Chapitre 32
Le béton cueillit Raad en plein dos et lui arracha tout l’air des poumons avant qu’il comprenne où sa chute l’avait envoyé.
Il glissa dans la poussière sur quelques dizaines de centimètres, puis resta au sol jusqu’à ce que sa poitrine accepte de se rouvrir. Chaque inspiration lui brûlait les côtes, et la poussière collée à sa gorge transformait sa toux en série de secousses douloureuses.
Très haut au-dessus de lui, les plaques métalliques qui avaient avalé le groupe venaient de se refermer. Le bruit de la pluie avait disparu avec elles, remplacé par le bourdonnement profond de conduites anciennes et par un silence suffisamment lourd pour rendre chaque respiration trop présente.
Raad se redressa sur un coude et chercha les autres dans l’obscurité.
Soura, Tariq et Kaïs avaient disparu pendant la chute. Il ignorait s’ils avaient été envoyés dans des salles voisines ou répartis beaucoup plus loin dans le complexe.
Je dois d’abord retrouver quelqu’un. Si Morgen ou un autre type de son groupe tombe sur moi seul, je n’aurai personne pour compenser mes erreurs.
De petits arcs bleus apparurent entre ses doigts lorsqu’il se remit debout. Leur lumière révéla un couloir industriel étroit, bordé de vieilles canalisations, de câbles renforcés et de plaques de réparation soudées les unes sur les autres au fil des années.
L’endroit sentait le métal humide et l’antiseptique.
Raad avança lentement en gardant sa foudre près de sa main droite, juste assez pour éclairer ses pas.
Le sol vibra après une dizaine de mètres.
Les premières secousses furent espacées, puis elles prirent le rythme régulier de pas lourds qui arrivaient depuis l’autre extrémité du couloir. À chaque appui, les conduites fixées aux murs résonnaient légèrement.
Raad s’arrêta près d’un renfort mural et attendit que la source des vibrations se montre. Une silhouette finit par entrer dans la lumière bleue.
L’homme dépassait largement Raad en carrure. Ses bras nus étaient gonflés au-delà de proportions naturelles, traversés de veines épaisses et de cicatrices récentes qui remontaient jusque sur son torse. Ses cheveux blonds étaient coupés très court, et ses yeux clairs s’arrêtèrent immédiatement sur l’emblème de l’Académie cousu sur la veste noire.
Sa mâchoire se contracta lorsqu’il reconnut le symbole cousu sur la poitrine de Raad.
« Je reconnais cet emblème. Alors tu fais partie des étudiants qui ont mis mon frère Roen hors combat. »
Raad recula légèrement et releva ses avant-bras.
« Je ne sais même pas qui tu es, alors commence peut-être par m’expliquer pourquoi tu me parles de ton frère. »
L’homme fit craquer son cou et laissa apparaître un sourire qui ne détendit rien dans son visage.
« Nida. Et pour le reste, je n’ai pas besoin de savoir lequel d’entre vous l’a frappé. Si je croise assez d’élèves ici, je finirai forcément par tomber sur les bons. »
Nida attaqua sans prendre le temps d’ajouter quoi que ce soit, et Raad vit seulement une masse se déplacer dans son champ de vision avant que la pression de l’air ne lui frappe le visage. Il jeta son corps en arrière au moment où le poing de Nida passa devant son nez et s’enfonça dans le mur de béton armé.
La paroi éclata autour de son avant-bras.
Des fragments traversèrent le couloir pendant que Raad roulait au sol pour protéger son visage. Il se remit sur ses appuis dès que la poussière lui permit de voir la silhouette de Nida.
Avec un corps pareil, il ne devrait pas pouvoir accélérer aussi vite. Ses muscles sont modifiés ou son Spirit participe directement à ses déplacements.
La réponse apparut autour de Nida avant que Raad puisse pousser son raisonnement plus loin.
Des éclairs jaunes parcoururent ses bras, rejoints par des arcs noirs plus denses qui remontèrent jusqu’aux épaules. L’énergie resta proche de sa peau, assez compacte pour dessiner chaque mouvement de ses muscles sans remplir le couloir d’étincelles inutiles.
Raad fixa cette foudre pendant une seconde de trop.
Raad connaissait assez bien cette sensation pour reconnaître immédiatement la nature du Spirit malgré une couleur et une densité différentes.
Il utilise aussi la foudre. S’il connaît mieux ce Spirit que moi, mes propres attaques vont lui apprendre exactement ce que je peux faire.
