgen.
Il abaissa son centre de gravité au dernier moment.
Le pied incandescent passa assez près pour brûler une nouvelle partie de son col, mais Morgen avait déjà franchi la distance restante. Il entra dans la garde d’Ornella avant qu’elle retrouve son appui et frappa son sternum avec la base de sa paume droite.
Le choc lui coupa la respiration et fit remonter une douleur sèche sous ses côtes déjà éprouvées. Ornella recula d’un demi-pas, et Morgen captura son poignet droit avec la même main. Il ramena son bras derrière elle, força l’épaule vers le haut et utilisa son poids pour la faire descendre sur un genou.
Sa blessure au bras gauche l’empêchait de verrouiller la prise avec ses deux membres, mais il compensait par sa position.
« Tu as toujours eu assez de puissance pour me poser des problèmes. Je ne pensais pas te voir finir à genoux parce que tu passais ton combat à protéger deux élèves. »
Ornella essaya de dégager son poignet et sentit aussitôt la pression augmenter dans son épaule.
« Si tu crois que les abandonner m’aurait rendue meilleure, on n’a décidément jamais compris le mot Capitaine de la même manière. »
Morgen arma son poing droit, mais une voix traversa la salle avant qu’il puisse frapper.
« Lâche-la et tourne-toi vers moi, Morgen. Je suis juste devant toi. »
Le vétéran suspendit son mouvement et tourna lentement la tête vers l’ouverture.
Tariq sortit de l’ombre du pilier et entra dans la salle avec une masse noire qui glissait autour de ses chaussures.
Ornella le reconnut immédiatement. Morgen, lui, prit le temps d’examiner ses pieds, ses épaules et la manière dont sa respiration s’accélérait.
« Le garçon de la cour d’honneur. J’ignorais si la chute t’avait laissé assez entier pour continuer. »
Tariq laissa volontairement sa poitrine monter trop vite.
Il abaissa le menton, chargea ses épaules vers l’avant et reprit exactement la garde qu’il avait utilisée contre Morgen à l’Académie lorsqu’il avait attaqué sans réfléchir.
Regarde-moi comme cette fois-là. Tu m’as déjà vu perdre le contrôle, alors je vais te redonner la scène que tu attends.
La cour de l’Académie lui revint avec une précision désagréable : sa charge trop droite, l’ombre trop lourde, puis la facilité avec laquelle Morgen avait lu son intention. Tariq n’essaya pas d’effacer ce souvenir. Il avait besoin de chacun de ses défauts visibles.
La dernière fois, j’ai foncé parce que je ne savais pas quoi faire d’autre. Cette fois, j’ai besoin qu’il croie que rien n’a changé.
L’ombre remonta le long de son bras droit.
Elle prit la forme d’une lame énorme, beaucoup trop large pour un combat précis, avec la même silhouette grossière que celle qu’il avait produite dans la cour.
« Tu m’as déjà humilié une fois, Morgen. Je vais pas te laisser recommencer. »
Sa colère était réelle. Tariq se servit seulement d’elle autrement.
Tariq partit en ligne droite, sans corriger un seul angle de sa course, et Morgen relâcha Ornella et se plaça face à lui. La construction était familière : une charge frontale, une arme d’ombre trop lourde et un élève qui semblait encore chercher à gagner par la force.
Il reproduit la même erreur et il m’offre encore son bras dans l’axe.
Morgen n’avait aucune raison de chercher une réponse différente. Tariq lui présentait la même silhouette, le même excès de matière noire et la même trajectoire frontale que lors de leur premier affrontement. L’ancien Capitaine choisit donc la solution qui avait déjà fonctionné.
Morgen rappela son Spirit uniquement autour de son avant-bras droit.
Des milliers de grains quittèrent le sol, se compactèrent autour de son poing et entrèrent en rotation jusqu’à former le Poing de Grès.
Tariq continua d’avancer sans modifier la forme de sa lame, tandis qu’à quelques mètres, Ornella avait compris que quelque chose ne correspondait pas au garçon qu’elle venait de voir entrer dans la salle. Son émission paraissait énorme autour du bras, mais la pression qu’elle ressentait à l’intérieur de cette forme était beaucoup plus faible qu’elle aurait dû l’être.
Tariq ne remplit pas cette lame. Il dessine seulement sa surface.
Ornella comprit aussi pourquoi il avait attendu avant de se montrer. Tariq n’était pas venu interrompre son combat par impulsion ; il avait observé assez longtemps pour savoir quelle réaction de Morgen il voulait provoquer.
Morgen frappa au moment où Tariq abaissa l’arme noire.
Le Poing de Grès entra dans l’ombre et sa rotation changea aussitôt, comme si la technique venait de perdre la surface contre laquelle elle avait été conçue pour travailler.
Tariq avait réduit la fréquence de son Spirit à l’intérieur de la forme, comme il l’avait expérimenté face aux techniques de Kei puis sous l’appui d’une Suppuration. L’ombre n’offrait presque aucune interaction locale au sable de Morgen : la technique pénétrait dans un volume où elle ne trouvait plus le support qu’elle attendait pour transmettre sa rotation vers l’extérieur.
