Chapitre 33
La foudre bleue collée au corps de Raad tremblait au même rythme que sa main droite.
Il avait compris le principe du Revêtement quelques secondes plus tôt, mais son système nerveux n’avait aucune raison de suivre son cerveau aussi vite. Chaque tentative pour maintenir la couche électrique contre sa peau raidissait davantage ses avant-bras, et son cœur battait assez fort pour brouiller sa vue.
Nida avançait sans se presser, laissant à Raad tout le temps de voir l’Armure d’Arc qui entourait encore ses épaules d’une lumière jaune traversée de veines noires. Il ne regardait plus Raad comme un élève tombé au mauvais endroit ; l’intérêt qui s’était installé dans ses yeux le rendait presque plus dangereux.
« Tu as trouvé le principe en me regardant, d’accord. Maintenant essaie de le tenir pendant que ton corps commence à comprendre ce que tu lui demandes. »
Raad voulut répondre, mais sa respiration se brisa avant les mots.
Ses jambes plièrent sous lui. Il posa une main au sol pour éviter de tomber complètement, ce qui dispersa aussitôt la couche bleue autour de ses doigts. Plusieurs arcs quittèrent sa peau, frappèrent le béton et disparurent dans les conduites métalliques.
Nida s’arrêta à quelques mètres, assez près pour voir les contractions qui parcouraient les avant-bras de Raad.
« Voilà le problème. Ton Spirit va plus vite que tes nerfs, et tes nerfs vont plus vite que tes muscles. Tu peux connaître une technique sans avoir le corps capable de la porter. »
Raad essaya de repousser le sol, mais ses coudes cédèrent avant qu’il puisse ramener ses genoux sous lui.
La poussière froide contre sa joue ramena progressivement quelque chose de beaucoup plus ancien que le couloir.
Dans son souvenir, une ampoule grésillait au plafond d’un salon trop petit.
L’humidité avait laissé des traces sombres au-dessus des fenêtres. Derrière la porte de la cuisine, ses parents recommençaient à parler du loyer, des heures supplémentaires et des factures qu’ils reportaient d’un mois sur l’autre.
Raad avait fini par descendre les escaliers sans prévenir personne.
Le froid de la rue lui avait mordu le visage dès la sortie de l’immeuble.
Soura et Farell l’attendaient sur le trottoir.
Soura gardait les mains dans ses poches et regardait ses chaussures, parce qu’il connaissait déjà suffisamment la situation pour ne pas poser de question inutile. Farell, avec ses cheveux vert clair soulevés par le vent et ses yeux bruns, avait simplement observé Raad quelques secondes.
« Ils se disputent encore chez toi depuis plusieurs jours, ou c’est seulement ce soir ? »
Raad avait hoché la tête avant de répondre d’une voix plus basse.
« Tous les soirs en ce moment. Mon père dit qu’il travaille déjà autant qu’il peut, et ma mère lui répond qu’on va quand même perdre l’appartement. Je ne sais même plus lequel des deux a raison. »
Farell n’avait proposé aucune solution qu’un enfant n’aurait pas pu tenir.
Il avait posé une main sur son épaule.
« Alors viens marcher avec nous. Tu rentreras quand tu auras moins envie d’entendre leurs voix dans ta tête. »
Ils avaient marché longtemps dans les rues sans destination particulière.
Pendant quelques heures, Raad avait réussi à penser à autre chose.
Plus tard, les valises étaient apparues sur le trottoir.
Deux meubles qu’ils ne pouvaient pas emporter restaient contre la façade tandis que sa mère s’agenouillait devant lui. Elle pleurait en essayant de sourire, ce qui avait seulement rendu son visage plus difficile à comprendre.
« Raad, continue à faire de ton mieux quand les choses deviennent trop lourdes. Je reviendrai dès que je pourrai, alors prends soin de toi et écoute ton père. »
Il était encore assez jeune pour croire qu’elle partait simplement quelque part.
Ses papiers avaient expiré. Les adultes employaient des mots administratifs qu’il ne comprenait pas, et personne n’avait réussi à lui expliquer pourquoi sa mère devait partir sans lui.
« Pourquoi tu pleures si tu reviens bientôt ? »
Elle l’avait serré contre elle avant de partir.
Raad ne l’avait jamais revue après ce départ. Son père avait ensuite continué les tournées de voirie avant le lever du jour, revenant avec l’odeur du froid, du bitume humide et des moteurs sur ses vêtements. Certains soirs, ils mangeaient ensemble presque sans parler parce qu’aucun des deux ne savait quoi faire de l’absence installée dans l’appartement.
