Chapitre 37
Kazuki reprenait appui sur ses jambes lorsque la chaîne de Thiago atteignit enfin ses chevilles.
Ses mains brûlées pendaient le long de son corps et sa mandibule déplacée maintenait sa bouche entrouverte. Le sang revenait entre ses lèvres chaque fois qu’il essayait d’articuler, mais ses jambes continuaient de le porter malgré les dégâts accumulés.
Kaïs resta près de Leila, l’avant-bras fraîchement refermé contre son torse.
« Il se relève encore. J’arrive même plus à savoir ce qu’il lui reste pour tenir debout. »
Thiago resserra la chaîne autour de ses chevilles sans chercher à le faire tomber.
« Tu as suffisamment combattu. Je vais t’immobiliser et on va parler avant que tu te détruises davantage. »
Kazuki força quelques mots à travers sa mâchoire blessée.
« Je vous l’ai déjà dit, vous n’irez pas plus loin. »
Thiago fit remonter deux autres chaînes le long de ses jambes puis autour du torse. Le tissu noir, déjà ouvert par les combats, céda sous la pression des maillons et découvrit une peau traversée de cicatrices anciennes.
Leila cessa de travailler sur le bras de Kaïs.
Plusieurs lignes de sutures remontaient d’un flanc jusqu’au sternum, avec des zones où la peau avait visiblement été ouverte puis refermée plusieurs fois. Sur l’épaule gauche, une série de chiffres avait été brûlée directement dans la chair.
Thiago rapprocha son relais du marquage et consulta les références stockées sur les sujets de l’incident sibérien.
« Ce format apparaît dans les dossiers du laboratoire russe. Les archives sont incomplètes, mais les sujets recevaient ce type de numéro. »
Kazuki détourna légèrement l’épaule, limité par les chaînes.
Thiago continua sans prétendre en savoir davantage.
« Je ne possède pas ton dossier complet. Je sais seulement que tu es passé par cet endroit. Qui est sorti du laboratoire avec toi ? »
Kazuki ferma les yeux lorsque les images du laboratoire revinrent avec assez de force pour effacer le palier autour de lui.
La lumière du palier disparut derrière le vert trouble d’une cuve.
Le liquide froid comprimait sa poitrine tandis que des câbles entraient dans les attaches fixées contre son corps.
Des cuves s’alignaient de l’autre côté du verre. Certaines contenaient des adultes, d’autres des enfants assez petits pour flotter loin du fond.
Une impulsion traversa son système nerveux et le força à frapper la vitre jusqu’à perdre la sensation dans ses doigts.
Dans la cuve voisine, Arama gardait les yeux ouverts malgré la douleur et soutenait son regard à travers le verre.
Plus loin, derrière deux parois de verre, Anna bougeait encore.
Un autre souvenir remplaça la lumière verte.
La neige russe fondait près des bâtiments en feu. Kazuki courait entre les corps étendus dans le village jusqu’à reconnaître les vêtements de ses parents.
Il resta à quelques mètres d’eux, incapable d’avancer davantage.
Arama l’attrapa par le col et le força à regarder vers le laboratoire.
« Il faut retrouver Anna. Je pars pas sans elle. »
Kazuki essaya de lui faire lâcher sa veste.
« Les couloirs s’effondrent. Si on rentre encore, on risque d’y rester. »
Arama montra le bâtiment à travers la fumée.
« Elle est toujours dedans. Il faut aussi récupérer la page du livre sur le Fruit de la Suppuration avant qu’ils remettent la main dessus. Aide-moi à la sortir et on part ensemble. »
Un dernier souvenir, beaucoup plus calme, remonta ensuite jusqu’à remplacer l’incendie dans sa mémoire.
Deux lits superposés occupaient une chambre sans fenêtre, avec une grille de ventilation qui vibrait au-dessus de leurs têtes.
Arama était assis sur le matelas supérieur.
« Quand on sortira d’ici, on prend Anna et les autres avec nous. Je veux qu’on sorte tous. »
Kazuki avait répondu depuis le lit du bas.
« Alors on prépare ça correctement et on emmène tout le monde. »
Le palier revint avec l’odeur du métal chauffé.