Raad décida malgré tout de tester la distance avant de laisser Nida l’enfermer au contact.
Il tendit le bras droit et concentra ses charges dans sa paume. L’air s’ionisa devant ses doigts, puis un trait bleu traversa le couloir et frappa Nida en plein torse.
Nida ne chercha même pas à esquiver.
La décharge se répartit sur son corps, se divisa en filaments et glissa le long de la couche électrique qui entourait sa peau. Les arcs descendirent jusqu’aux jambes avant de disparaître dans le béton par ses bottes.
Lorsqu’il roula une épaule, aucune brûlure visible ne marquait son torse.
« Si c’est comme ça que tu utilises ta foudre, je comprends pourquoi tu restes à l’Académie. Tu dépenses la moitié de ta charge dans l’air avant même de toucher ta cible. »
Raad observa le chemin suivi par sa propre attaque.
« Tu as conduit ma décharge le long de ton corps avant de l’envoyer directement dans le sol. »
Nida écarta les bras avec une satisfaction évidente.
« J’appelle ça mon Armure d’Arc. Je garde la charge assez proche pour qu’elle prenne ce qu’on m’envoie, puis je lui donne une sortie avant qu’elle entre dans mes muscles. Avec de la foudre, tu dois savoir où l’énergie va finir avant même de la produire. »
Raad resserra sa garde en comprenant ce que cette démonstration impliquait. Nida venait de lui confirmer que continuer à tirer à distance ne ferait que gaspiller ses réserves.
Le colosse plia les jambes et concentra aussitôt la foudre dans ses mollets et ses chevilles, puis son corps partit vers le plafond avant de retomber plusieurs mètres plus loin.
Au moment où ses bottes frappèrent le béton, toute la charge accumulée entra dans le sol.
Raad sentit l’onde électrique traverser ses semelles avant qu’il puisse soulever un pied.
Ses muscles se contractèrent brutalement sous l’effet du courant. Ses genoux cessèrent de répondre assez longtemps pour que son corps soit projeté en arrière, directement contre les grosses conduites du mur opposé. Le métal résonna dans tout le passage tandis qu’une douleur aiguë remontait de ses jambes jusqu’à sa nuque.
Raad retomba sur ses pieds par réflexe, mais sa vision se dédoubla pendant plusieurs secondes.
Ses mains tremblaient encore lorsqu’il tenta de retrouver une respiration régulière. Il arrivait encore à respirer, même si chaque inspiration demandait un effort conscient.
Nida marchait déjà vers lui avec la même tranquillité, certain de contrôler le rythme du duel.
« Tu produis de bonnes charges, mais tu les traites comme des projectiles. Tant que tu penseras seulement à ce que tu veux frapper, quelqu’un qui connaît la conduction te fera faire exactement ce qu’il veut. »
Raad attendit que ses jambes lui obéissent suffisamment pour bouger.
Je ne peux pas gagner une bataille de puissance. Il est plus lourd, plus rapide et il contrôle mieux le trajet de sa foudre. Je dois comprendre ce qu’il prépare avant qu’il termine le mouvement.
Nida repartit à l’attaque dès qu’il vit Raad retrouver assez d’équilibre pour bouger. Cette fois, Raad vit l’épaule descendre et réussit à déplacer son torse avant que le poing arrive. La frappe manqua son visage mais frôla son épaule gauche.
Une charge resta accrochée au tissu de la veste et continua de crépiter contre son épaule. La sensation ne ressemblait pas à la douleur diffuse d’une décharge ordinaire. Des picotements précis s’enfoncèrent dans son deltoïde et continuèrent même après que Nida eut reculé.
Raad baissa les yeux vers la zone qui crépitait encore.
Nida modifia alors la foudre autour de son propre torse.
Les arcs noirs gagnèrent en densité autour du torse de Nida, et la charge fixée sur la veste de Raad répondit immédiatement.
Son épaule fut tirée vers l’avant avec assez de force pour décaler tout son centre de gravité, puis ses semelles glissèrent sur le béton avant qu’il puisse reprendre ses appuis.
Nida leva son poing gauche et concentra autour de lui une lumière jaune presque blanche.
« Une fois que je t’ai laissé une charge sur le corps, je peux changer la polarité de la mienne et te ramener exactement où je veux. Tu peux courir autant que tu veux après ça. »
Raad força ses talons contre le sol, mais l’attraction augmenta.
Plus il résistait, plus son équilibre se dégradait et plus rapidement son corps se rapprochait du poing qui l’attendait.
