Chapitre 28
La pluie continuait de battre le Bâtiment 4 lorsque Jin rejoignit Thiago et Leila dans la ruelle arrière.
L’assaut avait déjà commencé. Les communications restaient ouvertes, mais les murs du hangar absorbaient une partie des transmissions et transformaient chaque échange avec les équipes engagées en suite de crépitements inégaux.
Thiago gardait les yeux sur la façade pendant qu’Ornella se trouvait à l’intérieur avec le groupe d’entrée. Kei et Goman tenaient les hauteurs. Tariq, Kaïs, Raad et Soura progressaient sous les fondations.
Sur le papier, la répartition lui convenait, mais la sensation qui lui nouait l’estomac refusait de suivre le plan avec la même docilité.
Jin s’arrêta sous l’auvent d’un ancien atelier et déploya une surface souple depuis son relais. Plusieurs dossiers apparurent dans la lumière froide, assez près du mur pour ne pas projeter leurs visages à travers toute la rue.
« J’ai récupéré les disparitions signalées autour de la capitale et les mouvements de détention liés à Roen et Albert. Il y a trop de coïncidences pour que je trie ça en marchant, donc je t’ai amené tout le paquet. »
Thiago quitta enfin le bâtiment des yeux pour examiner les dossiers.
« Commence par les disparitions. Ornella avait parlé de plusieurs femmes avec des profils proches, et je veux savoir jusqu’où cette ressemblance va réellement. »
Jin fit défiler les dossiers jusqu’à ce que douze fiches restent ouvertes devant eux, toutes consacrées à des femmes disparues sur une période de trois mois.
Leila s’approcha et ralentit en découvrant les photographies. Certaines avaient son âge. D’autres étaient plus âgées. Rien dans leurs métiers, leurs quartiers ou leurs habitudes ne dessinait de lien évident.
Les données médicales faisaient apparaître un rapprochement que leurs vies civiles ne montraient pas.
« Reviens sur cette fiche, il y a une valeur qui me paraît vraiment anormale. »
Jin agrandit le dossier qu’elle désignait pendant que Leila parcourait les analyses, passait au suivant, puis demandait les valeurs des dix autres sur la même ligne.
« Elles ont toutes une tolérance anormalement haute quand leur Spirit reçoit une énergie extérieure. Les écarts sont petits alors qu’elles n’ont aucun lien familial connu. »
Thiago prit le temps de comparer les chiffres avant de demander :
« Cette mesure correspond à quoi exactement dans leurs bilans de compatibilité ? »
« Des bilans de compatibilité effectués après 2054 », répondit Leila. « On l’utilise surtout pour savoir comment un patient réagit aux soins assistés ou à certaines greffes de Spirit. Normalement, les résultats partent dans tous les sens selon la personne. Chez elles, ça se ressemble beaucoup trop. »
Jin fit apparaître les dates de leurs examens, toutes antérieures aux disparitions.
« Quelqu’un aurait donc pu rechercher ce profil directement dans des données médicales avant de choisir les victimes. »
Leila resta face aux douze photographies quelques secondes avant de répondre.
« C’est possible. Je préfère dire ça plutôt que prétendre savoir pourquoi il n’y a que des femmes dans cette liste. Les dossiers établissent un point commun biologique mesuré, et le reste de la sélection demeure inexpliqué. »
Thiago approuva cette prudence, car l’explosion de Vang avait déjà produit assez de conclusions trop rapides.
Il ouvrit les relevés du cube écarlate volé pendant l’attaque de l’Académie.
« Compare leur compatibilité avec ce que la Commission a enregistré quand le cube a absorbé le Spirit des élèves. »
Jin croisa les données pendant que Leila suivait les courbes pendant quelques secondes, puis rapprochait deux fenêtres de lumière.
« Si quelqu’un voulait faire traverser une grosse quantité de Spirit dans un corps sans le détruire immédiatement, ces profils offriraient une meilleure marge que la moyenne. Cette compatibilité donnerait au moins une raison plausible de les garder vivantes. »
La pluie ruisselait depuis le bord de l’auvent et coupait la rue en un rideau argenté.
Thiago pensa au monstre envoyé dans les conduits de décontamination.
Sa régénération avait continué à recevoir de l’énergie alors même que Leila ralentissait les tissus.
