Chapitre 27
La pluie effaçait presque les contours du Bâtiment 4.
Sous l’éclairage diffus du quartier industriel, l’ancien entrepôt ressemblait moins à un bâtiment abandonné qu’à un bloc de métal qu’on aurait volontairement laissé rouiller au milieu des terrains vides. Ses façades n’offraient aucune fenêtre exploitable et les rares ouvertures visibles avaient été condamnées depuis longtemps.
Leila gardait les yeux fermés près de Thiago.
Le flux qu’elle avait suivi depuis l’Académie s’enfonçait toujours sous leurs pieds avec la même régularité.
Thiago attendit qu’elle rouvre les yeux.
« Est-ce que la direction a changé depuis notre arrivée ? »
Leila frotta ses mains pour chasser le froid qui gagnait ses doigts.
« Toujours sous le bâtiment. Ce qui m’inquiète davantage, c’est que ça ne bouge presque pas. La Suppuration qu’on a capturée réagissait tout le temps, même quand je bloquais sa régénération. Ici, j’ai l’impression de suivre quelque chose qui fonctionne à rythme fixe. »
Elle chercha ses mots avant d’ajouter :
« Ça me fait penser à une alimentation continue. Je ne saurais pas te dire ce qu’il y a au bout, mais ça ne ressemble pas à un organisme qui improvise. »
Thiago regarda l’entrepôt.
Les informations suffisaient à confirmer l’opération, pas à confirmer la présence de Morgen.
Cette différence restait importante.
« Tu gardes cette position avec l’équipe médicale. Si le flux change de direction, tu me préviens avant de chercher à comprendre pourquoi. »
Leila rabattit sa capuche.
« J’avais compris la partie où je ne descends pas courir après eux. Tu peux éviter de me la répéter toutes les cinq minutes. »
Thiago accepta la remarque sans répondre.
Son relais vibra.
Tous les groupes étaient en position.
Sur le toit, Goman avait une vue presque complète de la zone industrielle.
La pluie glissait sur les plaques métalliques avant de disparaître dans des gouttières disproportionnées pour un simple entrepôt.
Il posa un genou sur la tôle et appuya sa paume contre la surface.
Le métal était beaucoup plus épais que ce qu’indiquaient les anciens plans.
« Ils ont renforcé le toit depuis l’abandon officiel du bâtiment. Il y a une deuxième structure sous la première couche. »
Kei inspectait déjà les bouches de ventilation avec son ombre.
Mercier et Kone avaient pris position sur deux sorties techniques plus bas, tandis que Goman restait avec lui sur les hauteurs.
« Garde ta pression concentrée autour des sorties du toit », répondit Kei. « Je veux empêcher une fuite, pas faire descendre toute la charpente sur ceux qui entrent par-dessous. »
Goman examina la surface avant de modifier progressivement la pression au-dessus des principales ouvertures.
Il n’essaya pas d’écraser l’ensemble du bâtiment.
Une zone après l’autre, il créa une résistance suffisamment forte pour compliquer toute sortie rapide par les hauteurs.
« Si quelqu’un essaie de monter, je pourrai le repousser vers l’intérieur. »
Kei déploya son ombre jusqu’aux conduits.
« C’est exactement ce qu’il nous faut. »
Sous eux, une lumière rouge apparut devant l’entrée principale.
Ornella venait de commencer.
À l’intérieur du réseau inférieur, l’eau arrivait jusqu’aux chevilles de Soura.
Elle circulait mal.
Le courant suivait une pente qui aurait dû conduire vers l’ancien collecteur municipal, puis revenait par intermittence vers le bâtiment.
Soura avançait lentement pour distinguer le mouvement réel de l’eau des remous provoqués par leurs propres pas.
Tariq marchait derrière lui, suivi de Kaïs et Raad.
Les quatre avaient laissé plusieurs mètres entre eux afin qu’un piège sur une portion du tunnel ne les prenne pas tous au même endroit.
Soura s’arrêta devant une bifurcation.
« Le conduit de gauche rejoint bien les sous-sols. Celui de droite devrait repartir vers le réseau public, mais l’eau revient vers nous. Quelqu’un l’a fermé plus loin. »
Raad passa ses doigts près des gaines fixées à la paroi.
« Les câbles ont été refaits récemment. Les isolants sont trop propres pour avoir passé trois ans ici. »
Tariq éclaira la voûte avec son relais.
Deux lignes noires longeaient le tunnel jusqu’à une armoire métallique incrustée dans le mur.
