Chapitre 2
À l’intérieur de l’Académie Centrale, personne ne courait pour sauver sa vie.
Le Terrain d’Exercice C occupait une large cuvette artificielle entourée de gradins, de galeries d’observation et de parois renforcées capables d’absorber une partie du Spirit libéré pendant les entraînements. Sous le soleil de midi, les façades claires renvoyaient une lumière douce tandis que des lignes translucides apparaissaient par endroits sur le sol pour délimiter les zones de sécurité.
Une cinquantaine d’étudiants occupaient les gradins ou attendaient leur passage autour de l’aire principale. Certains comparaient leurs performances, d’autres consultaient les résultats que les surfaces de contrôle faisaient apparaître sous leurs doigts. Plus loin, deux garçons débattaient depuis plusieurs minutes pour déterminer lequel d’entre eux avait réussi le meilleur impact de la matinée.
Au centre du terrain, Kaïs Trabelsi comptait bien mettre fin à la discussion.
Il plaça ses deux mains devant son torse et inspira.
L’air autour de ses paumes se comprima.
La poussière proche de ses chaussures fut repoussée en cercle, puis revint vers lui lorsque la pression augmenta encore. Le phénomène demeura presque invisible jusqu’au moment où Kaïs dirigea ses bras vers le sol.
La décharge éclata.
L’onde de pression frappa la dalle d’entraînement avec assez de force pour arracher plusieurs blocs du revêtement renforcé. Une gerbe de poussière monta au-dessus de l’arène, atteignit le premier rang des gradins et obligea plusieurs étudiants à protéger leur visage.
Au fond du cratère, Kaïs leva les bras.
« Si quelqu’un comptait encore défendre son score de ce matin, je veux bien lui laisser quelques minutes pour trouver une excuse convenable. »
Des protestations descendirent immédiatement des gradins.
« Tu as dépassé la zone ! »
« Ça compte quand même ! »
« Depuis quand détruire le terrain donne des points ? »
Kaïs remonta le rebord du cratère en prenant appui sur une plaque de revêtement arrachée.
« Depuis que vous avez commencé à perdre. »
Quelques rires accompagnèrent sa réponse.
Il jeta un regard vers l’une des surfaces de mesure intégrées au bord de l’arène. Les chiffres n’y demeurèrent que quelques secondes avant de disparaître, mais Kaïs avait déjà repéré la valeur qui l’intéressait.
Sa puissance augmentait.
Cela suffisait à nourrir l’envie de recommencer.
Leila Amrani, assise à proximité de son sac de matériel, le comprit avant même qu’il ne replace ses mains.
« Kaïs, attends que ta pression redescende. »
Il tourna légèrement la tête vers elle.
« Elle est déjà redescendue. »
Leila prit dans son sac un petit capteur souple et le lui lança.
Kaïs l’attrapa contre son torse.
« Mets-le contre tes côtes et répète-moi ça après. »
« Tu pourrais parfois me faire confiance. »
« Je te fais suffisamment confiance pour savoir que tu vas recommencer avant d’avoir récupéré. »
Autour d’eux, plusieurs étudiants suivirent l’échange avec l’intérêt amusé de gens qui avaient déjà entendu une version semblable plusieurs fois.
Kaïs appliqua malgré tout le capteur contre sa tenue. Une ligne lumineuse parcourut sa surface, puis une série de valeurs apparut.
Il les regarda.
Leila tendit la main.
« Alors ? »
« Les chiffres dramatisent beaucoup. »
« Montre-moi. »
Kaïs recula le capteur contre lui.
« Ils manquent de contexte. »
Cette fois, les étudiants les plus proches rirent franchement.
Leila se releva.
« Ton pouls reste trop haut et ta respiration raccourcit depuis ta dernière décharge. Si tu recommences maintenant, la compression va encore s'impacter contre tes propres organes. »
« C’est justement pour ça que je m’entraîne. Si je veux intégrer une unité de terrain de la Commission, je préfère découvrir mes limites ici plutôt qu’au milieu d’une intervention. »
Leila arriva devant lui et récupéra finalement le capteur.
