Chapitre 30
Kei toucha le sol le premier.
Il roula sur l’épaule, glissa sur plusieurs mètres et retrouva ses appuis avant même que les plaques métalliques ne se referment au-dessus de lui. Goman arriva moins proprement derrière, les deux pieds heurtant le béton assez fort pour envoyer une douleur sèche jusque dans ses hanches.
Une seconde ouverture claqua sur leur gauche.
Mercier tomba en travers d’une rampe de service et termina sa chute contre un garde-corps. Kone arriva juste après, glissa sur le métal humide et se rattrapa au bord d’une plateforme avant que Goman ne l’aide à remonter.
Les quatre restèrent quelques secondes à écouter le complexe.
Le bruit de la pluie avait disparu. À sa place, des ventilateurs profonds faisaient vibrer les murs avec une régularité industrielle. Une odeur chimique flottait dans l’air, mêlée à celle d’une matière organique restée trop longtemps dans un espace fermé.
Kei balaya la salle du regard.
De grands piliers montaient jusqu’à un plafond perdu dans l’obscurité. Le sol portait des marques de griffes, des traînées séchées et des morceaux de métal tordus qui semblaient avoir été arrachés à des cages.
« Restez debout et rapprochez-vous. Les autres groupes ont probablement été répartis de la même manière que nous. On cherche une sortie dès qu’on sait ce qui partage cette salle avec nous. »
Goman allait répondre lorsqu’un frottement parcourut le fond de la pièce.
Plusieurs silhouettes basses apparurent entre les piliers. D’autres suivirent derrière, plus grandes, leurs avant-bras déformés par des excroissances osseuses assez longues pour toucher le sol lorsqu’elles marchaient.
Mercier leva les mains et une fumée grise se répandit sur plusieurs mètres afin de couper leur vision.
Les premières créatures modifièrent leur trajectoire au moment même où la fumée se déploya. Elles accélérèrent vers Mercier.
« Elles ont repéré mon Spirit à travers la fumée. »
Kone posa sa paume contre le béton.
La friction diminua sur une large bande devant eux. Deux Suppurations perdirent immédiatement leurs appuis, mais les plus grandes plantèrent leurs excroissances dans le sol et continuèrent leur progression en s’en servant comme crampons.
Goman avança dans leur axe.
« Écartez-vous de devant moi, je vais repousser la première vague avant qu’elle nous enferme contre les piliers. »
Il comprima brutalement l’air devant lui.
La première ligne de créatures fut repoussée jusque contre les structures de béton. Plusieurs corps s’écrasèrent avec assez de violence pour briser leurs membres, mais de nouvelles silhouettes sortirent presque aussitôt des couloirs latéraux.
Goman maintint la pression quelques secondes avant que ses épaules commencent à trembler.
La dépense arrivait plus vite qu’il ne l’avait prévu. Il réduisit son champ et observa la horde pendant que les créatures les plus éloignées changeaient progressivement d’orientation pour venir vers lui.
Mercier avait cessé d’émettre sa fumée.
Kone avait réduit sa zone au sol.
Kei se battait déjà au contact, pourtant plusieurs Suppurations passaient à proximité de lui sans réagir avant de poursuivre Goman.
Elles s’intéressent surtout à celui qui projette le plus de Spirit.
Il n’eut pas le temps d’aller plus loin.
Une créature bondit sur Kei tandis qu’une pellicule d’ombre extrêmement fine recouvrait les avant-bras et les jambes du Capitaine. Il se décala juste assez pour laisser passer les griffes, puis frappa au sternum.
La Suppuration fut projetée sur le côté. Lorsque son corps tenta de réparer la zone enfoncée, la régénération ralentit autour de l’impact, comme si le Spirit concentré laissé par Kei perturbait localement le flux qui alimentait les tissus.
Kei intercepta une deuxième créature.
« Regardez ce que je fais avec mon Spirit plutôt que mes coups. Je ne l’envoie presque jamais au-delà de ma peau. »
Mercier recula près de Goman.
« C’est pour ça qu’elles te calculent beaucoup moins ? »
« C’est une partie de la réponse. Essayez de retenir votre Spirit près du corps au lieu de remplir toute la salle avec. »
Kei repoussa une mâchoire d’ombre qui cherchait son bras et continua à parler pendant qu’il se déplaçait.
« Le principe s’appelle le Revêtement. Vous maintenez une couche très proche de vous et vous la faites suivre avec vos gestes. Ça renforce le contact et limite ce que vous dispersez autour. »
Son attention passa vers Goman.
« Ton réflexe consiste à prendre de l’espace avec la pression. Réduis ton volume jusqu’à tes avant-bras. »
Il indiqua ensuite Mercier.
« Garde ta fumée autour de ton corps. Tu n’as pas besoin d’en remplir dix mètres pour qu’elle gêne ce qui essaie de t’attraper. »
Puis Kone.