Un voyant rouge apparaissait derrière une surface opaque.
Kaïs s’approcha sans la toucher.
« Ça ressemble beaucoup à notre fameux système d’alarme. »
Raad resta à distance.
« Après aujourd’hui, je préfère vérifier avant de lui envoyer quatre mille volts. »
Soura plaça sa main contre la conduite voisine.
Un bourdonnement très faible traversait le métal.
« Il y a une pompe derrière ce mur. Elle tourne encore. »
Tariq regarda l’armoire.
« Donc on ne coupe rien avant de savoir ce qu’elle alimente. Thiago peut nous obtenir le plan du circuit ? »
Raad ouvrit le panneau extérieur sans arracher les connexions.
Plusieurs lignes apparurent sur la surface interne.
Aucune indication lisible.
Seulement des symboles techniques et des dérivations vers trois systèmes différents.
Ventilation.
Régulation de pression.
Sécurité des accès.
Raad resta immobile devant les trois mentions.
« Ils ont mis les sécurités sur le même réseau que l’air. Si je grille l’armoire, je coupe probablement les trois. »
Soura tourna vers lui un regard qui suffisait à rappeler leur conversation de la veille.
Raad leva les mains.
« Je ne touche à rien. Vous pouvez arrêter de me regarder comme ça. »
Tariq réfléchit.
L’objectif n’était plus de supprimer l’alarme par force brute.
« On coupe seulement la ligne des accès. Tu peux isoler le relais sans toucher aux pompes ? »
Raad s’accroupit.
« Donne-moi une minute et garde-moi quelqu’un loin du dos. »
Kaïs prit position près du tunnel arrière.
« Pour une fois qu’on me demande de ne rien faire exploser, je vais essayer d’apprécier. »
À l’entrée principale, Ornella posa les deux mains contre l’acier.
La chaleur se concentra dans les charnières plutôt que dans toute la porte.
Elian attendait trois mètres derrière elle.
Caleb surveillait les hauteurs avec son arme, tandis que Loris préparait une impulsion de répulsion suffisamment étroite pour frapper l’ouverture sans ravager l’intérieur.
Issa les avait rejoints quelques minutes avant l’assaut sur ordre de Thiago.
Son rôle n’était pas d’utiliser Interchange à grande échelle.
Il devait lire les mouvements et conserver son Spirit pour une extraction d’urgence.
La chaleur transforma progressivement les charnières.
Ornella recula.
« Elian, quand je te donne le passage, tu frappes la partie basse. Loris accompagne le mouvement vers l’intérieur. »
Elian planta ses pieds dans le bitume détrempé.
« Fais-moi juste assez de place pour toucher le métal. »
Caleb ajusta sa ligne de tir.
Issa, lui, regardait la jonction entre la porte et les murs.
La fermeture était renforcée sur tout le périmètre.
Beaucoup trop pour un bâtiment déclaré vide.
Son relais vibra.
Tariq venait de confirmer que le réseau des accès pouvait être isolé sans couper la ventilation.
Issa transmit l’information à Ornella.
« L’équipe inférieure peut déverrouiller la sécurité dans moins d’une minute. Si tu attaques maintenant, tu travailles encore contre les verrous internes. »
Ornella retira ses mains de la porte.
« Alors on leur laisse leur minute. »
Elian relâcha légèrement ses épaules.
« Je préfère ça à casser le bras sur une porte qui attend justement que je la frappe. »
Dans les sous-sols, Raad termina de séparer la ligne de contrôle.
Une étincelle minuscule parcourut ses doigts.
Le voyant correspondant aux accès passa du rouge à l’ambre.
La ventilation conserva son bourdonnement régulier.
Soura leva immédiatement le visage.
L’air continuait de circuler normalement.
« Les pompes tournent toujours. »
Raad referma le panneau.
« Et les verrous viennent de perdre leur alimentation principale. Maintenant, Ornella peut s’amuser. »
Tariq transmit le signal.
Trente secondes plus tard, un choc sourd descendit jusque dans les canalisations.
La porte principale céda sous la combinaison d’Ornella, d’Elian et de Loris.
Les charnières déjà chauffées s’arrachèrent lorsque l’impact d’Elian frappa la base. Loris ajouta sa répulsion dans le même axe et les battants basculèrent vers l’intérieur.
Caleb entra le premier dans l’angle.
Personne ne tira.
Issa le suivit et s’arrêta presque immédiatement.
La lumière d’Ornella glissa sur plusieurs dizaines de mètres de béton.
Le hangar était immense.
