Chapitre 26
Soura coupa l’arrivée d’eau chaude au moment où la poussière violette se mit à luire sur l’avant-bras de Raad.
Le changement aurait facilement pu passer inaperçu sous la brume de décontamination. Pourtant, les grains incrustés dans sa peau venaient de prendre une teinte beaucoup plus vive, comme si la chaleur réveillait quelque chose qu’ils contenaient depuis l’explosion.
Raad approcha son bras de la lumière murale.
« Je te garantis que ça ne brillait pas comme ça quand on est entrés. Si cette saleté commence à réagir maintenant, j’aimerais bien savoir pourquoi avant qu’on continue à la chauffer. »
Les élèves avaient conservé les tenues légères distribuées par l’unité médicale. Leurs uniformes contaminés étaient enfermés dans des compartiments scellés contre le mur, et personne n’avait reçu l’autorisation de remettre ses vêtements personnels.
Kaïs releva la tête vers Soura.
« On vient de passer vingt minutes à nous dire de rincer cette poudre, et tu coupes l’eau au moment où on commence enfin à ressembler à des êtres humains. Tu peux expliquer avant que Raad décide que c’est encore une expérience ? »
Soura prit le poignet de Raad et rapprocha son bras de la surface lumineuse.
« Quand l’eau était tiède, la couleur ne changeait presque pas. Depuis qu’elle est devenue plus chaude, les grains brillent davantage. Je veux vérifier que ce n’est pas une coïncidence avant qu’on continue. »
Issa essuya la condensation accumulée sur ses lunettes fêlées et s’approcha.
Le relais médical fixé derrière son oreille lui interdisait toujours l’usage du Spirit, mais rien ne l’empêchait de réfléchir.
« Remonte uniquement de quelques degrés et garde le reste identique. Si la luminosité suit la température, on aura au moins une relation reproductible. »
Soura rouvrit légèrement l’arrivée.
La température grimpa lentement.
Sur plusieurs bras, les particules violettes gagnèrent en intensité presque au même rythme.
Tariq suivit les points lumineux dans les plis de ses doigts.
« D’accord, la chaleur change bien quelque chose. Mais ça ne prouve toujours pas que quelqu’un peut nous suivre avec. »
Issa acquiesça.
« On ne conclut rien avant d’avoir une mesure extérieure. Si le résidu émet réellement quelque chose, le réseau de l’Académie devrait enregistrer une anomalie distincte de nos propres signatures. »
Il ouvrit une liaison avec Thiago, posté derrière la porte blindée qui séparait la zone de décontamination du couloir.
« Capitaine, est-ce que vos capteurs voient une variation depuis qu’on a remonté la température ici ? »
La réponse prit quelques secondes.
« Oui. Une émission faible vient d’apparaître exactement sur votre position. Elle ne correspond à aucun profil individuel présent dans la salle. Je fais couper les autres circuits de douche et j’isole le secteur pendant qu’on vérifie. Ne modifiez plus rien. »
Kaïs regarda Soura avec un sourire fatigué.
« Je vais devoir reconnaître que ton obsession pour l’eau nous sert encore. Ça devient agaçant. »
Soura avait déjà relevé les yeux vers le système de ventilation.
« Si les capteurs de l’Académie voient cette émission, rien ne garantit qu’ils soient les seuls. »
Raad suivit son regard.
« Et on vient de rassembler plusieurs personnes contaminées dans une pièce chaude au même moment. On aurait difficilement pu rendre le signal plus évident. »
Tariq observa les parois et l’accès principal.
« Thiago couvre le couloir. On ne cherche pas à sortir et on prépare la salle au cas où quelque chose remonte jusqu’à nous. »
Soura bloqua l’évacuation au sol avec des bandes de tissu de décontamination, puis laissa quelques centimètres d’eau froide s’accumuler sur le carrelage.
Kaïs comprit la suite avant qu’on s’adresse à lui.
« Vous voulez mon fluide dans l’eau. J’espère simplement que personne n’a prévu de courir là-dedans après. »
Raad examina les conduites métalliques qui longeaient le mur.
« Si quelque chose passe par la ventilation, ta détonation peut ouvrir le conduit et remplir la pièce de gouttelettes. Je prends les tuyaux et les surfaces mouillées pour envoyer ma charge jusque-là sans toucher tout le monde. »
Issa leva la main.
« Limite ta décharge au chemin le plus court. Vous n’avez aucun intérêt à transformer toute la salle en circuit électrique. Il suffit que l’eau projetée et les conduites créent une voie jusqu’à la grille. »
Kaïs s’installa près du mur en ménageant ses avant-bras encore douloureux.
