Chapitre 34
Raad resta debout quelques secondes après la chute de Nida, le temps que les dernières charges quittent les armatures sous ses pieds.
Lorsque l’ancrage disparut, ses jambes cessèrent de soutenir son poids. Il tomba sur le côté, les avant-bras brûlés contre le béton, avec assez de conscience pour voir Nida bouger encore au milieu des gravats.
Son adversaire respirait, le bras droit détruit et l’Armure d’Arc incapable de se reformer correctement.
Ses doigts répondirent à peine lorsqu’il essaya de reprendre appui, et le couloir se brouilla jusqu’à ce que sa joue retrouve la poussière froide.
Plus bas dans le Bâtiment 4, Tariq avançait avec Kaïs dans une galerie dont les parois métalliques étouffaient leurs pas.
Depuis leur chute, ils avaient traversé deux embranchements sans retrouver Raad, Goman, Issa ou les autres. Soura marchait encore derrière eux quelques instants plus tôt, assez près pour que Tariq entende régulièrement ses semelles sur les plaques du sol.
Quand ce bruit disparut, Tariq s’arrêta et se retourna vers le passage qu’ils venaient d’emprunter.
« Kaïs, Soura n’est plus derrière nous. Il était encore là au dernier embranchement. »
Kaïs parcourut le couloir du regard jusqu’à la courbe où leurs traces disparaissaient.
« Je ne l’ai pas entendu s’éloigner. Avec toutes ces cloisons mobiles, ils ont peut-être séparé le passage entre lui et nous. »
Tariq voulut revenir sur leurs pas, mais un frottement métallique arriva depuis l’avant et les força tous les deux à se figer.
Une silhouette sortit de la partie sombre du couloir avec un katana déjà dégainé. La lame noire vibrait assez vite pour produire un sifflement continu, et le son suffit à ramener à Kaïs le souvenir de la cour de l’Académie.
Kazuki Endo s’arrêta à plusieurs mètres, son arme déjà placée entre eux et la suite du passage.
« Vous cherchez le garçon qui marchait avec vous ? Vous aurez le temps de reprendre les recherches si vous réussissez à passer. »
Tariq laissa son ombre remonter le long de son avant-bras jusqu’à former un tranchant compact dans sa main.
« On n’a aucune raison de rester ici à discuter avec toi. Écarte-toi du passage. »
Kazuki ajusta simplement la position de sa lame.
Kaïs prit l’autre côté du couloir afin de fermer l’angle de fuite.
« Il ne va pas bouger parce qu’on lui demande. On le dégage et on retrouve Soura. »
Ils partirent ensemble dès que Kazuki déplaça légèrement son appui, et Kaïs ouvrit l’échange en déposant une faible quantité de fluide explosif le long de son avant-bras droit.
La détonation resta assez proche du corps pour créer une impulsion brutale qui traversa le couloir vers Kazuki.
Le sabreur abaissa son arme pour recevoir l’onde, et les vibrations du katana entrèrent dans la pression avant qu’elle atteigne son torse. L’impact se dispersa sur les parois derrière lui et arracha plusieurs plaques de revêtement.
Il reproduit exactement ce qu’il faisait à l’Académie. Tant qu’il lit seulement l’onde, mes détonations frontales lui donnent un mouvement simple à couper.
Tariq entra dans l’ouverture laissée par l’explosion.
Son ombre se divisa au sol et remonta autour de Kazuki depuis trois directions différentes. Le sabreur recula d’un demi-pas, pivota entre les premières pointes, puis utilisa la tranche de son pied pour frapper Tariq au sternum avant que la troisième branche se ferme.
Le coup décolla Tariq du sol et son dos heurta une vieille grille encastrée dans le plancher métallique. Les fixations rouillées cédèrent sous le choc et la plaque bascula dans le vide avec lui.
Kaïs courut vers l’ouverture et chercha immédiatement une réponse venant du conduit.
« Tariq, réponds-moi si tu m’entends et dis-moi où tu es tombé ! »
Kazuki coupa son trajet en posant la lame devant lui.