« Une limite sert aussi à t’avertir. »
Kaïs allait répondre lorsque sa vision vacilla.
Le mouvement fut discret ; son pied chercha seulement un appui plus large sur la dalle.
Leila le remarqua.
Elle posa immédiatement une main contre son flanc.
Une lumière vert pâle se diffusa sous ses doigts, traversant par endroits le tissu de l’uniforme. Kaïs inspira plus lentement tandis que Leila suivait la réaction de son organisme à travers le flux qu’elle maintenait.
« Là, tu vas me dire que le sol a bougé ? »
« J’allais plutôt accuser le soleil. »
« Tu trouveras une meilleure excuse après que j’aurai terminé. »
Elle déplaça ses doigts de quelques centimètres, attentive à la manière dont son Spirit rencontrait les zones soumises à la plus forte pression.
Sa faculté ne reconstruisait pas miraculeusement un corps endommagé. Elle aidait l’organisme à retrouver son équilibre, soutenait la circulation et pouvait accélérer certains processus que le corps possédait déjà. Une mauvaise blessure restait une mauvaise blessure, et Leila le savait mieux que ceux qui venaient la voir comme si sa présence annulait le prix de leurs imprudences.
Kaïs suivit son travail pendant quelques secondes.
« Tu sais que lorsque je serai pris dans une unité, tu ne seras probablement pas à côté de moi chaque fois que j’utiliserai ça. »
« C’est précisément la raison pour laquelle j’aimerais que tu apprennes à t’arrêter sans attendre ma permission. »
« Je vise les équipes de terrain depuis que je suis arrivé ici. Je ne vais pas commencer à retenir mes coups au moment où les sélections approchent. »
Leila termina de stabiliser son souffle, puis rangea le capteur dans sa sacoche.
« Je ne te demande pas de devenir moins fort. Je te demande de rester assez longtemps en état de te servir de ce que tu apprends. »
Kaïs considéra le cratère qu’il venait de produire.
La remarque avait trouvé un endroit où se loger, même s’il n’avait aucune intention de le reconnaître devant elle.
« Très bien. Je fais une pause. »
Leila retourna vers son matériel.
« Une vraie. »
« Tu deviens exigeante. »
« J’ai commencé à compter le nombre de fois où tu prononces cette phrase. »
« Et tu en es à combien ? »
« Assez pour envisager de facturer mes interventions. »
Kaïs eut un bref mouvement du menton vers les gradins.
« Dans ce cas, soigne les autres. Ils ont surtout l’air blessés par mon score. »
Les protestations reprirent.
Pendant quelques minutes encore, le Terrain C conserva cette légèreté.
Un étudiant réclama une nouvelle mesure parce qu’il accusait le système d’avoir mal évalué sa vitesse. Une jeune femme refusa de lui céder son tour avant qu’il ait réparé lui-même le support qu’il avait endommagé. Plus haut dans les gradins, quelqu’un lança une bouteille d’eau vers un camarade et manqua sa cible de deux rangées.
Le monde extérieur paraissait suffisamment loin pour devenir une conversation.
Les Suppurations occupaient les bulletins d’alerte.
La Commission organisait les interventions.
Les étudiants, eux, s’entraînaient afin d’être prêts lorsqu’on leur permettrait enfin d’en faire partie.
Puis l’accès principal du Terrain C s’ouvrit.
Les portes glissèrent dans leurs logements avec un grondement sourd provenant davantage de leurs lourds mécanismes de sécurité que de leur alimentation. Les marques lumineuses qui encadraient le passage changèrent aussitôt pour signaler une entrée non prévue dans le programme de la séance.
Quelques regards se tournèrent d’abord par curiosité.
Les conversations diminuèrent à mesure que les deux silhouettes franchissaient le seuil.
Tariq El-Hashem entra le premier.
Kaïs l’avait déjà croisé dans les couloirs de l’Académie. Il se souvenait surtout d’un garçon capable de traverser un groupe comme s’il avait toujours une destination plus importante que celle des autres, avec cette manière de répondre qui faisait parfois hésiter entre assurance et provocation.