Il cessa de regarder Nida comme un adversaire à frapper.
Son attention descendit vers la foudre qui couvrait son corps.
Elle restait dense et régulière autour des bras, du torse et des jambes. Même lorsqu’il chargeait un coup, la majeure partie de l’énergie ne se dispersait pas dans l’air. Elle accompagnait ses muscles, se resserrait avec ses gestes et revenait contre sa peau.
Il conserve sa foudre autour de son corps au lieu de l’expulser. Si je continue à produire mes charges comme des attaques, je ne ferai que lui donner davantage de matière à contrôler.
Raad ramena sa propre énergie vers lui.
Le réflexe lui parut immédiatement mauvais parce que toute sa formation lui avait appris à ioniser un trajet, créer une différence de potentiel et libérer la charge vers l’extérieur. Retenir cette énergie contre son propre corps revenait à enfermer un courant dans un circuit qui n’avait jamais été conçu pour cela.
Il essaya malgré l’inconfort et ramena davantage de Spirit vers sa peau. La foudre bleue qui fuyait encore de ses doigts se resserra autour de ses avant-bras.
Ses muscles se contractèrent sous la pression.
Son rythme cardiaque accéléra si brutalement qu’il sentit chaque pulsation jusque dans sa mâchoire. La chaleur remonta le long de ses bras et transforma ses doigts en points douloureux qu’il avait du mal à ouvrir.
Le courant continuait pourtant de lui échapper par petites pertes.
Raad força sa concentration sur ce qu’il avait vu chez Nida.
Il cessa de vouloir envoyer l’énergie quelque part et chercha seulement à la maintenir au plus près de sa peau.
Les arcs bleus se raccourcirent à mesure qu’il cessait de nourrir les pertes autour de lui. Ils cessèrent progressivement de fouetter l’air autour de lui et formèrent une pellicule instable sur ses avant-bras, ses épaules et son torse.
Nida vit le changement au moment où Raad arrivait presque à portée de son poing.
Son sourire s’élargit lorsqu’il comprit ce que Raad essayait de reproduire. Raad croisa les bras devant son visage et utilisa l’attraction qui le tirait encore vers l’avant au lieu de chercher à l’annuler. Il plaça ses appuis dans l’axe de son mouvement et concentra la couche bleue sur ses avant-bras.
Le poing de Nida frappa sa garde.
La détonation fit vibrer les canalisations sur toute la longueur du passage. Plusieurs fixations du plafond cédèrent et une pluie de poussière blanche tomba sur les deux combattants.
Raad fut repoussé sur plusieurs mètres sous la violence du choc, et ses semelles creusèrent deux traces dans le béton avant qu’il parvienne à s’arrêter sans tomber.
Ses bras tremblaient violemment, mais ils avaient absorbé suffisamment du choc pour rester fonctionnels.
Il baissa lentement sa garde tout en vérifiant que ses bras répondaient encore. La pellicule bleue crépitait encore contre sa peau.
Nida regarda d’abord son propre poing, puis l’énergie que Raad essayait de maintenir autour de lui.
« Tu viens de comprendre ça en me regardant combattre ? »
Raad aurait aimé répondre immédiatement, mais sa respiration refusait encore de suivre. Ses doigts restaient crispés et de petites contractions couraient dans ses avant-bras sans qu’il puisse les contrôler.
Nida frappa ses deux poings l’un contre l’autre et fit tomber quelques étincelles jaunes sur le sol.
« Ce que tu viens de bricoler porte un nom. Le Revêtement consiste à garder ton Spirit contre ton corps et à le faire travailler avec tes mouvements au lieu de le disperser partout. Tu as compris le principe, mais ton corps n’a encore aucune habitude pour le supporter. »
Raad essaya de relâcher légèrement la couche bleue.
La foudre répondit avec un retard qui l’inquiéta davantage que la douleur.
« Je vois surtout que ça m’a empêché de finir dans le mur. Pour le reste, j’apprendrai quand j’aurai le luxe de respirer normalement. »
Nida rit et fit monter de nouveau son Armure d’Arc autour de ses épaules.
« Alors essaie de tenir encore un peu. Je veux voir combien de temps ton système nerveux supporte une technique que tu viens d’inventer sur le moment. »
Raad stabilisa ses jambes comme il put.
Sous la pellicule bleue, sa main droite tremblait désormais assez fort pour déformer les arcs qui couraient sur ses doigts, et il comprit que la prochaine erreur se paierait directement dans son propre corps.