« La chute ne devrait pas le tuer. Si tu descends maintenant, je te suis et vous devrez me combattre dans un conduit beaucoup plus étroit. »
Kaïs ralentit près du bord, incapable de distinguer quoi que ce soit sous la grille. Le noir avalait toute visibilité après quelques mètres.
Tariq ne répondait toujours pas, tandis que Kazuki restait entre Kaïs et l’ouverture.
Kaïs recula jusqu’à ce qu’une porte de maintenance apparaisse sur sa droite. Derrière, un escalier de béton montait vers les niveaux supérieurs.
Je ne peux pas le battre ici en répétant les mêmes attaques. S’il veut me suivre, je vais lui donner assez de raisons pour croire qu’il a déjà compris ce que je fais.
Kaïs entra dans l’escalier et Kazuki le suivit avec la même allure mesurée, sans montrer la moindre urgence.
À la première volée, Kaïs entendit le sifflement gagner en intensité derrière son épaule. Il leva son avant-bras gauche trop tard, et le katana lui ouvrit une ligne profonde depuis le poignet jusqu’au milieu du bras.
Du sang coula immédiatement sur la lame.
La douleur lui crispa la main, mais il continua à monter.
Kazuki essuya le fil de l’arme contre sa manche sans ralentir.
« Tu as gagné en puissance depuis l’Académie, mais ta manière d’attaquer reste facile à lire. »
Kaïs atteignit le deuxième niveau et se retourna.
Une nouvelle impulsion partit de son bras droit.
Kazuki la trancha dans le même mouvement que la précédente, passa dans la poussière et ouvrit l’épaule de Kaïs avant que celui-ci puisse reprendre sa garde.
Cette fois, la lame emporta du sang et une partie de la sueur qui imprégnait déjà sa chemise.
Kaïs recula vers les marches suivantes avec une respiration qui devenait plus lourde à chaque palier.
Ses deux bras avaient déjà encaissé trop de recul depuis le début de l’opération, et chaque petite détonation près de son corps réveillait une douleur sourde dans les articulations.
Il pense toujours que mes explosions viennent de la pression que je crée devant moi. Qu’il garde cette idée encore un peu.
Au troisième niveau, Kaïs multiplia les impulsions en reculant, certaines assez faibles pour seulement projeter poussière et fragments de béton dans la cage d’escalier. Kazuki traversa les ouvertures une après l’autre, son katana vibrant à chaque fois qu’une onde approchait.
Le sabreur gagnait du terrain malgré les explosions qui remplissaient l’escalier de débris.
« Tu gaspilles ton Spirit parce que tu paniques. À ce rythme, tu vas t’épuiser avant le prochain palier. »
Kaïs lança une nouvelle détonation contre le mur à gauche.
Kazuki inclina sa lame, découpa la pression et poursuivit.
Un détail changea pourtant dans le son du sabre.
Le sifflement aigu s’était épaissi suffisamment pour que chaque vibration laisse désormais une note plus lourde dans le métal, comme si quelque chose gênait progressivement la régularité de la lame.
Kazuki n’y accorda aucune attention parce qu’il suivait surtout les épaules de Kaïs, la fatigue qui ralentissait ses appuis et le sang qui assombrissait son uniforme.
Bien plus bas, Tariq reprit connaissance contre un sol parfaitement lisse.
Le choc lui avait laissé une douleur diffuse dans tout le dos, mais ses jambes répondaient encore. Il se releva en utilisant le mur le plus proche et découvrit une salle assez vaste pour disparaître au-delà de la lumière des premières installations.
Des cuves transparentes de plusieurs mètres occupaient les rangées centrales.
Des conduits médicaux descendaient du plafond jusqu’à leurs parois, tandis que des surfaces de contrôle réactives affichaient des constantes biologiques et des flux de Spirit autour de chaque compartiment.
Tariq s’approcha de la troisième cuve et découvrit un corps humain flottant dans un liquide verdâtre, maintenu par plusieurs attaches médicales au niveau des bras, de la nuque et du thorax. La poitrine montait lentement.
Il resta assez longtemps devant la paroi pour vérifier qu’il ne regardait pas un cadavre.
Ils gardent des gens vivants ici, et certains respirent encore malgré tout ce matériel branché sur eux.