Celui qui avançait sur le Terrain C semblait avoir laissé quelque chose de cette assurance derrière lui.
Son uniforme bleu nuit portait des traces sombres jusque sur les manches et plusieurs sections du tissu avaient été abîmées pendant l’intervention. Son pas restait régulier, mais chaque mouvement donnait l’impression qu’il suivait un chemin décidé pour lui plutôt qu’une direction qu’il avait choisie.
Issa Kaneshiro avançait à sa droite.
Ses longues tresses noires avaient pris la poussière de la rue. L’un de ses verres était marqué près du bord et du sang séché demeurait sous son nez, là où il avait essayé de l’essuyer. Ses yeux ambrés passèrent sur l’arène sans réellement s’arrêter sur les étudiants.
Leila quitta immédiatement son matériel des yeux.
« Ils reviennent d’une intervention. »
Kaïs regarda les deux arrivants.
« Les alternants ne sont pas censés intervenir seuls. »
« Justement. »
Une brise traversa l’arène.
Elle transporta jusqu’aux premiers gradins l’odeur incrustée dans leurs uniformes : poussière chauffée, matière organique corrompue et résidus chimiques utilisés par les équipes d’urgence.
Plusieurs étudiants cessèrent de parler.
D’autres déplacèrent discrètement leurs affaires lorsque Tariq et Issa passèrent près d’eux.
Leila, elle, observait surtout leurs corps.
La façon dont Issa répartissait son poids.
La respiration plus haute que normale de Tariq.
Les traces laissées sur leurs vêtements.
Elle fit un pas.
« Vous devriez passer par l’unité médicale avant— »
Une voix descendit des gradins.
« Vous êtes tombés dans quoi ? »
L’étudiant qui venait de parler était plus âgé que la plupart des autres présents. Appuyé contre la rambarde, il avait d’abord lancé la remarque à deux camarades proches de lui ; voyant que plusieurs personnes l’avaient entendu, il poursuivit avec davantage d’assurance.
« Sérieusement, l’Académie vous envoie nettoyer les zones d’évacuation maintenant ? On vous sent depuis le haut des gradins. »
Quelques rires apparurent autour de lui.
Ils moururent rapidement.
Tariq s’arrêta.
Issa poursuivit encore un pas avant de comprendre qu’il n’était plus suivi.
« Tariq. »
Le jeune homme resta dos aux gradins.
Son ombre s’était étendue sur la dalle, suffisamment pour atteindre la ligne claire qui marquait le bord de l’aire d’exercice.
Leila le vit avant les autres.
« Kaïs. »
La légèreté avait disparu de sa voix.
Kaïs descendit une marche.
Le railleur sembla enfin comprendre que quelque chose échappait à la plaisanterie, mais la présence de ses camarades le poussa à conserver une contenance.
« Je plaisantais. »
Tariq se retourna.
Son regard passa d’abord sur lui, puis sur le cratère au centre du terrain, sur les protections soigneusement alignées, sur les étudiants encore propres après leurs exercices.
Quelques heures plus tôt, un homme s’était relevé alors que Tariq lui avait ordonné de rester au sol.
La Suppuration avait changé de direction.
Le corps avait quitté la chaussée.
Depuis, le souvenir revenait avec une précision que les exercices n’avaient jamais donnée à leurs erreurs.
Tariq arracha l’une de ses protections d’avant-bras et la laissa tomber sur la dalle.
Le bruit métallique parcourut l’arène.
« Vous voulez savoir ce qu’on sent ? »
Personne ne répondit.
Il regarda l’étudiant dans les gradins.
« Une Suppuration qu’on nous avait annoncée Verte a traversé une ligne de police pendant que des familles étaient encore dans le secteur. Les agents tiraient pour gagner quelques secondes entre deux évacuations, et nous, on avait suffisamment de cours derrière nous pour croire qu’on comprenait ce qu’on voyait. »
Sa voix demeurait maîtrisée, mais ses mots semblaient demander davantage d’effort à mesure qu’il poursuivait.
