Chapitre 39
Une poussière fine glissait sur le béton chaque fois que Morgen avançait.
L’air du vaste niveau souterrain était devenu assez sec pour râper la gorge. Autour de ses poignets, le sable tournait en couches épaisses, sans jamais retomber tout à fait, et chaque pas du vétéran semblait maintenir la pièce dans le même équilibre artificiel.
Loris et Caleb avaient ralenti leur recul.
Ornella restait devant eux, assez proche pour intercepter une attaque mais sans leur masquer entièrement Morgen. La chaleur de sa peau repoussait les grains les plus proches et formait autour du trio une zone où l’air demeurait respirable.
Il connaissait notre entrée, notre nombre et le moment où le bâtiment allait nous séparer. Je l’ai déjà vu combattre, et son contrôle n’avait rien de comparable à ça.
Elle connaissait Morgen depuis assez longtemps pour reconnaître ce qui avait changé : moins de gestes inutiles, une émission plus stable et une maîtrise de son sable que l’attaque de l’Académie ne lui avait jamais montrée.
« Vous restez derrière moi tant qu’on n’a pas compris ce qu’il fait avec toute cette poussière. Vous avez déjà vu ce que donne une attaque lancée sur une mécanique qu’on ne connaît pas. »
Loris suivit la chaleur maintenue près du corps d’Ornella. La manière dont elle conservait son Spirit contre elle lui rappela les exercices de Revêtement répétés à l’Académie.
On nous le fait travailler depuis des années. Si je garde la Répulsion contre mon corps au lieu de la projeter, je peux au moins empêcher son sable de prendre tout l’espace autour de moi.
Il fit circuler son Spirit le long de ses épaules et de ses avant-bras jusqu’à former une couche invisible au plus près de la peau.
« Je peux tenir au contact si je garde la Répulsion en Revêtement. J’ai pas besoin de couvrir la salle, juste ce qui arrive jusqu’à moi. »
Caleb sortit le couteau de combat qu’il conservait pour les distances où son tir ne servait plus à rien. Une pellicule grise parcourut le métal, augmentant progressivement sa densité.
Je l’ai déjà renforcé contre une Suppuration. Je connais sa limite, et je peux l’utiliser sans gêner Loris s’il ouvre une ligne.
Ornella repéra leur intention au moment où Loris faisait déjà remonter sa Répulsion dans ses jambes.
« Vous attendez mon signal avant d’entrer au contact, parce qu’on ignore encore comment son corps— »
La Répulsion de Loris claqua sous ses semelles et le projeta vers Morgen.
Caleb partit presque en même temps, plus bas et légèrement décalé pour exploiter l’ouverture que son camarade voulait créer.
Loris concentra son Revêtement jusqu’à son poing droit et frappa la poitrine du vétéran avec toute l’impulsion de sa charge.
Au lieu de la résistance qu’il attendait, le torse de Morgen perdit sa consistance autour de son bras. La matière céda comme du sable saturé d’eau, engloutissant son avant-bras jusqu’au coude tandis que la Répulsion se dispersait à l’intérieur sans trouver de surface fixe contre laquelle travailler.
Loris essaya aussitôt de retirer son bras.
La matière se resserra autour de lui.
Morgen observa le Revêtement accumulé sur son épaule et sur son poignet.
« L’idée est correcte. Tu as seulement appliqué une technique scolaire à un corps que tu n’avais jamais étudié, et maintenant ton bras est à moi. »
Son avant-bras droit se couvrit d’une épaisse masse minérale. Les grains se compactèrent jusqu’à former le Poing de Grès, puis commencèrent à tourner au moment où il visa l’épaule exposée de Loris.
Le Revêtement résista quelques fractions de seconde.
La rotation arracha ensuite la protection, ouvrit l’uniforme et mordit dans la chair. Loris fut libéré par le choc mais s’effondra sur un genou, le bras atteint pendant contre son flanc sans répondre correctement.