Le Spirit avait transformé les villes, l’énergie et la manière dont les gens imaginaient l’avenir.
Dans leur quartier, les problèmes les plus anciens avaient simplement appris à vivre avec les technologies nouvelles.
Puis une nuit, Raad et Soura avaient entendu les sirènes.
Ils étaient sortis en courant jusqu’à reconnaître la maison de Farell au bout de la rue.
Les flammes remontaient derrière les fenêtres, et les pompiers occupaient toute la chaussée.
Soura s’était arrêté si brutalement que Raad avait failli le percuter.
« Farell est à l’intérieur. Il était chez lui ce soir. »
Les secours avaient travaillé longtemps avant que deux corps soient finalement sortis de la maison, ceux d’un homme et d’une femme. Une voisine avait immédiatement demandé où se trouvait le garçon qui vivait avec eux.
Personne n’avait pu lui répondre, alors les pompiers avaient vérifié les pièces une nouvelle fois pendant que la police commençait à interroger le voisinage. Elle avait ensuite parcouru plusieurs rues et poursuivi les recherches pendant les jours suivants.
Farell Tayyar n’avait été retrouvé ni dans la maison ni à proximité.
Au bout de deux semaines, l’enquête n’avait plus apporté de piste exploitable.
Pour Raad, le mot administratif inscrit sur le dossier n’avait jamais réussi à rendre cette disparition plus acceptable.
J’avais déjà vu ma maison se vider et ma mère partir sans pouvoir la retenir. Quand Farell a disparu à son tour, j’ai commencé à croire que tout ce qui comptait pouvait simplement sortir de ma vie pendant que je regardais.
Le goût du béton revint dans sa bouche.
Nida se tenait toujours devant lui, l’Armure d’Arc encore active autour des épaules.
« Si tu comptes rester par terre, je peux terminer maintenant et aller chercher les autres. Ton ami avec l’eau m’intéresse peut-être davantage. »
La mention de Soura arracha Raad à ce qui restait du souvenir.
Il posa les deux paumes contre le sol.
Ses bras tremblèrent dès qu’il poussa, mais il recommença en prenant le temps de répartir son poids autrement. Ses coudes finirent par tenir suffisamment longtemps pour qu’il ramène une jambe sous lui, puis l’autre.
La foudre bleue revint sur ses doigts avec une intensité nettement plus faible qu’au début du duel. Raad ne chercha pas à la forcer immédiatement dans un Revêtement complet.
Je ne gagnerai pas en essayant de devenir meilleur que lui dans une technique qu’il maîtrise depuis des années. Je dois utiliser ce qu’il me montre et le pousser à préparer exactement le coup dont j’ai besoin.
Nida sourit en le voyant retrouver ses appuis malgré les tremblements.
« Tu as encore envie de continuer ? Très bien. Montre-moi combien de fois il faut te renvoyer au sol avant que ton corps décide à ta place. »
Nida attaqua dès que Raad eut replacé sa garde. Raad esquiva le premier poing trop tard, et la garde de Nida lui frôla le ventre. Une charge se fixa aussitôt sur sa veste, exactement comme lors de l’échange précédent.
Nida recula d’un pas tandis que les arcs noirs de son Armure se condensèrent autour de son torse.
« Tu connais déjà la suite, alors voyons si tu arrives seulement à l’empêcher cette fois. »
La charge sur Raad répondit au changement de polarité et tira son corps vers l’avant.
Cette fois, Raad résista à peine et laissa volontairement ses semelles glisser sur le béton.
Nida remarqua immédiatement la différence dans sa manière de céder au mouvement.
« Tu abandonnes déjà ton appui parce que tes jambes ne tiennent plus, ou tu essaies encore quelque chose ? »
Raad fit remonter une fine couche bleue le long de ses avant-bras, suffisamment visible pour donner l’impression qu’il tentait encore de reproduire le Revêtement.
Raad relâcha brusquement son Spirit, et la lumière disparut autour de lui assez vite pour donner l’impression que son contrôle venait de lâcher.
Ses épaules tombèrent avec sa respiration, et il laissa l’attraction continuer à le tirer.
Nida eut un rire qui se transforma presque en soupir.
« Ton corps a compris avant toi. Tu n’as plus assez de contrôle pour garder la couche. »
Il concentra son Armure d’Arc sur son bras droit.
La foudre quitta progressivement ses jambes, son torse et son épaule gauche pour se rassembler autour de l’avant-bras qui allait frapper. La densité augmenta jusqu’à déformer l’air autour de son poing.