« Quand tu as touché la Suppuration à l’Académie, tu m’as dit que le flux venait d’ailleurs. Explique-le à Jin exactement comme tu l’as senti. »
Leila prit quelques secondes pour retrouver la sensation avec précision.
« Son corps se réparait pendant qu’une énergie arrivait d’ailleurs et continuait de pousser dans la même direction, même quand je ralentissais la régénération. C’est ce comportement qui nous a permis de suivre le flux jusqu’ici. »
Jin rapprocha les dossiers des relevés du cube afin de comparer les deux ensembles.
« Le cube accumule du Spirit. Les disparues ont un profil capable de supporter un apport extérieur important. Les Suppurations reçoivent une alimentation à distance. Vous pensez qu’il existe une étape biologique entre le stockage et les créatures. »
Thiago reporta son attention sur le Bâtiment 4 avant de répondre.
« Je pense que l’hypothèse mérite qu’on cherche des installations capables de maintenir douze personnes en vie et de faire circuler du Spirit à travers elles. Je refuse encore d’appeler ça une certitude. »
Leila ramena l’une des fiches devant elle et resta un moment sur le visage d’une femme de vingt-deux ans.
« Si elles sont encore conscientes pendant qu’on leur fait subir ça, je préfère ne même pas imaginer dans quel état on va les retrouver. »
La phrase resta suspendue suffisamment longtemps pour que Jin cesse de manipuler le relais. Il connaissait assez Leila pour ne pas lui demander de développer l’image qu’elle venait de se faire.
Thiago, lui, revint au problème qui l’obsédait depuis Vang.
Morgen savait infiltrer, provoquer et utiliser le terrain. Il connaissait la Commission parce qu’il en avait fait partie.
La bombe implantée dans un thorax, le marquage violet et le réseau qui nourrissait des Suppurations à distance exigeaient cependant une autre expertise.
« Ouvre les personnels de recherche disparus, radiés ou portés absents depuis l’incident sibérien. Cherche les profils qui combinaient ingénierie du Spirit, systèmes biologiques et accès aux technologies de confinement. »
Jin lança la recherche, et des dizaines de résultats apparurent avant que le filtrage les réduise à une liste encore beaucoup trop longue.
« La recherche nous laisse encore beaucoup trop de noms. Plusieurs laboratoires de la Commission ont perdu des chercheurs après 2054, et certains dossiers russes restent incomplets. »
Thiago étudia les entrées sans chercher à forcer une conclusion.
« Alors on garde la liste. La seule conclusion défendable pour l’instant concerne Morgen : quelqu’un lui fournit des capacités et des méthodes qu’il n’utilisait pas auparavant. »
Jin referma une partie des résultats devenus inutiles avant de reprendre.
« Quelqu’un qui comprend aussi vos procédures, puisque Vang portait une bombe conçue pour détruire les preuves avant analyse. »
Leila garda les yeux sur le hangar quelques secondes avant d’ajouter :
« Et quelqu’un qui savait déjà qu’on finirait par suivre le résidu jusqu’à cet endroit. »
La remarque ramena immédiatement Thiago vers le bâtiment pendant que Leila s’avançait sous la pluie, assez loin pour voir toute la façade.
« Capitaine, il y a quelque chose qui me dérange depuis qu’on est arrivés. »
« Explique-moi ce qui te dérange avant qu’on perde encore du temps. »
« On cherche un endroit capable de garder douze personnes, plusieurs Suppurations et tout le matériel nécessaire pour faire circuler le flux. Regarde la taille du hangar. Même avec les zones condamnées, on devrait avoir de la chaleur qui sort quelque part, des systèmes d’évacuation beaucoup plus gros et une activité énergétique visible depuis la rue. »
Jin leva les yeux vers les six mètres de tôle noire.
Le bâtiment occupait une grande parcelle, mais sa surface visible ne correspondait pas aux volumes souterrains relevés avant l’opération.
Thiago fit revenir la coupe topographique sur le relais.
Les anciens plans municipaux s’arrêtaient au niveau des fondations.
Les mesures récentes descendaient beaucoup plus bas et dessinaient plusieurs volumes qui n’existaient sur aucun plan public.
« Le complexe qui nous intéresse se trouve sous le bâtiment, bien plus bas que les fondations officielles. »
Leila suivit les volumes enterrés du doigt sur la projection.
