Chapitre 36
Kazuki suivit du regard le tuyau métallique posé contre le mur, puis déplaça sa jambe droite malgré les tremblements qui lui remontaient jusqu’à la hanche.
Kaïs comprit son intention au moment où le pied du sabreur frappa le tube.
Le métal monta jusqu’à hauteur de son visage. Kazuki l’attrapa entre ses dents et referma la mâchoire dessus, puisque ses deux mains brûlées n’étaient plus capables de tenir quoi que ce soit. Son Spirit vibra le long de l’acier et forma une couche sombre sur toute la longueur du tuyau.
Kaïs décolla son dos du mur en prenant soin de ne pas trop tendre ses avant-bras, qui répondaient beaucoup moins bien que ses jambes. Le sang avait traversé plusieurs endroits de sa chemise et descendait jusque sur ses doigts, mais Kazuki venait malgré tout de trouver une arme.
« Tu comptes vraiment continuer avec ça dans la bouche ? »
Les mots de Kazuki sortirent déformés par le métal.
« Je n’ai plus besoin de mes mains pour faire vibrer de l’acier. »
Kaïs repositionna ses pieds sur le palier.
Il a perdu son sabre et presque l’usage de ses doigts, mais il n’a pas abandonné son Spirit. Si ce tube supporte les vibrations, il peut encore me toucher sans avoir besoin d’un tranchant.
La lourde porte métallique derrière eux s’ouvrit avant que Kazuki attaque.
Thiago entra le premier, ses chaînes d’ambre déjà sorties de ses manches. Jin suivait à quelques pas, puis Leila passa la porte et repéra immédiatement Kaïs contre le mur.
« Kaïs, reste où tu es. Ton bras est ouvert jusqu’au muscle. »
Elle traversa le palier et posa ses paumes autour des deux blessures les plus profondes. La lumière verte de son Spirit pénétra sous le tissu déchiré, et Kaïs sentit les fibres contractées recommencer à se rapprocher.
La chaleur du soin mordit jusque dans les fibres déjà irritées par les détonations, et Kaïs dut retenir son bras pour ne pas le retirer par réflexe.
« Je savais que ça allait piquer, mais j’avais pas prévu autant. »
« T’as laissé quelqu’un te découper pendant quatre étages. Évite de faire comme si le problème venait de mon soin. »
Jin observa la chemise imbibée de sang avant de regarder Leila.
« J’allais me moquer de la vitesse à laquelle tu l’as rejoint, mais vu son état, je vais garder ça pour une autre fois. »
Leila continua son soin sans lui accorder plus d’attention et garda les yeux sur la plaie.
« Excellente décision. Tu peux garder la blague pour longtemps, ça m’arrange. »
Kaïs eut presque envie de rire, mais la contraction de son flanc lui rappela que ce serait une mauvaise idée.
Thiago s’avança jusqu’à réduire l’espace entre lui et Kazuki, assez pour intervenir sans gêner Leila derrière lui.
Le sabreur restait à genoux avec le tuyau serré entre les dents. Son arme improvisée vibrait déjà assez fort pour produire un bourdonnement grave dans la pièce.
« Trabelsi t’a suffisamment abîmé. Pose le tube. »
Kazuki maintint sa prise sur l’acier malgré la douleur qui traversait déjà sa mâchoire.
Vane est trop rapide pour que je l’atteigne directement, et mes mains ne me permettront aucune correction si je rate. Je n’ai besoin que d’un impact correct sur le tube, alors je vais viser quelqu’un qu’il protégera forcément.
Les jambes de Kazuki se tendirent brutalement et le projetèrent en avant. Thiago déplaça immédiatement son poids pour fermer l’axe entre Kazuki et le groupe, mais le sabreur changea de direction en plein mouvement.
Sa trajectoire se referma directement sur Leila, qui avait encore les deux mains occupées par le soin de Kaïs. Kaïs essaya de quitter ses appuis, et la chair que Leila venait tout juste de rapprocher tira sous sa chemise.
« Amrani, passe derrière moi et ne quitte pas mon axe ! »
La chaîne droite de Thiago traversa la pièce et frappa le tuyau en son milieu, à moins d’un mètre de Leila.
L’impact arrêta Kazuki dans sa course, mais ses dents restèrent fermées sur l’acier et son cou encaissa le choc sans lâcher le tube.
Le Spirit vibratoire monta depuis sa mâchoire et entra dans le tube avec une fréquence beaucoup plus serrée que celle qu’il utilisait sur son katana. Le métal aurait dû amplifier le mouvement sur toute sa longueur.
Thiago réagit au changement sonore avant que la vibration atteigne son régime utile. La fréquence qui montait dans le tube était trop régulière pour une frappe improvisée ; Kazuki avait accordé l’acier creux pour obtenir une réponse précise.
L’ambre de sa chaîne se répandit contre la paroi du tuyau et entra par son extrémité ouverte. La matière remplit progressivement la cavité intérieure, épaississant l’objet jusque dans son centre.
Le bourdonnement se déforma à mesure que l’ambre gagnait l’intérieur du tube. Kazuki força davantage sur son Spirit, mais l’acier ne répondit plus selon la fréquence qu’il avait préparée.
Le vide intérieur qui devait servir de chambre de résonance était désormais occupé par l’ambre dense de Thiago. La fréquence imposée par Kazuki se retrouva amortie dans le métal et renvoyée vers le seul point où son corps était directement lié à l’arme : sa mâchoire.