Une fine pellicule irisée suinta de sa paume avant de se répandre sur l’eau. Il réduisit volontairement la quantité et laissa des espaces entre les nappes, suffisamment pour provoquer une poussée sans saturer toute la pièce.
« Je précise que si quelqu’un glisse dedans avant le signal, j’ai déjà assez de problèmes avec mes bras pour ne pas adopter les vôtres. »
Leila, revenue de l’infirmerie quelques minutes plus tôt, posa son dos contre le mur opposé.
« Vu le nombre de fois où tes propres idées t’ont déjà explosé dessus aujourd’hui, personne ne comptait vraiment sur ton assurance. »
Kaïs tourna aussitôt la tête.
« Et Livia, ça donne quoi ? »
La fatigue marquait encore le visage de Leila, mais son ton avait retrouvé cette ironie légère qu’elle utilisait lorsqu’elle refusait qu’on s’attarde trop longtemps sur elle.
« Elle tient toujours. Les médecins m’ont quasiment mise dehors avant que je décide que dormir debout pouvait devenir mon nouveau talent. »
Kaïs n’eut pas le temps de répondre.
Un raclement métallique passa au-dessus de leurs têtes.
Les conversations cessèrent.
La grille de ventilation vibra dans son cadre.
Quelque chose avançait dans le conduit avec un frottement irrégulier, trop lourd pour appartenir à une pièce déplacée par l’air et trop organique pour ressembler à un mécanisme.
La voix de Thiago arriva depuis le couloir.
« Les capteurs enregistrent aussi le mouvement. Personne ne quitte la salle avant qu’on sache ce qui approche. »
Soura suivit le bruit.
Le raclement se rapprocha, marqua une pause, puis reprit derrière la grille.
Il leva deux doigts en direction de Kaïs.
« Attends qu’il soit complètement engagé. Si tu déclenches trop tôt, il repart dans le conduit et on perd notre seul avantage. »
Kaïs plaça sa main valide au-dessus de l’eau.
Raad se positionna contre les conduites.
La grille se déforma vers l’extérieur.
Une masse sombre glissa derrière les lames.
Soura abaissa sa main.
Kaïs déclencha son fluide.
La détonation projeta l’eau dans toute la pièce sous la forme d’un nuage brûlant de gouttelettes et arracha plusieurs fixations de la cloison. Le recul traversa l’avant-bras de Kaïs, mais la quantité limitée lui permit de rester debout.
Raad injecta sa foudre dans les conduites détrempées.
Les arcs suivirent le métal, les surfaces humides et le brouillard d’eau jusqu’à la grille éventrée.
Le conduit éclata.
La créature qui rampait à l’intérieur fut projetée à travers la cloison endommagée et tomba dans le couloir.
Les chaînes de Thiago l’attrapèrent avant qu’elle puisse retrouver un appui.
Les élèves sortirent derrière la vapeur, toussant sous l’odeur mêlée d’ozone et de chair brûlée.
Kaïs ralentit en découvrant ce que Thiago maintenait contre le sol.
La masse grisâtre avait conservé quelque chose qui rappelait vaguement un torse humain, mais des pointes osseuses avaient traversé plusieurs articulations tandis que la peau avait repoussé autour d’elles selon une anatomie méconnaissable.
Raad regarda la ventilation détruite.
« Ils ont réellement envoyé une Suppuration dans les conduits pour vérifier ce qu’on faisait ? Ça veut dire qu’ils l’avaient déjà sous la main avant même de repérer notre signal. »
Thiago resserra les chaînes autour des membres de la créature.
« Si l’émission violette l’a conduite jusqu’ici, c’est l’explication qui correspond le mieux aux faits. Cela signifie aussi que ceux qui contrôlent cette opération disposent probablement d’un lieu où ils peuvent maintenir des Suppurations vivantes et les déplacer lorsqu’ils en ont besoin. »
Soura resta à plusieurs mètres du corps.
« Donc leur planque doit pouvoir servir à autre chose qu’à dormir et entreposer du matériel. »
« Il faut envisager un site de travail, un stockage ou un laboratoire. Je refuse de choisir entre ces possibilités avant d’avoir des éléments supplémentaires. »
La Suppuration se contracta soudain.
Les tissus brûlés sur son flanc se rétractèrent lentement, laissant apparaître une couche musculaire neuve sous les parties mortes. Plusieurs fractures commencèrent à se remettre en place avec une vitesse qu’aucun organisme normal n’aurait supportée.
Leila s’approcha.
« Attendez avant de la neutraliser complètement. Je voudrais essayer quelque chose pendant que sa régénération fonctionne encore. »
Thiago la regarda.