« J’ai vu une ouverture et j’ai pensé que je pouvais aider. J’avais l’angle, mon Spirit répondait et toute la théorie que j’avais répétée ici me disait que je pouvais déplacer la menace. Alors j’y suis allé. »
Son regard quitta enfin le railleur.
Il descendit vers sa propre ombre.
« Il y avait un civil derrière elle. Je ne l’avais pas vu. »
Plus personne ne bougeait dans les gradins.
« La créature s’est retournée vers lui à cause de mon intervention. Les secours l’ont emmené pendant que je restais là à comprendre que connaître une technique ne veut pas dire savoir ce que votre décision va coûter aux gens autour de vous. »
Kaïs ne regardait plus son cratère de la même manière.
Tariq releva les yeux vers l’ensemble des étudiants.
« Alors continuez à vous mesurer si ça vous aide à progresser. Essayez de frapper plus fort, de courir plus vite, de faire monter vos scores, parce qu’on aura besoin de gens capables de faire tout ça dehors. Mais si vous commencez à croire que ces chiffres vous disent ce que vous valez sur le terrain, le premier vrai incident vous apprendra la différence d’une manière que vous n’oublierez pas. »
Le silence qui suivit se propagea jusque dans les rangs supérieurs.
L’étudiant qui avait lancé la plaisanterie se redressa derrière la rambarde.
« Je ne savais pas. »
Tariq ramassa sa protection.
« Maintenant, tu sais. »
Il reprit sa marche.
Leila descendit immédiatement vers eux, sa sacoche à la main.
« Vous allez à l’unité médicale ? »
Issa sembla avoir besoin d’un instant pour comprendre que la question lui était adressée.
« On nous a demandé d’y passer après le rapport. »
Leila examina le sang séché sous son nez.
« Le rapport peut attendre quelques minutes si tu as encore des symptômes neurologiques. »
« Je n’ai plus de vertiges. »
« Tu en avais ? »
Issa resta silencieux assez longtemps pour lui donner la réponse.
Leila désigna une assise au bord du terrain.
« Assieds-toi. Je vérifie seulement si la pression est revenue à un niveau normal, ensuite tu feras ce que ton supérieur vous a demandé. »
Issa regarda Tariq.
Celui-ci s’était arrêté quelques mètres plus loin.
« Vas-y », dit-il. « Je reste là. »
Issa s’assit.
Leila approcha deux doigts de sa tempe sans encore déclencher son Spirit.
« Qu’est-ce que tu as utilisé ? »
« Une permutation que je n’ai pas terminée. »
« Et combien de tentatives ? »
« Trois. »
Leila releva son regard vers lui.
« Trois alors que la première t’avait déjà fait saigner ? »
« La situation ne me donnait pas beaucoup d’alternatives. »
« Ton cerveau, lui, n’a pas reçu cette information. »
Une faible lumière verte apparut au bout de ses doigts.
Issa la laissa travailler.
Kaïs resta à quelques pas, étrangement silencieux.
Il avait passé une grande partie de la matinée à espérer que quelqu’un de la Commission remarque la taille de ses impacts.
Devant lui, deux étudiants de son âge revenaient précisément du monde qu’il voulait rejoindre.
Aucun d’eux n’avait l’air d’avoir gagné quoi que ce soit.
Ses yeux glissèrent vers le cratère encore fumant au centre du Terrain C.
Quelques minutes plus tôt, il lui avait paru immense.
Désormais, il semblait tenir tout entier à l’intérieur des murs de l’Académie.
Issa suivit son regard.
La mesure automatique projetait encore les résultats de Kaïs au bord de la zone d’exercice.
Une puissance.
Une distance.
Une note.
Des nombres propres, enregistrés dans un environnement où chaque obstacle avait été placé à l’avance.
Pendant une seconde, Issa pensa au carrefour.
Au civil caché derrière l’abri.
À la masse de la Suppuration qu’il avait essayé d’estimer alors que sa concentration s’effondrait.
Il détourna finalement les yeux de la projection.
Quelque part au-dehors, la Commission réévaluait déjà les autres Suppurations signalées pendant la semaine.
À l’intérieur de l’Académie, le prochain groupe attendait encore son tour pour entrer sur le terrain.