Les grains continuèrent de tourner entre eux pendant une fraction de seconde, puis leur propre compression les força à se rapprocher du bras qui les guidait.
Le Poing de Grès se tassa autour de l’avant-bras de Morgen.
Le mouvement du vétéran continua malgré la modification de sa technique, et il bascula vers l’avant lorsque son attaque traversa la lame sans rencontrer le choc qu’il avait préparé.
Le regard de Morgen se fixa brusquement sur l’intérieur de la lame, où il comprit enfin ce que Tariq avait modifié.
Il a refait la forme, mais il a changé ce qu’il y avait dedans.
Tariq maintint son ombre autour du bras.
« Capitaine Ornella, son sable ne peut plus s’écarter. Chauffez-le maintenant ! »
Ornella n’eut pas besoin d’une seconde explication.
« Garde son bras dans ta zone, je m’occupe du reste. »
Elle libéra son poignet dès que Morgen perdit son équilibre, se remit sur ses appuis et concentra le Faucon de Plasma dans sa paume droite.
La décharge blanche entra dans l’ombre sans frapper Tariq. Elle se concentra sur la masse de sable compactée autour de l’avant-bras de Morgen et fit monter sa température assez vite pour que les grains commencent à vitrifier.
Morgen tenta de rappeler son bras, mais l’ombre de Tariq suivit immédiatement le mouvement et conserva la zone autour de l’avant-bras.
Le sable, incapable de se disperser normalement tant qu’il restait dans cette zone de faible interaction, fondit autour de la manche et de la main.
Tariq retira son Spirit au moment où Ornella coupa sa décharge.
L’environnement normal revint d’un seul coup autour du bras.
La masse de sable fondu se solidifia en verre contre le manteau et autour de l’avant-bras. Morgen avait encore tout son poids lancé vers l’avant, tandis que cette nouvelle coque rigide immobilisait brutalement son membre dans un axe différent de celui de son épaule.
La torsion remonta jusqu’au coude, qui céda lorsque le reste du corps continua d’avancer contre le membre soudainement rigidifié. Morgen tomba sur un genou, le bras droit enfermé dans le verre jusqu’au-dessous du coude. L’articulation avait quitté son alignement et le membre ne répondait plus.
Tariq recula suffisamment pour reprendre de l’air.
La peur qu’il avait utilisée pour jouer l’ancienne scène était toujours présente, avec le même froid dans le ventre que dans la cour de l’Académie. Tariq ne l’avait simplement pas laissée décider de la forme de son attaque ; il s’en était servi pour rendre son mensonge crédible.
Ornella se redressa avec une main contre ses côtes. Elle regarda d’abord le bras détruit de Morgen, puis Tariq.
« Je pensais que tu recommençais vraiment la charge de l’Académie. Tu as attendu qu’il y croie jusqu’au bout. Bien joué. »
Tariq essuya la sueur qui lui arrivait près de l’œil avec son épaule, sans quitter Morgen du regard.
« J’avais besoin qu’il me frappe comme la dernière fois. S’il changeait de réponse, le piège servait à rien. »
Morgen regardait le verre qui emprisonnait son bras.
La brûlure de son avant-bras gauche restait visible. Son coude droit venait de devenir inutilisable. Malgré cela, il ne semblait pas paniquer.
« Tu as repris une erreur réelle, tu l’as rendue crédible et tu m’as laissé compléter le reste moi-même. La Commission vous apprend donc parfois autre chose qu’à obéir. »
Tariq fit descendre son ombre jusqu’au sol.
« Je n’ai pas besoin que tu me félicites. »
Morgen eut un léger mouvement au coin de la bouche.
« Je ne te félicite pas. Je révise simplement mon jugement. »
Il essaya de déplacer son genou gauche.
Tariq attendait précisément ce mouvement et fit partir son ombre au même instant. La masse noire qui s’étalait depuis ses pieds atteignit les bottes de Morgen, enveloppa ses chevilles et remonta progressivement jusqu’à mi-cuisse. Tariq réduisit de nouveau la fréquence de la zone au contact de ses jambes, perturbant les appuis, la circulation de Spirit et les mouvements qu’il cherchait à transmettre au sol.
Morgen tenta de rappeler du sable autour de ses jambes, mais les grains frémirent à quelques centimètres de lui sans retrouver la coordination nécessaire.
Ornella comprit que Tariq venait de lui retirer la mobilité dont il avait besoin pour reprendre le combat.
« Tiens-le comme ça. Je vérifie Loris et Caleb, puis on décide comment le sortir d’ici. »
Tariq renforça la zone autour des jambes sans élargir davantage son Spirit.
« Je peux le garder tant qu’il reste dans cette position. »
Morgen resta à genoux au milieu de la salle, son avant-bras gauche brûlé, son coude droit détruit et ses jambes prises dans l’ombre jusqu’à mi-cuisse.
Pour l’instant, il ne pouvait plus avancer.