Thiago maintint la chaîne contre le tube et continua de remplir la cavité jusqu’à ne plus laisser de section creuse exploitable.
« Tu voulais faire résonner le tube. Avec l’intérieur rempli, ta fréquence ne peut plus se développer correctement. »
Kazuki tenta d’ouvrir la bouche dès qu’il comprit ce qui arrivait, mais la vibration qu’il avait déjà envoyée revint dans ses dents avant qu’il puisse lâcher prise.
Sa mandibule céda en quatre endroits sous le retour d’énergie. Plusieurs incisives se brisèrent et le tuyau quitta sa bouche lorsque son corps bascula en arrière.
Son dos frappa le béton avec assez de force pour faire sauter la poussière entre les dalles, et le Spirit sombre qui couvrait l’acier disparut avec sa concentration.
Leila resta derrière Thiago jusqu’à ce que le tube cesse de vibrer.
Kaïs regardait surtout l’ambre qui ressortait lentement de la cavité métallique pour revenir le long de la chaîne.
Thiago a reconnu la résonance du tuyau et a rempli la partie dont Kazuki avait besoin avant que la fréquence monte. Il a compris le mécanisme en quelques secondes.
Jin s’approcha du tuyau sans le toucher.
« Il avait transformé un morceau de plomberie en résonateur. À cette distance, la décharge aurait été sale pour tout le monde dans la pièce. »
Thiago ramena sa chaîne contre son poignet.
« Il comptait sur mon interception pour lui fournir le choc nécessaire. »
Kaïs regarda le tuyau, puis l’ambre qui remontait dans la manche de Thiago.
« Vous avez compris ce qu’il préparait juste avec le changement de son ? »
« J’ai compris que le tube faisait partie de l’attaque. Quand la fréquence a commencé à monter, remplir la cavité était le moyen le plus sûr de la couper avant qu’elle atteigne les autres. »
Leila quitta enfin son abri et s’accroupit près de Kazuki, assez loin de ses jambes pour pouvoir se retirer s’il recommençait à bouger. Elle observa sa respiration, puis la réaction de ses pupilles à la lumière de son relais.
« Il respire. Sa mâchoire est très mal partie, mais il est vivant. »
Thiago resta concentré sur l’homme au sol pendant que Leila terminait son contrôle.
« Il reste vivant. On a besoin de ses réponses, donc personne ne l’achève. »
Leila revint vers Kaïs et reprit le soin interrompu. La chair s’était de nouveau écartée près de l’avant-bras lorsqu’il avait essayé de bouger, et le sang recommençait à assombrir la manche.
« Ton avant-bras recommence déjà à saigner. Je ferme ce qui est ouvert, après tu le laisses tranquille. »
« J’allais justement dire que je pouvais marcher. »
« Marcher, oui. Refaire exploser quelque chose avec ce bras, j’ai pas dit ça. »
Kaïs leva légèrement son coude pour lui faciliter l’accès à la coupure.
« D’accord, je garde le bras calme jusqu’à ce que tu me dises que je peux m’en servir. »
Jin avait cessé de plaisanter. Il examina Kazuki, les morceaux du katana répandus sur les marches et le tuyau rempli d’ambre.
« Il s’est adapté après avoir perdu ses mains. S’il se réveille, je préfère qu’on lui retire tout ce qui peut vibrer autour de lui. »
Thiago examina les deux sorties du palier, puis désigna une bande dégagée du sol où aucune pièce métallique ne traînait à portée immédiate.
« On le sécurise ici, puis on rejoint les autres. Kaïs reste avec Leila jusqu’à ce qu’elle termine. »
Kaïs observa Kazuki pendant que la lumière verte poursuivait son travail sous sa peau. Le contraste avec leur première rencontre lui revenait trop nettement pour qu’il l’ignore.
« À l’Académie, il s’était retiré dès que son sabre avait commencé à prendre des dégâts. Là, il a continué après avoir perdu l’arme et les mains. Il y a quelque chose qui a changé entre les deux combats. »
Jin rangea sa pièce d’argent dans une poche intérieure et regarda une dernière fois l’état des mains de Kazuki.
« Tu pourras lui demander ce qui a changé quand il sera capable de répondre sans s’étouffer avec son propre sang. Pour l’instant, on le garde conscient si possible et on l’empêche simplement de recommencer. »
Thiago s’apprêtait à avancer vers le prisonnier lorsque Leila termina de fermer la coupure principale de Kaïs.
Le sang ne coulait plus, mais l’avant-bras restait gonflé et douloureux à chaque mouvement. Kaïs replia ses doigts avec prudence et constata qu’ils répondaient encore.
« Ça tiendra pour marcher correctement. Merci, je vais éviter de tester le reste tout de suite. »
« Tu me remercieras en évitant de rouvrir tout ça dans les dix prochaines minutes. »
Thiago fit glisser une nouvelle chaîne hors de sa manche pour immobiliser Kazuki.
Jin n’avait parcouru que deux pas lorsque le genou du sabreur frotta contre le béton.
Le frottement sec du genou contre le sol attira les quatre regards vers lui au même instant.
Kazuki reprenait appui sur ses jambes malgré ses mains détruites et sa mâchoire incapable de se refermer correctement.