« Applique ton Anti-Friction sur tes vêtements et ta peau. Quand elles t’accrochent, leur prise doit glisser avant qu’elles puissent te tirer. »
Tous trois essayèrent pendant que Goman ramenait vers lui la pression qui occupait encore plusieurs mètres.
La sensation lui parut contre-nature. Depuis qu’il avait appris à contrôler l’air, on lui demandait toujours d’étendre son influence, de prendre plus de volume et de dominer la zone avant que l’adversaire puisse s’y installer.
Cette fois, il réduisit progressivement la distance jusqu’à sentir la pression épouser ses avant-bras.
L’air devint plus dense autour de sa peau.
Ses gestes ralentirent légèrement au début, puis son corps trouva un équilibre.
Une Suppuration verte lui sauta dessus.
Goman refusa d’ouvrir un champ devant lui et frappa au moment où la créature entra à portée.
La pression collée à son poing accompagna le mouvement et concentra l’impact sur quelques centimètres au lieu de se disperser dans la salle.
Le torse de la créature céda.
Elle roula au sol et tenta de se relever. La régénération démarra autour des tissus endommagés, mais elle resta désordonnée à l’endroit précis où le Spirit de Goman avait pénétré.
« Je peux gêner leur récupération au contact. »
Kei tourna légèrement la tête vers lui.
« Oui, mais ne transforme surtout pas ça en règle universelle. Tu perturbes ce flux parce que ton Spirit entre directement dans une structure déjà instable. Une autre Suppuration peut réagir autrement. »
Mercier réussit à maintenir une couche de fumée serrée autour de ses bras et de ses épaules. Une petite créature tenta de le saisir, perdit sa prise dans la fumée dense et reçut son coude dans la mâchoire.
Kone eut plus de mal, car son Anti-Friction s’étendait régulièrement vers le sol dès que sa concentration faiblissait.
« Arrête de penser au terrain », lança Kei. « Ton vêtement est ta surface maintenant. Tu ajustes seulement ce qui te touche. »
Kone recommença jusqu’à ce que les doigts osseux d’une Suppuration glissent sur sa manche au lieu de s’y accrocher.
Kone profita immédiatement de l’ouverture pour faire passer la créature par-dessus son épaule.
Goman commença à comprendre pourquoi Kei leur imposait cette manière de combattre.
Ils dépensaient moins et les créatures hésitaient davantage avant de choisir leur cible. Leur nombre continuait pourtant d’augmenter, tandis que de nouvelles silhouettes sortaient des passages latéraux et que plusieurs corps déjà brisés recommençaient à bouger.
Mercier respirait de plus en plus fort, et Kone protégeait maintenant une entaille reçue sur la cuisse.
Autour des bras de Goman, la pression commençait également à perdre sa régularité.
Kei leva les yeux vers le plafond et Goman suivit brièvement son regard.
Un petit boîtier rouge clignotait près d’une poutre, très haut au-dessus d’eux. Une ligne d’ombre progressait déjà le long du pilier qui le soutenait.
Kei reporta immédiatement son attention sur la horde.
« Arashi, j’ai besoin d’un dégagement massif au centre. Abandonne ton Revêtement et pousse tout ce que tu peux vers le groupe qui arrive devant nous. »
Goman resta immobile une fraction de seconde.
La demande ne correspondait pas à tout ce que Kei venait de leur apprendre.
Il regarda les Suppurations, puis Mercier et Kone, dont les émissions de Spirit étaient désormais beaucoup plus discrètes.
Son attention revint finalement vers Kei, dont le corps suivait la horde alors que ses yeux retournaient régulièrement vers le boîtier au plafond.
Il veut que les créatures me choisissent.
L’idée lui déplut immédiatement, mais elle expliquait ce qu’il observait depuis leur arrivée.
Chaque fois qu’il projetait une quantité importante de Spirit, la horde réagissait à lui avec une précision qui dépassait largement un simple instinct.
Le boîtier clignotait au même rythme que plusieurs balises placées le long des murs.
Kei avait probablement compris le mécanisme avant eux.
Goman chercha son regard et le Capitaine ne détourna pas les yeux.
Il ne donna aucun ordre supplémentaire et laissa Goman décider alors que Mercier reculait jusqu’à un pilier et que Kone peinait à maintenir sa couche sur la jambe blessée.
Goman inspira profondément.
« Quand elles viendront toutes sur moi, vous avez intérêt à avoir terminé votre truc au plafond. Je ne vais pas pouvoir encaisser toute la salle très longtemps. »
Kei lui répondit avec le même calme qu’il gardait depuis leur chute.
« J’attends seulement que tu me donnes assez de temps pour atteindre le câblage. Après ça, tu réduis immédiatement ton émission. »
Goman relâcha la pression serrée autour de ses bras et la projeta devant lui.
L’onde traversa le centre de la salle.
Une dizaine de Suppurations furent repoussées ou écrasées contre les structures de béton.
Le reste de la horde réagit presque immédiatement.