Caleb arriva derrière Morgen pendant que le Poing de Grès terminait son mouvement.
Son couteau renforcé descendit vers la nuque.
Morgen interposa son bras gauche sans se retourner. Une couche de sable durci se forma juste avant le contact et reçut le métal renforcé.
Le frottement produisit un grincement qui couvrit les machines alentour. Le tranchant de Caleb chauffa, perdit sa forme, puis la vibration remonta jusque dans son poignet. Ses doigts s’ouvrirent malgré lui et le couteau tomba en tournant sur le béton.
Morgen armait déjà un deuxième coup vers Loris.
Ornella entra entre eux avant que le second coup atteigne Loris, et le Poing de Grès heurta son avant-bras et rencontra la Salamandre de Soufre fusionnée à son Revêtement. Une flamme sombre couvrait ses bras et une partie de son torse, assez dense pour absorber l’énergie produite par le frottement.
Le sable accéléra sa rotation, ce qui fournit davantage d’énergie à la Salamandre pour renforcer la couche qui protégeait Ornella.
Morgen sentit son attaque perdre progressivement son mordant.
Ornella repoussa son bras et força une distance de plusieurs mètres entre lui et les deux élèves.
« Vous avez voulu vérifier si vos cours tenaient face à lui, maintenant vous avez la réponse. Caleb, récupère Loris et reste hors de sa portée jusqu’à ce que je vous redonne une ouverture. »
Loris voulut protester, mais son épaule blessée refusa de suivre lorsqu’il essaya de la remettre en garde.
Caleb récupéra son camarade par le côté sain et commença à reculer avec lui. Loris ne protesta plus ; la façon dont Ornella s’était interposée avait remplacé l’envie de prouver quelque chose par une attention beaucoup plus froide au combat.
Morgen regarda Ornella comme si son choix restait plus difficile à comprendre que la technique qu’elle venait d’utiliser.
« Tu continues à employer ton Spirit pour absorber des coups destinés à des élèves qui ne sont pas prêts pour cette opération. Avec ce que tu pourrais faire seule, je pensais que tu finirais par comprendre combien ça te ralentit. »
Ornella maintint la Salamandre près de son corps.
« Ils sont sous mes ordres, et ils sont encore en train d’apprendre. Si ma force ne sert qu’à avancer plus vite quand je les laisse derrière, elle ne m’est pas très utile comme Capitaine. Je préfère perdre une ouverture plutôt qu’un élève. »
Morgen ne répondit pas à l’argument. Ses bras s’écartèrent lentement, et le sable répandu dans toute la salle commença à quitter le sol.
Les grains montèrent jusqu’à hauteur des visages, gagnèrent les vêtements et remplirent les espaces entre les groupes.
« Le Tombeau de Silicium vous apprendra au moins à mesurer vos mouvements. »
La suspension devint assez dense pour transformer chaque déplacement en frottement.
Caleb fit trois pas rapides en entraînant Loris.
Son uniforme s’ouvrit aussitôt sur le flanc et plusieurs entailles apparurent sur la peau sous le tissu. Il s’arrêta avant d’aggraver les coupures.
Chaque grain devient abrasif dès que je le traverse trop vite. Si j’accélère, je lui donne moi-même ce qu’il faut pour me couper.
Ornella parla sans quitter Morgen, attentive à la vitesse des grains autour d’eux.
« Caleb, tu marches. Tu gardes Loris contre toi et tu réduis votre vitesse jusqu’à ce que les grains cessent d’arracher le tissu. »
Ils obéirent cette fois et réduisirent leur progression jusqu’à ce que les coupures cessent de s’ouvrir. Morgen avançait déjà vers elle avec la même lenteur. Aucun grain ne l’attaquait, parce que chacun de ses mouvements respectait la vitesse et les trajectoires qu’il avait imposées au Tombeau.
Ornella ne pouvait pas le rejoindre de la même manière. À cette allure, il contrôlerait chaque échange avant qu’elle arrive au contact.