« Tu viens de sortir de l’infirmerie et tu as déjà vidé une bonne partie de ton Spirit aujourd’hui. »
« Je le sais mieux que personne. Je ne vais pas la soigner et je n’ai pas envie de rester collée dessus pendant dix minutes. Je veux seulement sentir ce qui pousse ses tissus pendant que c’est actif. »
Après une courte hésitation, Thiago repositionna ses chaînes afin d’éloigner les membres de la créature.
« Tu arrêtes immédiatement si quelque chose t’échappe. »
Leila s’agenouilla dans l’eau qui continuait de s’écouler depuis la salle et posa deux doigts contre le torse de la Suppuration.
Sa lumière verte apparut faiblement.
La créature se crispa.
Leila ferma les yeux.
Elle connaissait désormais la sensation d’un corps humain qui cherchait à se réparer. Chez Livia, son Spirit lui avait donné l’impression d’un désordre interne qu’elle pouvait guider progressivement.
Ici, quelque chose poussait la régénération depuis un rythme qui ne semblait pas appartenir au corps lui-même.
« C’est vraiment étrange. J’ai l’impression que l’énergie arrive dans les tissus avant même qu’ils la demandent. »
Raad eut un regard vers Kaïs.
« Après aujourd’hui, je commence à avoir peur chaque fois qu’elle dit qu’un truc est étrange. »
Leila continua comme s’il n’avait rien dit.
« Quand je ralentis la régénération, la pression revient toujours du même côté. Ça ressemble à un tuyau qu’on pince alors que quelqu’un continue de pousser derrière. »
Thiago s’accroupit près d’elle.
« Tu peux suivre cette direction jusqu’à sa source ? »
« Je peux vous dire vers où ça tire, mais certainement pas vous donner une adresse. Mon Spirit ne s’est pas transformé en carte de la ville pendant que j’étais à l’infirmerie. »
Issa s’approcha.
« Si Thiago tourne le corps, est-ce que cette direction tourne avec lui ? »
La Suppuration pivota de quelques degrés sous les chaînes.
Leila maintint le contact.
« Non. Le corps bouge, mais ce que je sens continue d’arriver du même côté. »
Issa ouvrit une projection de la métropole depuis son relais.
« Capitaine, l’Académie a enregistré l’émission du résidu violet dans cette salle. Est-ce que le réseau urbain peut comparer la perturbation avec ce que Leila bloque maintenant ? »
Thiago transmit la demande sur le canal sécurisé.
Plusieurs stations de surveillance apparurent autour de la carte.
Deux avaient relevé des anomalies faibles.
Une troisième, située vers le nord, enregistrait depuis plusieurs semaines une perturbation plus stable, autrefois classée comme perte de réseau.
Issa compara les horaires, les intensités et l’orientation donnée par Leila.
Il élimina progressivement plusieurs zones jusqu’à ne conserver qu’un secteur industriel.
Soura examina le plan.
« Là-bas, il y a beaucoup d’anciens entrepôts et plusieurs réseaux d’eau qui datent d’avant la reconstruction. On peut déplacer du matériel la nuit sans avoir des immeubles résidentiels autour. »
Thiago agrandit la zone.
Un ancien complexe logistique occupait le centre du relevé.
Le Bâtiment 4 apparaissait comme désaffecté depuis presque trois ans.
Kei, arrivé avec Ornella pendant l’analyse, consulta les consommations souterraines.
« Il y a une activité énergétique sous ce bâtiment qui ne correspond à aucune installation déclarée. Quelqu’un l’a classée comme perte technique il y a plusieurs semaines. »
Issa regarda Leila.
« La direction que tu sens arrive dans la même zone. Entre ça et les relevés du réseau, on a enfin quelque chose de suffisamment précis pour vérifier sur place. »
Leila retira sa main et s’assit directement contre le mur.
« Parfait, parce que je n’avais aucune intention de recommencer trois fois juste pour rassurer tout le monde. »
Thiago appela Mazen.
Une heure plus tard, le Bâtiment 4 flottait au-dessus de la table de crise sous la forme d’une reconstruction en trois dimensions.
Les anciens relevés municipaux, les informations de voirie et les mesures recueillies à distance avaient été superposés pour révéler ce que le dossier officiel du bâtiment ne montrait pas.
Les douze élèves retenus pour les affectations temporaires entouraient la table avec Mazen, Thiago, Ornella, Kei et Jin.
Les tenues noires qu’on leur avait fournies remplaçaient seulement leurs vêtements contaminés. Personne n’avait soudainement été transformé en agent de la Commission parce qu’il avait survécu à l’épreuve.