Kazuki ouvrit les yeux. Ses jambes vacillèrent légèrement, mais les chaînes de Thiago l’empêchèrent de perdre l’équilibre.
Kaïs regarda les anciennes sutures qui couvraient son torse.
« Tu te relèves depuis tout à l’heure juste pour nous empêcher d’avancer. Tu protèges qui exactement ? »
Kazuki attendit que sa mâchoire cesse de trembler avant de répondre.
« C’est Arama que je protège, et c’est pour lui que je reste ici. »
Kaïs regarda Jin dès qu’il entendit ce nom, qu’aucun d’eux n’avait encore prononcé devant lui.
« Arama, c’est qui exactement dans cette histoire ? »
Jin avait déjà ouvert la liste de chercheurs et de personnels radiés qu’il avait constituée dehors avec Thiago et Leila. Il lança cette fois une recherche exacte sur le nom.
Un seul dossier pertinent remonta immédiatement, et Jin prit quelques secondes pour lire les lignes qui correspondaient réellement à leur enquête.
« Le nom figurait bien dans la liste qu’on a gardée dehors, mais rien ne permettait de le distinguer des autres sans savoir qui chercher. Arama a travaillé dans la recherche médicale liée à la Commission. Son dossier disciplinaire mentionne des expérimentations interdites sur des patients, puis une radiation et une disparition il y a deux ans. »
Thiago consulta la fiche depuis son propre relais.
« Ses compétences correspondent à plusieurs choses qu’on trouve ici, mais le dossier ne dit pas qu’il dirige cette installation. »
Kazuki eut besoin de plusieurs respirations avant de reprendre.
« Morgen travaille pour lui et exécute ses décisions sur le terrain. »
Cette confirmation donna enfin un nom au spécialiste qu’ils cherchaient depuis l’extérieur, et Jin referma une partie des fenêtres inutiles.
« Tu confirmes donc qu’Arama donne ses ordres à Morgen ? »
Kazuki réussit à maintenir son regard sur lui.
« Morgen exécute ce qu’Arama prépare. C’est tout ce que je vais vous dire sur leur organisation. »
Thiago ne chercha pas à lui arracher une déclaration plus large que ce qu’il venait réellement de donner.
« D’accord. Maintenant je veux comprendre pourquoi tu continues à te battre pour lui alors que tu vois ce qui se passe dans ce complexe. »
Kazuki regarda brièvement les machines derrière eux.
« On a grandi dans les mêmes cellules. Il m’a aidé à sortir, et il est retourné chercher Anna alors que le laboratoire brûlait. Je connais l’homme qu’il était avant que vous commenciez à chercher son nom dans vos fichiers. »
Kaïs répondit sans hausser la voix, en gardant les yeux sur les cicatrices qui couvraient le torse de Kazuki.
« Les cuves sont pleines de gens qui n’ont rien demandé. Tu les as vues comme nous. »
« Je les ai vues et je sais ce qu’il y a dans ces cuves. »
Leila avait repris son soin, mais elle gardait une partie de son attention sur Kazuki.
« Alors tu sais pourquoi on continue d’avancer. »
Kazuki prit le temps de former sa réponse.
« Je sais pourquoi vous êtes ici. Je veux encore atteindre Arama moi-même avant que votre Commission décide ce qu’elle fera de lui. »
Thiago allait répondre lorsqu’une pulsation violette apparut sous les anciennes sutures qui traversaient le sternum.
Leila repéra immédiatement la pulsation et interrompit son mouvement avant de reprendre le soin de Kaïs.
« Capitaine, il y a quelque chose sous sa poitrine. La lumière suit son pouls. »
Thiago ramena son attention vers le torse de Kazuki.
Une seconde pulsation traversa la peau, puis une troisième, parfaitement synchronisée avec les vaisseaux visibles près des cicatrices.
Les sutures anciennes cédèrent presque en même temps.
La peau s’ouvrit sous la pression d’un mécanisme violet implanté derrière le sternum. Sa lumière battait au rythme de la circulation de Kazuki, tandis que plusieurs petites pièces se déplaçaient autour d’un noyau central.
Kaïs reconnut immédiatement la couleur du mécanisme qui apparaissait derrière le sternum.
