Chapitre 3
Le service de collecte avait déjà vingt-sept minutes de retard lorsque le premier éboueur annonça qu'il refusait d'avancer davantage.
Son collègue ne discuta pas.
Les deux véhicules municipaux occupaient presque toute la largeur de la ruelle, immobilisés l'un derrière l'autre entre des façades anciennes que les rénovations de 2054 avaient seulement recouvertes de capteurs énergétiques et de surfaces réactives. Ici, les quartiers avaient reçu les nouvelles infrastructures après le centre-ville, souvent sous forme de greffes posées sur des bâtiments qui avaient déjà plusieurs générations.
Une bande lumineuse courait encore sous les corniches.
Elle fonctionnait.
Le système d'évacuation mural également.
Ce qui manquait surtout au quartier, c'était quelqu'un disposé à venir lorsque l'alerte concernait une Suppuration classée Verte.
Au milieu de la chaussée, la créature occupait l'espace entre les véhicules de collecte et la prochaine intersection.
Sa masse gélatineuse atteignait à peu près la hauteur d'un adulte lorsqu'elle se redressait. Une membrane gris sale enveloppait un intérieur presque liquide, traversé à intervalles irréguliers par des contractions qui déformaient toute sa surface. À chaque mouvement, un mélange visqueux coulait sous elle et laissait sur le sol une trace assez corrosive pour attaquer le revêtement.
L'un des éboueurs consulta la surface de commande de son véhicule.
« Le centre maintient l'alerte en Vert. Ils disent qu'une équipe passera lorsqu'elle sera disponible. »
Son collègue regarda l'heure projetée près de son poignet.
« Ils m'ont donné la même réponse il y a vingt minutes. »
« Et moi, je te répète que je ne passe pas dessus. »
« Je ne t'ai rien demandé. »
« Tu regardes mon véhicule depuis cinq minutes comme si tu voulais que je teste à ta place. »
L'autre homme allait répondre lorsqu'une voix plus jeune arriva depuis l'entrée de la ruelle.
« Vous avez prévenu le dépôt que la tournée était bloquée ? »
Les deux travailleurs se retournèrent.
Raad Charara venait vers eux en refermant sa veste civile. Aucun uniforme ne permettait de savoir d'où il sortait, et il semblait justement préférer les choses ainsi.
L'un des éboueurs le reconnut.
« Ton père est encore au dépôt ? »
« Il m'a envoyé vérifier pourquoi personne ne revenait. »
Raad regarda la Suppuration.
« Si les bacs du secteur restent pleins jusqu'à demain matin, la mairie va encore retenir une partie de la prestation. »
« Dis-lui que j'ai enregistré l'alerte. »
« Je sais. Le problème, c'est qu'une preuve d'alerte ne rembourse pas forcément ce qu'ils retirent du contrat. »
À quelques mètres derrière Raad, Soura Sayal s'était arrêté près d'une bouche d'évacuation des eaux pluviales.
Ses yeux bleus suivaient la créature avec davantage d'attention que la conversation.
Une mince pellicule d'eau stagnait au fond du caniveau. Il posa deux doigts à proximité sans la toucher, puis la laissa remonter de quelques centimètres contre la pierre.
Raad le remarqua.
« Alors ? »
Soura attendit encore.
Le filet d'eau se divisa en plusieurs ramifications qui longèrent le sol jusqu'à la substance laissée par la Suppuration.
Il retira ses doigts.
« Elle bouge à l'intérieur avant de bouger dehors. »
L'un des éboueurs regarda Raad.
« Qu'est-ce que ça veut dire ? »
Raad tourna légèrement la tête vers Soura.
« Ça veut dire qu'il veut encore regarder avant de parler. »
Soura posa enfin les yeux sur eux.
« Ça veut dire que si vous essayez de passer avec le véhicule, elle frappera avant que les roues arrivent à sa hauteur. Restez derrière les cabines. »
Le premier homme observa l'absence d'insigne sur leurs vêtements.
« Vous êtes envoyés par qui ? »
Raad prit une seconde avant de répondre.
« Par personne. »
L'éboueur regarda son collègue.
Puis les deux adolescents.
« Alors vous ne touchez pas à cette chose. J'ai déjà signalé le blocage. »
Raad indiqua les immeubles autour d'eux.
« Et si l'équipe arrive dans une heure ? »
« Ça ne devient pas votre responsabilité pour autant. »
Cette fois, Soura répondit.
« La vôtre non plus, normalement. Pourtant vous êtes encore ici parce que quelqu'un vous fera payer le retard. »
L'homme le fixa.
Soura ne développa pas davantage.
Il connaissait assez bien ces rues pour savoir comment les responsabilités y circulaient. La ville possédait des procédures, des niveaux d'alerte et des délais d'intervention. Dans les quartiers mieux couverts, cela suffisait souvent.
Ici, une Suppuration Verte pouvait bloquer une rue assez longtemps pour que les conséquences économiques arrivent avant les secours.
Raad s'approcha de Soura.
Il parla assez bas pour que les éboueurs cessent de distinguer ses mots.
