Chapitre 25
La poussière violette refusait de partir.
Issa frotta le bout de ses doigts contre sa manche, puis contre le tissu plus rêche de sa veste. Le résidu restait accroché à sa peau et aux fibres, comme si l’explosion l’avait incrusté au lieu de simplement le projeter.
Goman essaya à son tour.
Il fit passer un courant d’air sec sur son épaule, assez fort pour faire claquer le tissu de son uniforme. La poudre remua à peine.
« J’arrive à faire décoller du plâtre avec plus de pression que ça, et cette saleté reste collée. »
Thiago regarda ses propres gants.
La même pellicule violette remplissait les coutures.
Autour du cratère, le vent emportait les cendres ordinaires. Seul ce résidu résistait.
Issa se pencha vers sa paume.
Sa migraine pulsait encore derrière ses yeux, mais il avait cessé d’y prêter attention.
« Ça ne ressemble pas au reste de l’explosion. Le béton brûlé part avec le vent, les cendres aussi. Cette poudre s’accroche surtout là où elle a touché la peau, la sueur ou les vêtements chargés en Spirit. »
Soura observa sa manche.
« Tu penses qu’elle réagit à nous ? »
« Je pense qu’il faut partir de cette possibilité avant de décider que c’est juste une saleté chimique. »
Tariq regarda ses jointures.
La poussière violette s’était logée dans les petites coupures laissées par l’épreuve.
Thiago observa le résidu coincé dans les coutures de son gant avant de reprendre.
« Celui qui a conçu l’implant pouvait vouloir laisser quelque chose derrière l’explosion. Si cette poudre réagit au Spirit, le marquage peut être volontaire. »
Jin se rapprocha du cratère sans toucher la poussière.
« Donc on traite le résidu comme un traceur potentiel jusqu’à ce que les analyses prouvent le contraire. »
Issa releva les yeux.
« Si le résidu répond au Spirit, il peut servir à distinguer des individus dans une foule. Peut-être même à suivre leurs variations. »
Goman cessa de frotter son col.
« Donc quelqu’un pourrait savoir lesquels d’entre nous étaient près de Vang. »
Thiago regarda immédiatement Mazen.
« On bloque toutes les sorties jusqu’à ce qu’on sache ce que cette poudre fait réellement. Pas question de laisser les élèves rentrer chez eux avec ça sur la peau. »
Mazen acquiesça et ouvrit le canal interne.
« Kei, Ornella, faites passer les équipes par les unités de décontamination. Les blessés sérieux vont directement en zone médicale isolée, sans traverser les espaces publics. »
Ornella regarda le cercle propre que sa chaleur avait créé autour de ses bottes.
« La température la déplace un peu, mais elle revient dès que je baisse. Je préfère qu’on teste avant de chauffer tout le monde. »
Thiago approuva.
« Aucun protocole improvisé sur les élèves. On prélève, on compare, puis on choisit la méthode. »
Kaïs regarda ses deux bras.
« J’espère juste que la méthode ne consiste pas à nous brosser jusqu’à l’os. »
Leila lui lança un regard fatigué.
« Avec la journée que t’as eue, il te manquerait encore deux explosions pour atteindre l’os. »
Kaïs eut un rire bref.
La tension se relâcha juste assez pour que tout le monde recommence à respirer normalement.
Puis un agent médical surgit au bord du cratère.
« Directeur, on a besoin d’Amrani en bas. Moreau se dégrade. »
Leila perdit son sourire.
« À quel point ? »
L’agent hésita.
« Ils n’arrivent plus à stabiliser son thorax. »
Leila regarda Mazen.
« Je peux essayer, mais je viens de passer l’épreuve et je n’ai plus grand-chose. »
Mazen ne lui demanda pas davantage.
« Tu viens avec lui. Si tu sens que tu décroches, tu le dis avant de tomber. »
Leila souffla par le nez.
« J’allais pas faire un concours avec elle pour voir laquelle de nous deux s’écroule la première. »
Elle suivit l’agent.
L’infirmerie du sous-sol avait changé de visage depuis l’attaque.
Les murs réactifs diffusaient une lumière uniforme, et plusieurs alcôves de soin s’étaient fermées pour isoler les blessés recouverts de poussière violette.
Livia occupait celle du fond.
Leila la reconnut à peine.
Une équipe entière travaillait autour d’elle. Les appareils régénéraient du plasma, contrôlaient son oxygénation et compensaient les défaillances que son corps n’arrivait plus à corriger seul.
Le chirurgien vit Leila entrer et fronça les sourcils.
« Tu es l’étudiante guérisseuse ? »
Leila retira sa veste sale.
« Si vous avez quelqu’un de moins épuisé sous la main, je lui laisse la place avec plaisir. »
Le médecin la fixa une seconde, puis se décala.
« On tient la circulation, mais ses poumons continuent de lâcher. Je ne sais pas ce que ton Spirit peut faire dans cet état. »
« Moi non plus. Montrez-moi juste où ça part le plus vite. »
Cette réponse sembla lui convenir davantage qu’une démonstration d’assurance.
Leila posa les mains sur Livia.
Le contact lui renvoya immédiatement une masse d’informations qu’elle ne savait pas toujours nommer.
Elle perçut des tissus écrasés, des vaisseaux qui fuyaient et plusieurs zones déjà privées d’oxygène. Elle ferma les yeux pour ne pas se laisser submerger par tout ce que son Spirit lui renvoyait.
Son Spirit ne lui donnait pas un plan médical.