Les coursives supérieures étaient vides.
Aucune machine ne fonctionnait.
Pourtant, quelque chose dans l’acoustique dérangeait Issa.
Elian venait de courir sur du béton avec des bottes lourdes.
Le son aurait dû voyager.
Il aurait dû revenir des murs, des poutres et des passerelles.
La plupart des bruits semblaient disparaître après quelques mètres.
« Ornella, attends avant d’avancer plus loin. »
Elle tourna la tête.
Issa observa les parois.
Des panneaux noirs avaient été intégrés entre les structures d’acier.
« Les murs absorbent le son. Ils ont préparé l’intérieur pour qu’on entende mal les distances. »
Caleb fit lentement pivoter son arme vers les coursives.
« Pratique pour nous faire croire qu’une salle est vide. »
Au centre du hangar, un socle métallique sortait du plancher.
Le cube écarlate reposait dessus.
Personne ne le gardait.
Issa sentit son ventre se serrer.
Un objet que Morgen avait risqué autant de personnes pour voler n’aurait aucune raison de rester exposé au milieu d’une pièce accessible.
Ils veulent qu’on le voie dès l’entrée.
« Ne touchez pas au cube. »
Ornella n’en avait pas l’intention.
« On sécurise les côtés et on attend les autres équipes. »
Dehors, Leila inspira brusquement.
Thiago se tourna aussitôt vers elle.
« Le flux change ? »
« Oui. Il descend beaucoup plus vite. »
Elle posa une main contre son sternum, cherchant à isoler cette sensation de tout ce que la fatigue lui faisait déjà percevoir.
« Ça ne vient plus seulement du même endroit. J’ai l’impression que tout ce qui alimentait la surface est aspiré vers les niveaux inférieurs. »
Thiago ouvrit le canal.
« Toutes les équipes, immobilisez vos positions. Quelque chose vient de changer sous le bâtiment. »
La réponse de Kei arriva du toit.
« Rien ne sort ici. »
Tariq répondit depuis les conduits.
« Les pompes fonctionnent toujours. On n’a touché qu’aux accès. »
Issa transmit ensuite depuis le hangar.
« Le cube est visible au centre, mais personne ne s’en approche. »
Thiago regarda les parois du bâtiment.
Une vibration parcourut soudain la façade.
Les portes principales commencèrent à revenir vers leur cadre.
« Ornella, sortez immédiatement de la zone centrale ! »
Trop tard.
Les deux battants se refermèrent avec une force que leurs propres charnières détruites n’auraient pas dû permettre.
Des verrous secondaires sortirent directement du béton et s’engagèrent dans l’acier.
Ornella frappa la porte de chaleur.
La flamme apparut faiblement avant de se contracter.
Elle regarda sa main.
L’air autour d’elle devenait plus difficile à inspirer.
Issa leva les yeux.
Le bourdonnement des ventilations avait changé.
Les grilles ne soufflaient plus vers la pièce.
Elles aspiraient.
« On perd la pression intérieure. »
Caleb comprit au même instant.
« Ils retournent les pompes. »
Ornella tenta d’ouvrir le canal de Thiago.
Sa voix se déforma dans le relais.
« Ils sont en train de vider l’air du hangar. »
Dans les conduits inférieurs, Soura porta la main à son cou.
Le courant d’air venait de changer de direction.
Il remontait brutalement vers le Bâtiment 4.
Raad regarda l’armoire.
« Je n’ai pas touché à cette ligne. »
Tariq entendit un mécanisme se déclencher derrière le mur.
« Quelqu’un l’a commandée depuis ailleurs. »
Kaïs recula d’un pas lorsque plusieurs clapets se fermèrent derrière eux.
La lumière du tunnel passa au rouge.
« Ils viennent aussi de fermer notre retour. »
Soura observa l’eau autour de ses bottes.
Le niveau descendait rapidement.
Pas vers le collecteur.
Vers le bâtiment.
« Tout est aspiré au même endroit. »
Sur le toit, Kei sentit la structure travailler sous ses pieds.
Goman avait maintenu ses zones de pression au-dessus des sorties, sans charger toute la charpente.
Malgré cela, le métal commençait à se courber vers l’intérieur.
« Relâche tout », ordonna Kei.
Goman supprima immédiatement la pression.
La tôle continua de descendre.
Ses yeux se durcirent.
« Ça ne vient plus de moi. »
Kei posa son ombre contre la surface.
Le toit vibrait comme une membrane aspirée par le bâtiment lui-même.