« Avec ce qui s'est passé dans le secteur neuf, tu veux vraiment te fier à la couleur ? »
Soura surveilla la surface de la créature.
Plus tôt, un foyer enregistré comme Vert avait nécessité l'intervention directe d'un Capitaine avant d'être reclassé Jaune. L'information avait déjà circulé sur les réseaux locaux, accompagnée de vidéos prises pendant l'évacuation et de versions contradictoires sur le nombre de blessés.
« Je ne me fie pas à la couleur », répondit-il. « Je regarde ce qu'elle fait. »
Une contraction traversa la Suppuration.
L'eau dispersée près d'elle vibra.
Soura abaissa son centre de gravité.
« Là, par exemple, elle vient de nous sentir. »
Raad porta son attention sur la créature.
De fines décharges bleues apparurent entre ses doigts avant de disparaître presque aussitôt.
« Tu veux que je passe devant ? »
« Avec l'eau qu'il y a partout ? Certainement pas. »
Raad regarda le caniveau.
Puis Soura.
« Je sais retenir une décharge. »
« Je sais. Je préfère éviter de vérifier jusqu'à quel point avec deux travailleurs derrière nous. »
La réponse ne vexa pas Raad. Il regarda simplement où poser ses pieds.
À leur droite, l'un des éboueurs s'était rapproché.
« Écoutez-moi. Si vous utilisez une manifestation offensive du Spirit ici et que quelqu'un est blessé, vous aurez la Commission sur le dos. »
Raad eut un mouvement de la bouche qui n'alla pas jusqu'au rire.
« Si on attend, mon père aura surtout la mairie sur le sien. »
Soura lui adressa un regard.
« Ton père survivra à une retenue sur facture. »
« Facile à dire quand la facture n'est pas chez toi. »
Quelques secondes s'écoulèrent.
Raad reprit, plus bas :
« Je ne te demande pas de faire ça pour lui. Les bâtiments derrière ont encore leurs déchets médicaux dans les bacs du rez-de-chaussée. Si la tournée ne passe pas, demain ça reste dehors avec le reste. »
Soura regarda les fenêtres.
Il connaissait le quartier.
Il connaissait aussi le nombre de fois où une raison banale suffisait à rendre une rue invivable sans qu'aucun événement spectaculaire soit nécessaire.
Il revint vers la Suppuration.
« Tu restes hors de l'eau tant que je ne te dis rien. »
Raad écarta davantage ses appuis.
« D'accord. »
« Et si elle change de forme, tu recules. Même si tu penses voir une ouverture. »
« Je recule. »
Soura le regarda encore un instant, comme s'il évaluait moins sa réponse que la facilité avec laquelle Raad venait de la donner.
« Bien. »
La créature attaqua avant eux.
Sa masse s'écrasa vers l'avant et projeta un appendice informe à travers la ruelle.
Soura déplaça le pied gauche.
L'eau du caniveau remonta contre son avant-bras en une couche dense au moment où l'appendice l'atteignit.
L'impact lui déplaça l'épaule.
Une douleur sèche descendit jusqu'au coude, suffisamment forte pour lui apprendre immédiatement que la Suppuration développait davantage de force que son volume ne le laissait croire.
Il accompagna le mouvement plutôt que de chercher à l'arrêter.
Son corps pivota.
L'appendice glissa le long de la protection liquide et frappa le mur derrière lui, où la substance corrosive creusa aussitôt plusieurs marques sombres.
« Plus forte qu'elle en a l'air », dit Raad.
Soura récupéra son appui.
« Je l'avais remarqué. »
La membrane de la créature se contracta une nouvelle fois.
Dans les filets d'eau répandus autour d'elle, Soura sentit le mouvement avant que sa surface ne change.
L'intérieur possédait une zone plus dense.
Elle se déplaçait.
À chaque attaque, cette masse glissait vers le membre que la Suppuration formait, puis revenait vers le centre.
Soura fit avancer l'eau le long du sol.
Elle passa sous la créature.
La réaction fut immédiate.
Un deuxième appendice partit vers lui.
Soura recula cette fois assez tôt pour laisser le coup traverser l'endroit qu'il venait de quitter. L'eau restée sous la Suppuration se souleva autour de sa base et se referma sur elle.
La créature tira dans le sens opposé.
Le bras de Soura trembla sous l'effort.
Il savait maintenant ce qu'il cherchait.
« Raad, quand le centre revient vers toi, frappe dans la masse basse, un peu à gauche. »
Raad plissa les yeux.
« Je ne vois rien. »
« Moi, si. Attends. »
L'électricité revint autour de ses doigts.
La Suppuration força sur l'eau qui l'entourait.
Soura laissa volontairement une partie du confinement céder.
La masse interne se déplaça.
« Maintenant, à ta gauche. »
Raad posa un pied sur le bord sec du trottoir.
Il ne lança aucune décharge tout de suite.
Il suivit l'indication de Soura jusqu'à distinguer, sous la membrane trouble, un épaississement fugitif.
Sa paume s'ouvrit.
La foudre partit.
Le trait bleu traversa moins de trois mètres et pénétra la membrane au moment où la zone dense revenait vers le centre.
