Chapitre 38
Kazuki recommença à se relever alors que Leila avait encore une épaule contre le mur.
La régénération forcée autour de son sternum avait refermé l’ouverture, mais chaque inspiration tirait sur les tissus neufs. Ses mains brûlées restaient inutiles le long de son corps, sa mâchoire brisée déformait toujours ses mots, et pourtant il ramena un pied sous lui.
Jin le vit avant Thiago et laissa aussitôt l’air changer autour de son bras droit. La pression diminua sur une bande étroite, donnant à son mouvement la netteté d’une lame qu’il pouvait projeter sans approcher Kazuki.
« Tu viens d’essayer de faire exploser un implant dans ta poitrine. Reste au sol pendant qu’on décide comment te déplacer. »
Kazuki redressa difficilement le buste avant de forcer une nouvelle réponse à travers sa mâchoire.
« Je vous l’ai déjà dit, vous n’irez pas plus bas. »
Thiago fit revenir une chaîne entre eux, prêt à l’immobiliser de nouveau.
Kazuki partit avant que l’ambre atteigne ses jambes.
Sa course était trop directe pour quelqu’un qui avait passé plusieurs combats à chercher les angles. Son menton monta légèrement lorsqu’il entra dans l’axe du bras de Jin, et son regard glissa une fraction de seconde vers le petit capteur optique encastré dans le mur.
Kaïs comprit seulement que quelque chose clochait.
Jin avait déjà armé son attaque lorsque Kaïs déposa une goutte de son fluide sous sa semelle et la fit exploser contre le béton. L’impulsion le projeta entre eux, assez vite pour lui arracher une douleur immédiate dans l’avant-bras que Leila venait de refermer.
Il ne chargea pas son poing de Spirit.
La frappe atteignit le côté du visage de Kazuki avant que la lame d’air parte.
Le choc passa dans une mandibule déjà fracturée et coupa ses appuis. Kazuki retomba lourdement sur le dos, son regard se vidant pendant quelques secondes avant que sa respiration retrouve un rythme stable.
Kaïs resta au-dessus de lui avec la main droite ouverte par l’impact.
« T’allais te jeter sur son attaque. J’ai vu ton menton monter. Tu voulais qu’il te touche au cou. »
Kazuki revint à lui avec un mouvement de poitrine qui lui arracha une douleur jusqu’au sternum.
« Et toi… tu me connais depuis combien de temps pour décider ce que je voulais faire ? »
La colère déformait encore davantage les mots.
Kaïs ne répondit pas tout de suite. Le sang qui revenait sur ses phalanges tomba entre ses chaussures.
« Je te connais presque pas. Là-dessus, t’as raison. Mais depuis qu’on s’est croisés, je t’ai vu continuer avec les mains brûlées, une mâchoire cassée et une bombe dans le torse. Maintenant tu cours volontairement vers une lame. J’ai pas besoin de connaître ton enfance pour voir que tu cherches à mourir. »
Kazuki tenta de reprendre appui sur un coude et abandonna quand son thorax protesta.
« Tu ne sais rien de ce qui m’attend en bas. »
« Alors explique-le au lieu de te faire tuer devant nous. »
Leila quitta le mur et revint lentement vers eux. Le vert avait disparu de ses doigts, mais ses mains tremblaient encore à cause de l’effort fourni sur l’implant.
« Kaïs, laisse-le répondre. S’il essaie encore de se lever, Thiago le bloque. »
Jin conserva son bras prêt et garda la pression accumulée autour de sa main.
« Je veux surtout savoir pourquoi on devrait continuer à écouter quelqu’un qui vient d’essayer de choisir notre mort avec la sienne. »
Kazuki fixa le plafond pendant plusieurs respirations.
La colère qui avait accompagné sa première réponse céda la place à une fatigue plus visible.
« Arama a changé. Je le sais depuis longtemps. »
Kaïs resta à sa place et laissa Kazuki reprendre, lentement, avec des pauses imposées par sa mâchoire.
« Au laboratoire, il pensait d’abord à sortir Anna et les autres. Après notre fuite, il a commencé à chercher comment empêcher qu’on nous remette un jour dans une cuve. Au début, je comprenais encore ce qu’il faisait. Ensuite ses expériences ont repris, puis les gens sont devenus des matériaux pour lui. »
Les machines derrière les cloisons maintenaient leur ronflement régulier pendant qu’il parlait.