Raad suivit attentivement la distribution de l’énergie autour du bras de Nida.
Il met presque toute sa charge dans le coup. S’il veut conserver l’attraction jusqu’au dernier instant, le signe de cette charge est déjà imposé par celle qu’il a laissée sur ma veste.
Sa main droite glissa contre la paroi.
Une plaque d’acier recouvrait une ancienne réparation de conduite. Des boulons reliaient la plaque au réseau métallique qui descendait dans le mur et rejoignait les armatures du sol.
Raad y posa les doigts et sentit immédiatement la continuité métallique derrière la plaque. Trois semaines plus tôt, pendant l’examen théorique de Livia, il avait rempli une page d’équations sur la force électrique, les charges et la loi de Coulomb.
Sur le moment, il avait seulement cherché comment ouvrir un passage dans le sable de Morgen.
Le même principe se trouvait maintenant à deux mètres de son visage.
Il envoya une charge positive dans la plaque.
Le métal la conduisit vers les armatures sous le béton.
Sous ses bottes, Raad imposa à son propre Revêtement une charge négative, suffisamment forte pour que l’attraction avec le réseau positif sous le sol l’aide à maintenir ses appuis malgré le mouvement qui le tirait vers Nida.
La douleur remonta immédiatement dans ses jambes.
Ses muscles avaient déjà du mal à supporter la couche.
Il continua malgré la douleur pendant que Nida armait son coup et avançait encore l’épaule.
La foudre autour de son poing était négative.
Raad la reconnut au comportement de la charge positive encore fixée sur sa veste.
Il évacua cette charge parasite dans la plaque métallique au moment où Nida commençait son extension, rompant l’attraction qui avait servi à le ramener.
Son corps ralentit brutalement lorsque l’attraction disparut, mais Nida avait déjà engagé tout son poids.
« Qu’est-ce que tu viens de changer dans ta charge ? »
Raad remonta sa charge négative jusque sur ses avant-bras.
La même polarité occupait désormais son Revêtement et le poing de Nida.
À cette distance, la répulsion éclata entre les deux champs avant même que les os ne puissent absorber normalement la collision.
Nida avait lancé vers l’avant sa masse, sa vitesse et presque toute la puissance de son Armure.
La force opposée lui revint directement dans l’avant-bras.
L’os céda avec un craquement qui traversa le couloir.
Son coude se replia sous un angle impossible à maintenir, et l’Armure d’Arc s’effondra autour de lui lorsque la douleur brisa sa concentration.
Nida fut projeté en arrière avec une violence qui fit céder le mur sous son poids et répandit des blocs de béton dans la pièce voisine.
Raad resta debout uniquement parce que la charge opposée entre ses bottes et les armatures du sol continuait de l’ancrer.
Ses avant-bras fumaient sous la chaleur accumulée, et des brûlures irrégulières remontaient jusqu’aux coudes, provoquées par une quantité de courant qu’il n’aurait jamais dû maintenir aussi près de ses nerfs.
Nida regarda son bras tordu, puis Raad.
Il semblait davantage chercher l’erreur dans son propre raisonnement que comprendre la douleur.
« Tu as changé ta charge au dernier moment… »
Raad relâcha progressivement l’ancrage avant que ses jambes ne cessent complètement de répondre.
« Tu m’as appris toi-même que la foudre ne sert à rien si on ne sait pas où elle va finir. Alors j’ai choisi où la mienne devait aller avant que tu frappes. »
Nida tenta de reformer son Armure autour de l’épaule valide.
La couche jaune apparut par intermittence avant de s’effondrer avec les contractions de son bras blessé.
Raad garda ses distances malgré l’envie de profiter immédiatement de l’ouverture.
« La loi de Coulomb dit que deux charges de même signe se repoussent. Tu connais ton Spirit assez bien pour transformer un couloir entier en arme, mais tu étais tellement certain de contrôler mon mouvement que tu n’as jamais envisagé que je puisse choisir la polarité au dernier instant. »
Quelques arcs bleus coururent encore sur ses doigts, beaucoup plus faibles qu’au début du combat.
« J’ai peut-être appris le Revêtement aujourd’hui, mais cette partie-là, je l’avais déjà étudiée. »
Nida essaya de se relever parmi les gravats.
Son bras droit pendait contre son corps et refusait de supporter le moindre mouvement.
Raad resta en garde malgré les tremblements qui reprenaient dans ses jambes.
Le combat lui avait enfin donné une ouverture.
Son propre corps, en revanche, approchait rapidement de la limite qu’il avait repoussée depuis le début du duel.