Elle rappela la Salamandre dans son corps et changea de familier.
La forme blanche et bleue du Faucon de Plasma apparut autour de ses jambes avant de s’y fondre. Une chaleur beaucoup plus claire recouvrit ses pieds et transforma les grains les plus proches en gouttes de verre.
« Je vais utiliser la Surcharge de Plasma pour traverser ton sable avant qu’il ait le temps de m’arracher la peau. »
Elle pivota depuis son appui gauche sans avancer dans la zone.
Sa jambe droite décrivit un arc assez rapide pour vitrifier le sable sur son passage. Les fragments tombèrent derrière le mouvement et son pied atteignit Morgen en pleine poitrine.
L’armure de sable éclata sous la chaleur.
Morgen glissa en arrière sur plusieurs mètres. Une partie de son manteau brûla et une plaie profonde s’ouvrit sur son avant-bras gauche, là où le plasma avait traversé sa protection.
Ornella reposa son pied dans une flaque de verre encore liquide.
L’effort avait alourdi sa respiration, mais elle conserva sa position entre Morgen et les deux élèves.
Son Autorité s’étendit ensuite autour d’eux et la Volière Ardente monta depuis le sol sous la forme de colonnes de feu qui se rejoignirent au-dessus de la zone. La température augmenta à chaque nouvelle circulation de Spirit prise dans la cage.
Morgen reforma du sable autour de son poing droit.
La Volière réagit immédiatement en transformant l’émission adverse en chaleur, qui remonta dans son bras, traversa sa poitrine et brisa le rythme de sa respiration. Il interrompit sa technique et posa un genou sur le béton, une fumée légère quittant sa bouche.
La cage utilise ce que j’émets. Plus je nourris mon sable, plus elle transforme cette dépense en chaleur autour de moi.
Ornella sentit la même Autorité tirer sur ses jambes. La Volière consommait ses réserves à chaque seconde où elle restait fermée, mais Morgen était maintenant obligé de choisir entre son Spirit et son propre corps.
« Ton sable alimente ma Volière dès que tu le fais circuler. Si tu continues à produire autant, tu vas cuire dans ta propre émission avant de m’atteindre. »
Morgen resta un instant au sol, suffisamment longtemps pour suivre la manière dont la chaleur montait lorsqu’il laissait son Spirit circuler.
Il cessa alors de l’émettre, et les grains du Tombeau de Silicium tombèrent sur le béton en même temps que son armure se défaisait.
La température de son corps commença à redescendre, et la Volière perdit une partie de ce qui entretenait sa montée en chaleur. Les colonnes restèrent dressées, alimentées par Ornella, mais elles n’étaient plus renforcées par l’énergie adverse.
Morgen se remit debout sans rappeler le moindre grain autour de lui.
Il n’avait plus de sable autour des mains, plus d’armure et plus de transformation pour absorber une frappe.
La brûlure de son avant-bras gauche restait visible sous la manche déchirée.
Il entra pourtant dans l’ouverture de la Volière en marchant.
Derrière Ornella, Caleb essaya encore d’éloigner Loris, mais son poignet gonflé céda lorsqu’il voulut reprendre son poids. Tous les deux finirent au sol près d’un pilier, conscients mais incapables de gagner assez de distance pour sortir de la zone. Ornella ne pouvait pas abandonner sa position sans les exposer.
Morgen continua donc vers elle avec son seul corps, et le problème changea entièrement.
Il a compris que ma Volière le punit lorsqu’il émet. Maintenant il veut me forcer à le combattre sans rien me donner à convertir en chaleur.
Ornella maintint le Domaine aussi longtemps qu’elle le put, mais l’homme qui approchait n’utilisait plus la mécanique qu’elle venait précisément de construire pour l’arrêter.
Il marchait vers elle sans Spirit apparent, avec une brûlure au bras et toute son expérience intacte.
Cette fois, Ornella n’avait encore aucune réponse prête.