Les créatures situées près de Mercier changèrent de direction, celles qui cherchaient Kone l’abandonnèrent également, et même les formes qui avaient commencé à encercler Kei repartirent vers la source d’énergie la plus forte.
Goman ramena ses pieds sous lui après avoir rendu sa position évidente à pratiquement toutes les créatures du niveau.
« Mercier, Kone, restez derrière les piliers et gardez votre Spirit serré contre vous. Je les tiens le temps qu’il faut. »
La première rangée bondit tandis que Goman comprimait l’air directement devant son torse pour absorber les impacts sans recréer une énorme émission autour de lui.
Une lame d’os traversa néanmoins la défense et déchira son épaule.
Il encaissa le recul pendant que d’autres créatures arrivaient déjà.
Au-dessus d’eux, l’ombre de Kei atteignit le boîtier, passa sous le capot et s’enroula autour des connexions internes jusqu’à éteindre le voyant rouge.
La réaction dans la salle fut immédiate.
Les Suppurations les plus proches de Goman ralentirent au milieu de leur attaque. Plusieurs perdirent complètement leur trajectoire et heurtèrent les autres, pendant que les plus éloignées commençaient à errer entre les piliers ou à suivre les émissions résiduelles des machines.
Goman conserva sa garde jusqu’à ce que Kei arrive près de lui.
« Elles utilisaient vraiment ces relais pour nous suivre. »
Kei regarda le boîtier détruit.
« Le réseau leur donnait une direction chaque fois qu’un Spirit était projeté dans la salle. Quand vous gardez votre énergie contre le corps, votre signal devient beaucoup plus difficile à isoler du bruit ambiant. »
Mercier s’approcha en maintenant encore sa fumée près de ses épaules.
« Vous aviez déjà compris ça avant de nous apprendre le Revêtement. »
« J’avais une hypothèse. J’avais besoin de voir si leur comportement changeait réellement quand vous réduisiez vos émissions. »
Goman regarda Kei tandis que la coupure sur son épaule continuait de saigner.
« Et quand vous m’avez demandé de tout relâcher, vous saviez qu’elles viendraient sur moi. »
Kei ne chercha pas à esquiver sa question.
« Je savais que c’était très probable. Mon ombre était déjà dans le boîtier et il me manquait quelques secondes pour atteindre le câblage. Le risque concernait ton corps, alors je t’ai laissé la possibilité de refuser lorsque tu as compris ce que je cherchais. »
Goman serra la mâchoire.
« Vous auriez pu m’expliquer le plan beaucoup plus tôt. »
« Au début, je ne savais pas encore si le boîtier commandait la horde ou s’il relevait seulement les émissions. Si je l’avais détruit immédiatement, on aurait perdu la possibilité de comprendre comment ils vous repèrent dans le complexe. »
La réponse n’effaçait pas l’irritation de Goman, mais elle lui donnait au moins une logique concrète qu’il pouvait contester.
Kone s’assit contre un pilier pour examiner sa cuisse.
« Donc utiliser notre Spirit à distance revient à annoncer notre position à tout ce niveau. J’aurais préféré apprendre ça sans cinquante Suppurations en train de courir derrière nous. »
Kei s’approcha pour vérifier rapidement la blessure.
« Moi aussi. On travaille avec ce qu’ils ont préparé pour nous et on essaie d’en ressortir avec davantage d’informations qu’en entrant. »
Goman regarda la couche de pression encore maintenue autour de ses avant-bras.
Il avait grandi dans un environnement où la puissance se mesurait à l’espace qu’on pouvait imposer aux autres. Dans ce sous-sol, projeter davantage avait seulement rendu sa position plus facile à lire.
Il resserra son Revêtement jusqu’à ce que la déformation de l’air autour de ses bras devienne presque invisible.
« Si les autres équipes sont suivies par le même réseau, il faut détruire les relais avant qu’elles se fassent encercler. »
Kei récupéra son propre relais.
La liaison vers la surface restait coupée, mais plusieurs conduits techniques partaient de leur salle vers les niveaux voisins.
« On cherchera une liaison interne et on transmettra dès qu’on en trouve une. D’ici là, vous gardez le Revêtement actif et vous évitez les projections inutiles. »
Mercier regarda les créatures désorientées qui continuaient d’errer entre les piliers.
« On fait quoi de celles qui restent dans la salle ? »
Kei étudia leur comportement pendant quelques secondes.
« On neutralise uniquement celles qui bloquent notre sortie. Elles nous ont déjà appris ce qu’on avait besoin de savoir sur ce niveau. »
Goman se plaça près de Kone pour l’aider à marcher.
Au fond de la salle, une rampe descendait encore plus profondément dans le complexe. Une vibration lourde remonta par le béton pendant qu’ils s’en approchaient.
Kei s’immobilisa en sentant la fréquence du sol changer sous ses pieds.
Presque toutes les Suppurations désorientées cessèrent d’errer et tournèrent leur tête vers la rampe.
Quelque chose de beaucoup plus massif montait depuis les niveaux inférieurs.