Thiago fit pivoter la coupe du bâtiment.
« Nous avons trois éléments qui convergent vers le même site : la direction perçue par Leila, l’émission relevée par le réseau urbain et une activité souterraine inexpliquée. Cela suffit pour justifier une reconnaissance armée. Ça ne suffit pas pour affirmer que Morgen se trouve personnellement à l’intérieur. »
Goman regarda les niveaux enterrés.
« Combien de temps on leur laisse avant d’aller vérifier ? »
« Pas assez pour qu’ils puissent déplacer tout ce qu’ils ont là-dessous. Nous intervenons avant l’aube. »
Mazen prit alors la parole.
« Je veux que quelque chose soit clair avant qu’on répartisse les rôles. Vous restez des élèves. Survivre à Vang ne vous donne ni le statut ni l’expérience d’un agent de terrain. Ceux qui participeront le feront comme auxiliaires sous commandement direct, avec une mission limitée et une extraction prioritaire si la situation sort du cadre prévu. Vous pouvez refuser sans sanction. »
Les regards passèrent autour de la table.
Thiago se tourna d’abord vers Leila.
« L’offre dont nous avons parlé tient toujours. Si tu viens, tu restes avec moi et l’équipe médicale. Tu observes les flux et tu nous préviens s’ils changent. Personne ne te demande d’aller toucher une cible. »
Leila croisa les bras.
« Après ce que j’ai senti dans cette créature, je préfère être présente si le signal bouge. Je viens. Par contre, si votre plan devient soudain “Leila, cours poser tes mains sur le monstre”, je vous préviens que vous aurez droit à une réponse très simple. »
Thiago eut un léger mouvement de tête.
« On est d’accord. »
Quatre marqueurs apparurent sous le bâtiment.
« Tariq, Kaïs, Raad et Soura passent par les réseaux inférieurs. Les anciens plans de voirie montrent deux conduites rejoignant les sous-sols. Soura ouvre la marche parce qu’il peut contrôler ce qui circule réellement dans ces canalisations. Vous cherchez le système d’alarme, vous l’identifiez avant d’y toucher et vous ouvrez un accès au reste du groupe. »
Raad étudia le trajet.
« Je retiens surtout la partie où je vérifie ce que commande le boîtier avant de le griller. J’ai suffisamment donné dans les mauvaises surprises pour aujourd’hui. »
Soura lui adressa un regard.
« Je comptais insister là-dessus. »
Kaïs passa une main sur son avant-bras.
« Et moi, je ne transforme pas les égouts en champ d’explosion tant que quelqu’un ne me le demande clairement. Finalement, cette journée nous aura appris quelques trucs. »
Tariq observa les deux voies d’accès.
« Si l’une est bloquée ou préparée pour nous enfermer, on décroche et on prend l’autre. On ne recommence pas à forcer parce qu’on veut gagner trente secondes. »
Thiago valida le principe.
Ornella fit apparaître trois marqueurs devant la façade principale.
« Elian, Caleb et Loris viennent avec moi. On attire l’attention sur l’entrée et on force les gens à l’intérieur à nous regarder. Je veux du bruit et de la pression, mais personne ne détruit la moitié du bâtiment juste pour être spectaculaire. »
Kei positionna Mercier et Kone sur les issues secondaires, puis plaça Goman sur les hauteurs avec lui.
« Mercier et Kone ferment les sorties basses. Goman contrôle l’air au-dessus du toit et me signale tout changement avant de comprimer une zone. Je ne veux pas découvrir ensuite qu’un allié se trouvait sous l’endroit que tu viens d’écraser. »
Jin regarda son cousin.
« J’aurais payé cher pour entendre quelqu’un te dire ça il y a six mois. »
Goman soutint son regard.
« Continue et je demande une autre affectation uniquement pour ne plus t’écouter. »
Quelques sourires circulèrent autour de la table avant que Mazen ramène l’attention sur la projection.
« Le départ est fixé avant l’aube. Vous dormez d’ici là, même si certains d’entre vous pensent encore pouvoir tenir trois jours avec de l’adrénaline. Les Capitaines vérifient les itinéraires pendant que les équipes médicales terminent les examens. »
La reconstruction du Bâtiment 4 pivota lentement.
Sous les fondations, plusieurs volumes apparaissaient là où les plans municipaux ne montraient que du béton plein.
Thiago agrandit les structures enterrées.
Les couloirs invisibles formaient un ensemble bien trop vaste pour appartenir à un simple entrepôt abandonné.
Le flux perçu par Leila s’enfonçait exactement dans cette partie du bâtiment.