« J’ai essayé de lui faire arrêter certaines opérations. Une autre personne l’a fait avec moi. On était deux à lui tenir tête. J’ai même fait sortir des prisonniers parce que je pensais qu’en les mettant devant lui, il finirait par regarder ce qu’il était devenu. »
Sa bouche se remplit de sang et il dut attendre avant de continuer.
« Ça n’a rien changé. Morgen est arrivé, les opérations ont grandi, et Arama a cessé de nous écouter. Je voulais encore pouvoir l’atteindre moi-même. Je le veux toujours. »
Jin abaissa légèrement son bras, sans dissiper la pression accumulée autour de sa main.
« Tu viens de décrire quelqu’un qui expérimente sur des prisonniers et utilise des gens comme ressources. Le fait que tu aies grandi avec lui explique pourquoi tu hésites. Ça ne rend pas les personnes dans les cuves moins réelles. »
Kazuki tourna les yeux vers lui avant de répondre malgré la douleur dans sa mâchoire.
« Je n’ai jamais dit qu’elles comptaient moins. »
« Pourtant tu as travaillé avec son organisation assez longtemps pour qu’on te retrouve ici. À un moment, ce qu’on accepte de faire pour quelqu’un devient aussi notre responsabilité. »
Kaïs passa son pouce sur la peau fendue de ses phalanges, surtout pour vérifier qu’il pouvait encore bouger les doigts.
« Comprendre pourquoi il s’accroche à Arama, ça n’efface pas ce qu’il a fait. On peut lui demander des comptes après. Là, on a quelqu’un qui connaît les niveaux, les sas et les gens qu’on cherche. »
Jin reporta son attention sur lui et posa la question qui restait au centre de son refus.
« Et s’il nous conduit dans une autre salle piégée ? »
« Alors on l’arrête. Je dis pas qu’on lui remet une arme et qu’on marche derrière lui les yeux fermés. »
Leila s’était rapprochée de Kazuki assez pour surveiller sa respiration sans le toucher.
« Il y a aussi une chose qu’on peut admettre sans excuser le reste. Quand quelqu’un a grandi enfermé avec une seule personne capable de comprendre ce qu’il vivait, ce lien ne disparaît pas parce que cette personne devient dangereuse. »
Elle regarda Kazuki directement pour s’assurer qu’il suivait encore malgré la fatigue.
« Par contre, si tu veux encore ramener Arama, tu dois accepter qu’on l’arrête avant qu’il fasse plus de victimes. Tu ne peux pas demander aux gens dans ces cuves de payer pendant que tu essaies de retrouver celui que tu connaissais. »
Kazuki reçut la phrase sans répondre immédiatement.
« Je sais, et c’est justement ce que j’arrive plus à tenir ensemble. »
Sa voix était devenue plus basse lorsqu’il poursuivit.
« Je veux arrêter ce qu’il fait, et quand je pense à lui, je revois encore le garçon qui revenait dans un bâtiment en feu pour Anna. Je n’ai pas réussi à choisir entre les deux assez tôt. »
Jin rangea enfin sa pression au lieu de la maintenir autour de son bras.
« Voilà au moins quelque chose que je peux entendre. Mais ça ne change pas le fait que tu as participé à leurs opérations. Si tu viens avec nous, tu répondras aussi de ça. »
« Je m’attends pas à sortir libre d’ici. »
Kaïs regarda Thiago avant de résumer ce qu’il proposait réellement.
« Il veut atteindre Arama. Nous aussi. Et il connaît le bâtiment mieux que nous. Je veux qu’il descende avec nous sous contrôle. »
Thiago avait laissé toute la discussion se dérouler en surveillant les accès et le capteur que Kazuki avait regardé pendant sa charge.
« Jin a raison sur un point : coopérer maintenant n’efface rien. Kaïs a raison sur un autre : descendre sans les informations qu’il possède augmente le risque pour tout le monde. »
Son ambre se resserra autour des jambes de Kazuki sans l’écraser.
« Kazuki nous guide. Il reste à portée de mes chaînes. Au moindre mensonge sur un accès ou un piège, on s’arrête et je le neutralise. »
Kaïs répondit aussitôt, sans chercher à négocier davantage.
« Ça me va tant qu’il reste sous contrôle. »
Jin conserva quelques secondes de réserve avant d’accepter à son tour.
« Je veux qu’on garde ses deux jambes dans notre champ de vision. Ses mains ne servent plus, mais j’ai déjà vu ce qu’il arrive à faire avec un tuyau. »
Kazuki laissa échapper un souffle douloureux qui ressemblait presque à un rire.