Le corps de la Suppuration se contracta autour de l'impact.
Toute sa surface se souleva.
Soura sentit l'eau autour de ses bras chauffer brusquement et rompit le contact avant que Raad n'envoie davantage de courant dans le réseau liquide.
« Coupe ! »
Raad interrompit sa décharge.
La créature retomba.
Pendant un instant, ils attendirent tous les deux.
Puis la membrane commença à se dissoudre sur elle-même, perdant sa cohésion jusqu'à laisser sur la chaussée une masse sombre mêlée de cendres humides.
L'un des éboueurs resta derrière son véhicule.
« C'est terminé ? »
Soura se rapprocha avec prudence.
Il fit glisser un filet d'eau contre les restes.
Aucune réaction.
« Oui. Mais ne roulez pas sur les résidus. Faites contourner le premier véhicule et laissez le service de nettoyage récupérer ce qui reste. »
L'homme le regarda comme s'il allait lui demander depuis combien de temps il donnait ce genre d'instructions.
Finalement, il se contenta de retourner vers sa cabine.
Raad observa ses propres doigts.
De petites contractions parcouraient encore sa main.
Il les referma lentement.
« J'ai envoyé plus que prévu. »
Soura inspectait son avant-bras.
L'acidité avait traversé une partie de la couche d'eau et laissé plusieurs zones rouges sur la peau.
« Elle encaissait plus qu'une Verte ordinaire. »
Raad regarda les restes.
« Encore une erreur de classement ? »
« Peut-être. »
« Deux le même jour, ça commence à faire beaucoup. »
Soura leva les yeux vers lui.
« Deux situations qui nous paraissent étranges ne suffisent pas pour savoir pourquoi elles le sont. »
Raad réfléchit un moment.
« Tu pourrais parfois répondre sans me donner l'impression que j'ai demandé trop vite. »
« Tu demandes souvent trop vite. »
Cette fois, Raad accepta la remarque sans répondre.
Le premier véhicule de collecte commença à manœuvrer lentement.
Son système de déplacement produisit un souffle léger contre les détritus accumulés près du mur. L'un des travailleurs abaissa la vitre au moment de passer près d'eux.
« Je ne sais pas comment vous comptez expliquer ça si quelqu'un regarde les enregistrements de rue. »
Soura vérifia les façades.
Deux capteurs avaient été endommagés depuis longtemps.
Le troisième était tourné vers l'intersection opposée.
« On n'expliquera probablement rien. »
L'homme pinça les lèvres.
« Ce n'était pas un remerciement. »
« Je sais. »
Le véhicule repartit.
Raad attendit qu'il soit plus loin.
« Il aurait quand même pu dire merci. »
Soura examina la brûlure chimique de son bras.
« Il veut finir sa tournée. Laisse-le finir sa tournée. »
Raad ouvrit sa veste et chercha quelque chose dans une poche intérieure.
« J'ai de quoi nettoyer ça. »
« Montre. »
Raad lui tendit une petite capsule médicale.
Soura lut ce qui était inscrit dessus avant de l'ouvrir.
« Celle-là est encore bonne. »
« Tu croyais quoi ? »
« La dernière que tu m'as donnée avait dépassé sa date depuis huit mois. »
« Elle avait quand même fonctionné. »
« Elle avait surtout brûlé plus que la blessure. »
Raad reprit la capsule lorsque Soura eut terminé.
« Mon père garde tout. Je fais avec ce que je trouve. »
« Alors regarde les dates avant de prendre ce que tu trouves. »
Ils quittèrent le centre de la ruelle tandis que le second véhicule avançait à son tour.
Au-dessus d'eux, derrière la structure rouillée d'un ancien escalier de maintenance, quelqu'un les observait depuis le début.
L'homme portait une longue gabardine sombre.
Sur son épaule, partiellement caché par le tissu, l'emblème de la Commission d'Enquête captait par instants la lumière des façades voisines.
Son attention ne suivit pourtant ni Raad ni Soura lorsqu'ils s'éloignèrent.
Elle resta sur les résidus de la Suppuration.
Dans sa main gantée reposait un cube écarlate.
La lumière qui parcourait ses arêtes n'avait rien de commun avec les interfaces civiles installées dans le quartier. Elle circulait sous la matière elle-même, suivant un rythme lent qui s'accéléra lorsqu'il orienta le cube vers la chaussée.
Les cendres humides frémirent.
Un filament sombre s'en détacha.
Puis un autre.
Les résidus quittèrent progressivement le goudron et montèrent jusqu'au cube, où leur matière sembla perdre du volume avant de disparaître à l'intérieur.
L'homme observa l'une des faces.
Une marque lumineuse venait d'y progresser.
En contrebas, Raad disait encore quelque chose à Soura à propos du contrat de son père.
L'agent ne chercha pas à les entendre.
Il rangea le cube contre lui et quitta la passerelle avant que le dernier véhicule de collecte ne sorte de la ruelle.
Sur le sol, il resta seulement assez de cendres pour donner l'impression qu'une équipe de nettoyage était déjà passée.