« C’est le même violet que l’implant de Vang. »
La chaleur monta autour du dispositif assez vite pour alourdir l’air du palier, et Jin se déplaça vers l’ouverture du palier et abaissa la pression de l’air dans la zone pour évacuer une partie de la chaleur sans projeter de débris vers les autres.
Thiago observa le mécanisme plutôt que de supposer qu’il fonctionnait comme celui de Vang.
Chaque pulsation lumineuse suivait celle du sang autour des attaches.
Le déclenchement dépend de son état biologique. Ce modèle réagit directement à sa circulation.
Leila suivait les mêmes mouvements dans les vaisseaux visibles autour de l’implant.
« Il est relié aux vaisseaux autour du sternum. Son rythme accélère et le mécanisme accélère avec lui. »
Kazuki comprit qu’ils avaient identifié le déclencheur.
Sa respiration devint volontairement plus rapide tandis que Thiago faisait remonter l’ambre autour de son torse.
Les chaînes se refermèrent sur les bords de l’ouverture sans écraser directement le dispositif, mais la chaleur ramollit déjà la surface des maillons.
Kaïs regarda l’ambre commencer à couler le long des maillons au contact de la chaleur.
« L’ambre fond presque tout de suite au contact de cette chaleur. »
Leila quitta le bras de Kaïs et s’approcha de Thiago.
« Gardez la chaîne en contact avec les tissus. J’ai besoin d’un passage jusqu’à son thorax pendant quelques secondes. »
Thiago renforça les sections encore intactes et rapprocha la chaîne des tissus sans toucher directement le noyau.
« Utilise les sections qui tiennent encore, je vais les maintenir. »
Leila posa sa paume contre le dos du Capitaine.
Son Spirit vert traversa l’ambre et atteignit les tissus ouverts autour du mécanisme. Elle força la régénération locale à accélérer autour des attaches, en dirigeant la croissance vers les espaces libres plutôt que vers la fermeture complète de la plaie.
Kazuki contracta son torse lorsque les fibres commencèrent à se resserrer autour de l’implant.
Il accéléra encore son pouls, ce qui fit gagner immédiatement de l’intensité à la lumière violette.
Leila augmenta son débit sans quitter Thiago.
« Gardez-le immobile encore quelques secondes, j’arrive sur les attaches. »
Les nouvelles fibres musculaires entourèrent progressivement les points d’ancrage. Plusieurs petits conduits reliés aux vaisseaux furent comprimés, tandis que les pièces mobiles autour du noyau perdaient de l’amplitude.
La chaleur fit céder un premier segment d’ambre.
Thiago remplaça immédiatement la tension avec une autre chaîne.
« Continue comme ça, le contact tient encore de mon côté. »
Leila poussa la croissance quelques secondes supplémentaires.
La peau se rapprocha autour de l’ouverture et les tissus serrèrent l’implant assez fortement pour empêcher les éléments mobiles de terminer leur course. Le flux sanguin qui alimentait ses petites connexions diminua en même temps.
La pulsation violette devint irrégulière tandis que Kazuki essayait de forcer une nouvelle accélération, mais le mécanisme ne suivit plus correctement son rythme.
Une dernière lueur traversa son sternum avant de s’éteindre sous les tissus refermés.
Leila retira sa main et dut poser son épaule contre le mur pour récupérer. Ses doigts restèrent éclairés quelques secondes avant que le vert disparaisse complètement.
Kazuki tomba sur les genoux lorsque la tension quitta enfin ses jambes. Sa poitrine s’était refermée autour de l’implant, dont le relief restait perceptible sous la peau.
Thiago rappela les parties fondues de ses chaînes.
« Le mécanisme a cessé de réagir. On ne l’extrait pas ici, et personne ne touche à son thorax avant qu’une équipe puisse l’examiner. »
Jin consulta une dernière fois le dossier d’Arama encore ouvert sur son relais.
Le nom qu’ils n’avaient pas réussi à isoler dehors possédait désormais un lien direct avec Kazuki, Morgen et le laboratoire russe.
Kazuki, lui, ne regardait plus le dossier.
Il gardait les yeux sur Leila, encore appuyée contre le mur, puis sur son propre sternum où l’explosion n’était jamais venue.