Kaïs lui tendit la main, paume ouverte malgré les coupures récentes.
La paume portait encore la poussière de l’escalier et le sang séché de leur combat. Kazuki la regarda assez longtemps pour que Jin commence à perdre patience.
« Après tout ce que je viens de faire, tu veux vraiment m’aider à me relever ? »
« Je t’aide à marcher jusqu’à Arama. Pour le reste, on verra quand les gens enfermés ici seront sortis. »
Kazuki leva lentement son bras jusqu’à pouvoir atteindre celui de Kaïs.
Ses doigts brûlés ne pouvaient presque plus se refermer, alors Kaïs prit davantage son poignet que sa main et le tira jusqu’à ce que ses pieds retrouvent le sol.
Kazuki supporta la traction avec une contraction douloureuse du visage.
« Tu prends un risque inutile en me relevant toi-même après ce que je viens de faire. »
Kaïs relâcha son poignet et vérifia que Kazuki tenait sur ses jambes.
« Peut-être. Mais t’as essayé de mourir pour l’enfermer en bas. Je crois que tu veux vraiment l’arrêter, et je vais quand même te surveiller à chaque porte. »
Kazuki tourna alors la tête vers le capteur optique du mur.
La lumière verte continuait de clignoter pendant que Kazuki reprenait assez d’air pour expliquer ce qu’elle surveillait.
« Ton coup a surtout empêché quelque chose que vous n’aviez pas vu. »
Jin remit sa pièce dans sa poche et se rapprocha légèrement du capteur.
« Explique comment ce verrou fonctionne avant qu’on touche à une seule porte. »
Kazuki indiqua le capteur avec son menton.
« Mon corps est couplé aux sas du niveau inférieur. Si ma pression sanguine tombe à zéro, le système considère que le dernier gardien biologique est mort. Les portes se ferment et les circuits de renouvellement d’air du secteur se coupent. »
Leila regarda immédiatement les lourdes portes au fond du palier.
« Combien de temps avant que l’air devienne dangereux ? »
« Moins d’une heure dans les niveaux fermés. Peut-être beaucoup moins si les systèmes tournent encore à pleine charge. »
Jin resta immobile le temps de reconstruire la trajectoire de Kazuki vers sa lame et de comprendre ce que cette charge devait réellement provoquer.
« Tu voulais que je te tue pour verrouiller Arama en dessous. »
« Oui. C’était ce que j’essayais de faire. »
Kazuki ne chercha pas à rendre la décision plus noble qu’elle ne l’était.
« Je n’arrivais plus à vous retenir. Je pensais encore pouvoir empêcher Arama de sortir si je fermais tout avec moi. Vous auriez été enfermés aussi. »
Kaïs sentit sa colère revenir en comprenant que Kazuki avait inclus tout le groupe dans son calcul.
« Donc ton plan, c’était de condamner tout le monde dans le secteur ? »
« C’était un mauvais choix. Je l’ai quand même fait. »
Jin ne répondit pas immédiatement. La lame d’air qu’il avait préparée quelques minutes plus tôt aurait sectionné le cou de Kazuki assez vite pour déclencher exactement ce verrouillage.
Kazuki regarda la main blessée de Kaïs.
« Ton coup a interrompu mon rythme pendant un battement. Le capteur enregistre ça comme une fluctuation de combat. Il n’a jamais enregistré d’arrêt circulatoire. »
La lumière verte du mur continua son cycle.
« Les sas sont donc encore ouverts, et le renouvellement d’air fonctionne toujours. »
Kaïs contempla sa propre main comme si elle appartenait à quelqu’un d’autre.
Il n’avait calculé ni le capteur, ni la pression sanguine, ni l’air des niveaux inférieurs. Il avait simplement vu un homme courir vers une attaque qui allait le tuer.
Kazuki regarda la même main avant de revenir au capteur mural.
« Si tu n’avais pas bougé, on ne descendrait plus nulle part. »
Thiago rappela une partie de ses chaînes et conserva seulement celles nécessaires pour contrôler Kazuki.
« On utilise le temps que Kaïs vient de nous laisser. Tu expliques chaque sas avant qu’on l’approche, et tu nous dis ce qu’Arama a installé aux niveaux inférieurs. »
Kazuki testa ses jambes, puis fit face aux portes blindées.
« Commencez par le sas de gauche. Le droit déclenche une décompression si on l’ouvre sans séquence. Je vous explique le reste en marchant. »