« Éloigne-toi des conduits. »
Les premières fixations sautèrent.
À l’intérieur, respirer demandait déjà un effort.
Ornella concentra sa chaleur sur un verrou secondaire, mais la flamme perdait sa forme presque dès qu’elle apparaissait.
Elian avait abandonné l’idée de frapper la porte.
Son souffle partait trop vite.
Caleb s’agenouilla, son arme devenue inutile entre ses mains.
Issa regarda le cube.
Le socle descendait lentement dans le plancher.
Une vibration grave passa dans le béton.
Puis une voix remonta à travers la structure.
Elle ne venait d’aucun haut-parleur visible.
Le son se transmettait directement par le sol, les poutres et les semelles.
« Vous avez été plus prudents que prévu. »
Issa reconnut immédiatement que la voix avait été transformée.
Aucun timbre exploitable.
Aucune respiration.
« Vous avez isolé le réseau d’accès sans couper la ventilation. Vous avez limité la pression sur le toit. Vous avez évité de toucher l’artefact. »
La vibration se poursuivit sous leurs pieds.
« Cela ne change que la manière dont vous descendrez. »
Ornella essaya de se redresser.
« Issa, trouve-moi une sortie. »
Il força son cerveau à rester sur le bâtiment plutôt que sur le manque d’air.
Les murs.
Les portes.
Les grilles.
Le cube.
Le flux de Leila qui descendait.
Tout orientait l’opération vers le même endroit.
On nous pousse sous terre.
Le sol trembla.
D’immenses plaques commencèrent à coulisser sous leurs pieds.
Issa comprit avant l’ouverture complète.
« Éloignez-vous du centre ! »
Le plancher se sépara.
Un puits noir apparut sous le socle, et l’air restant du hangar s’y engouffra avec une violence qui arracha Caleb au sol.
Ornella attrapa son bras.
Elian saisit Loris.
Issa planta ses doigts contre une rainure du béton.
Le support se rétracta sous sa main.
Ils basculèrent.
Sur le toit, la dépression intérieure trouva soudain une ouverture.
Une section entière de la charpente céda vers le puits central.
Kei lança son ombre vers une poutre encore intacte.
Goman modifia la pression autour de lui pour ralentir sa chute, mais l’appel d’air déchirait déjà les plaques sous ses pieds.
Le toit disparut.
Ils tombèrent à travers la structure.
Dans les niveaux inférieurs, les grilles des conduits s’ouvrirent simultanément sous Tariq, Kaïs, Raad et Soura.
Kaïs attrapa le rebord avec son bras gauche.
La douleur le traversa jusqu’à l’épaule.
Tariq tendit son ombre vers lui, mais la paroi sur laquelle elle cherchait à prendre appui se rétracta dans le mur.
Soura tenta de remonter l’eau restante.
Elle chutait déjà dans le puits.
Raad leva la main vers une conduite métallique.
Le courant n’eut pas le temps de partir.
La section entière du tunnel bascula.
Le noir les avala.
Thiago vit le Bâtiment 4 se contracter une dernière fois.
Puis toutes les ouvertures se fermèrent.
La pression interne commença à revenir à la normale.
Leila recula sous la violence du changement dans le flux.
« Ils descendent. Je sens plusieurs sources bouger en même temps vers le sous-sol. »
Thiago lança ses chaînes vers l’entrée condamnée.
L’acier résista.
Le mécanisme avait verrouillé toute la façade depuis l’intérieur de la structure.
Sous la pluie, le Bâtiment 4 retrouva progressivement son apparence d’entrepôt vide.
Aucune lumière ne filtrait des murs.
Aucun cri ne traversait les parois.
Plusieurs dizaines de mètres sous la rue, les membres des différentes équipes tombaient déjà dans des conduits séparés.
L’air revint autour d’eux à mesure qu’ils descendaient, chargé de poussière métallique et d’une odeur de produits chimiques.
Tariq heurta une pente, glissa sur plusieurs mètres et perdit la trace des autres.
Quelque part plus loin, une structure claqua.
Puis une autre.
Des cloisons se refermaient entre les puits de chute.
Lorsqu’il réussit enfin à arrêter sa glissade, aucune voix ne lui parvint.
Il posa une main contre le sol froid.
Son ombre s’étendit autour de lui jusqu’à rencontrer quatre murs différents.
Personne.
Le piège les avait répartis dans les profondeurs du complexe avant même qu’ils puissent comprendre où ils venaient d’arriver.
Au-dessus, la pluie continuait de battre le toit du Bâtiment 4.