« Alors ce qu’on attaque en surface sert surtout d’accès au reste du complexe. »
Un appel parasité traversa le relais de Thiago, puis la voix d’Issa parvint quelques secondes, assez claire pour transmettre que le cube était visible au centre du hangar et que personne ne l’avait touché.
Leila se tourna immédiatement vers Thiago dès que la transmission se clarifia.
« Ils ont posé l’objet qu’on cherche exactement là où l’équipe d’entrée pouvait le voir. »
Jin referma les dossiers des disparues et fixa à son tour le hangar.
« Et le flux nous a conduits au même endroit. Ça commence à ressembler à une invitation soigneusement préparée. »
La logique du piège commença à prendre forme pour Thiago à mesure qu’il rapprochait la Suppuration dans les conduits de l’Académie, le marquage violet et leur arrivée au Bâtiment 4.
Le cube attendait maintenant en évidence, au-dessus d’un réseau souterrain beaucoup plus vaste que l’entrepôt visible.
« Ils savaient qu’on finirait par remonter le fil jusqu’à eux, et ils ont préparé notre arrivée. »
Leila posa deux doigts contre son sternum et son expression changea assez nettement pour que Thiago le remarque aussitôt.
« Qu’est-ce qui vient de changer dans le flux que tu suivais ? »
« Il accélère vers le bas. Depuis quelques secondes, tout ce que je suivais près de la surface est aspiré vers les niveaux enterrés. »
La façade vibra sous leurs yeux tandis qu’un grondement sourd remontait à travers les semelles de Thiago.
Jin replia son relais contre son poignet en regardant la façade vibrer.
« Quelque chose vient de se déclencher à l’intérieur, et ça affecte déjà toute la structure. »
Thiago ouvrit aussitôt le canal général pour joindre les trois axes.
« Ornella, Kei, équipe inférieure, donnez-moi votre état et précisez ce qui vient de changer autour de vous. »
Les réponses arrivèrent presque ensemble, mangées par les interférences.
Ornella annonça la fermeture des portes et la chute de pression.
Tariq confirma que leur retour venait d’être condamné alors qu’ils n’avaient pas coupé la ventilation.
Kei signala que le toit se courbait malgré le retrait de la pression de Goman.
Leila avait déjà reculé de plusieurs pas afin de ne pas perdre la perception du flux dans les vibrations du sol.
« Ils les déplacent vers le bas. Je sens plusieurs concentrations descendre en même temps. »
Thiago regarda les fondations représentées sur le plan tandis que le piège utilisait leur propre entrée comme première étape.
La surface attirait les équipes, puis le mécanisme les forçait à rejoindre le complexe enterré.
Jin passa derrière Leila pour l’éloigner de la façade.
« Si tu comptes ouvrir quelque chose, préviens avant que je me retrouve sous les morceaux. »
Thiago déploya ses chaînes, dont les maillons ambrés prirent de la masse en traversant la pluie et s’ancrèrent dans le cadre principal.
« Restez derrière le mur latéral. Je vais essayer de casser l’entrée avant que la dépression finisse de verrouiller les battants. »
Il tira avec assez de force pour faire éclater le béton autour du cadre, mais la structure d’acier resta verrouillée malgré la déformation des points d’ancrage.
À travers son relais, le souffle d’Ornella se dégradait déjà.
Thiago changea l’angle des chaînes et frappa une seconde fois, cette fois contre la structure porteuse plutôt que contre les battants.
Sous ses pieds, un choc profond traversa le sol.
Leila leva brusquement la tête lorsque le flux plongea sous leurs pieds.
« Plusieurs signatures viennent de chuter vers les niveaux inférieurs. »
Thiago immobilisa ses chaînes une fraction de seconde pour écouter Leila.
« Est-ce que tu arrives encore à suivre leurs signatures malgré la séparation entre les différents niveaux ? »
« Oui, mais ils se séparent. Les sources partent dans plusieurs directions sous le bâtiment. »
La réponse suffisait à exclure un effondrement aveugle de toute la structure.
Thiago reprit sa traction en visant seulement l’accès, puis au même moment, les communications des équipes engagées disparurent du canal.
La pluie continua de frapper la tôle pendant que le Bâtiment 4 refermait ses accès au-dessus d’eux.