Les douze disparitions dont Thiago avait parlé lui revinrent immédiatement.
Tariq parcourut les autres cuves pour vérifier si le même dispositif se répétait. Certaines étaient vides. D’autres contenaient des silhouettes humaines qu’il distinguait mal à travers le liquide et les dépôts sur le verre.
Plusieurs conduits convergeaient vers un réseau plus profond sous le plancher.
Si le flux suivi par Leila descendait jusqu’ici, cette salle peut faire partie du système qu’ils utilisent sur les disparues et les Suppurations. Je dois trouver un accès pour prévenir les autres avant de toucher quoi que ce soit.
Une explosion traversa soudain la structure au-dessus de lui.
Les cuves vibrèrent sur leurs supports, et Tariq leva les yeux vers le plafond au moment où le grondement se propageait.
Au quatrième niveau, Kaïs arriva au bout de l’escalier.
Le palier se terminait contre un mur de briques renforcé, sans autre sortie visible. Il posa son dos contre la paroi pour soulager ses jambes et laissa ses bras pendre assez bas pour que Kazuki les croie presque inutilisables.
Le sabreur monta les dernières marches avec son katana couvert de sang jusqu’à la garde.
Une pellicule humide brillait également sur l’acier, mélange de sueur, de sang et de la substance instable que le corps de Kaïs sécrétait depuis le début de la poursuite.
Kazuki regarda surtout son adversaire et la fatigue visible dans ses appuis.
« Tu n’as plus d’espace pour reculer. Si tu continues à déclencher tes explosions ici, tu prendras toi-même l’essentiel du souffle. »
Kaïs chercha à reprendre assez d’air pour parler normalement.
« Alors viens terminer ce que tu as commencé. »
Kazuki leva le katana à deux mains.
La vibration parcourut la lame malgré le son devenu irrégulier.
« Tu aurais dû comprendre après notre premier combat que tes ondes ne passent pas à travers mon sabre. »
Kaïs suivit le tranchant qui montait au-dessus de lui.
Il avait attendu cette phrase pendant toute l’ascension.
Il regarde encore l’effet. Il n’a jamais cherché ce qui explose réellement.
Kazuki abattit son arme avec tout le poids de ses épaules, mais Kaïs ne chercha pas à produire une onde devant lui.
Il activa la substance déposée sur l’acier.
L’explosion partit directement de la lame et le katana éclata sur toute sa longueur, projetant des fragments contre les murs et les marches.
L’onde remonta vers la garde, traversa les gants et frappa les mains de Kazuki avant qu’il puisse relâcher son arme.
Son Revêtement apparut trop tard autour des doigts.
Kazuki fut projeté contre la paroi avant de retomber à genoux, les deux mains couvertes de brûlures profondes et plusieurs doigts déjà incapables de se refermer.
Kaïs resta contre le mur, trop épuisé pour profiter immédiatement de l’ouverture.
Kazuki fixa les morceaux de son katana dispersés dans l’escalier.
« Qu’est-ce que tu as mis sur ma lame ? »
Kaïs regarda son propre avant-bras ouvert, puis les traces sombres laissées sur les marches pendant leur poursuite.
« Mon Spirit produit un fluide instable. Je peux le déposer sur ce que je touche, puis le faire exploser quand j’arrive encore à le contrôler. »
Il indiqua l’acier détruit d’un mouvement du menton.
« Tu m’as coupé plusieurs fois et tu as gardé mon sang et ma sueur sur ton sabre. Mon fluide était mélangé dedans depuis le début de l’escalier. »
Kazuki essaya de reprendre appui sur une main.
Ses doigts cédèrent immédiatement et son épaule heurta le mur.
Kaïs reprit assez de souffle pour expliquer ce que Kazuki avait manqué pendant toute la poursuite :
« Tu croyais que je comprimais l’air. Moi, j’avais juste besoin que tu gardes la même lame assez longtemps. »
Le visage de Kazuki resta fermé malgré la douleur.
Son regard passa des brûlures sur ses mains au tuyau métallique posé quelques mètres plus loin contre le mur du palier.
Kaïs suivit son regard jusqu’au tuyau et comprit aussitôt que le combat n’était pas terminé.