Il lui donnait une sensation de désordre.
Elle suivit d’abord ce qui lui paraissait le plus urgent.
La lumière verte se diffusa sous ses paumes.
Livia réagit par un spasme.
Leila grimaça.
« Doucement… j’essaie pas de te refaire en une fois. »
Le chirurgien entendit.
« Tu lui parles ? »
« Ça m’aide à pas paniquer. Laissez-moi mon truc. »
Il ne répondit plus.
Leila força moins que lors de l’attaque.
Elle avait appris quelque chose depuis : si elle poussait trop vite, elle perdait le contrôle de ce qu’elle réparait.
Elle ralentit.
Les fuites internes diminuèrent progressivement.
Livia reprit un peu d’oxygène sans que les appareils compensent tout à sa place.
Leila sentit ses jambes trembler.
« Quelqu’un me donne une chaise avant que je fasse semblant d’être solide et que je me ridiculise. »
Un infirmier la glissa derrière elle.
Leila s’assit sans retirer ses mains.
Quelques minutes plus tard, le chirurgien regarda les données.
« Elle remonte. »
Leila ouvrit un œil.
« Alors continuez ce que vous faites et ne me regardez pas comme si j’avais inventé le corps humain. »
Le médecin eut malgré lui un sourire.
Livia n’était pas sortie d’affaire.
Mais elle avait cessé de s’enfoncer.
Pour Leila, c’était suffisant pour l’instant.
Deux heures plus tard, quatre niveaux sous l’Académie, les cartes de l’Arène flottaient au-dessus d’une table de commandement.
Mazen avait réuni Thiago, Kei, Ornella et Jin.
Les dossiers ouverts devant eux n’étaient plus ceux de l’examen.
Ils concernaient les affectations de terrain.
Mazen regarda les résultats.
« L’évaluation devait mesurer la capacité des élèves à travailler sous restriction. Vang l’a transformée en crise réelle, donc je ne vais pas prétendre que le classement prévu reste valable. En revanche, certaines équipes ont montré des compatibilités qu’on peut exploiter. »
Ornella fit apparaître trois dossiers.
« Loris, Elian Torres et Caleb Wright fonctionnent bien ensemble quand ça devient physique. Loris ouvre les trajectoires, Torres absorbe la pression et Wright sait changer de distance sans perdre le fil. Je les veux sur mes exercices avancés. »
Mazen valida les trois noms.
Kei consulta ensuite ses notes.
« Mercier et Kone ont des Spirits qui complètent très bien mon ombre. La fumée de l’un et l’Anti-Friction de l’autre me donnent des angles que je peux exploiter sans leur demander de copier ma façon de combattre. »
Il fit apparaître un troisième dossier.
Goman Arashi.
Jin regarda la photo de son cousin.
« Tu es certain de vouloir t’infliger ça volontairement ? »
Kei lui lança un regard.
« Ton cousin apprend enfin à limiter ses zones de pression au lieu d’essayer de dominer toute la pièce. J’ai vu des gens plus simples à gérer et beaucoup moins utiles. »
Jin sourit.
« Je lui transmettrai la partie flatteuse. »
« Tu ne lui transmettras rien du tout. »
Cette fois, même Mazen eut un léger mouvement de bouche.
Thiago attendit que les trois dossiers soient validés.
« Je veux garder Tariq, Kaïs, Raad et Issa sur la même ligne d’entraînement. Leur manière de combiner les ouvertures, les trajectoires et les réactions adverses devient intéressante. »
Mazen consulta la fiche de Soura.
« Son intégration à l’Académie est déjà actée depuis la réouverture. Ce qui reste à décider, c’est son affectation. »
Thiago acquiesça.
« Il vient avec eux. Il lit le terrain avant de penser à son propre Spirit, et c’est précisément ce qui manque à beaucoup d’élèves formés uniquement en salle. »
Jin regarda la fiche.
« Il va adorer apprendre qu’il a été transformé en argument pédagogique. »
Thiago ne releva pas.
« Il n’a pas besoin d’aimer la formule. Il a besoin d’apprendre ce qu’il ne peut pas improviser seul. »
Mazen valida l’affectation.
Restait Leila.
Son dossier apparut au-dessus de la table avec une note provenant de l’infirmerie.
Livia Moreau : état stabilisé.
Kei lut la ligne.
« Elle a fait ça après l’épreuve ? »
Thiago acquiesça.
« Avec l’équipe médicale, oui. »
Ornella regarda la fiche de Leila.
« L’hôpital va vouloir la garder. Et je les comprends. »
« Moi aussi », répondit Thiago. « Mais je ne veux pas qu’elle soit enfermée dans ce rôle parce que son Spirit soigne. »
Jin releva les yeux.
Thiago continua.
« Son pouvoir réagit à la régulation biologique. Le flux régénératif qu’on observe chez plusieurs Suppurations présente des comportements comparables, même si on ne sait toujours pas si l’origine est identique. Les chercheurs utilisent le terme “Spirit d’Alimentation” comme étiquette de travail pour cette activité régénérative. Je ne veux pas transformer cette hypothèse en vérité avant d’avoir des données. »
Mazen croisa les mains.
« Tu penses que Leila peut nous aider à comprendre ce mécanisme. »
« Oui. Et je pense surtout qu’elle a le droit d’apprendre ce que son Spirit peut faire au-delà de réparer nos blessures. »
Ornella resta sceptique.
« Elle n’a aucune formation offensive sérieuse. Si tu la mets avec une unité d’intervention, elle doit pouvoir refuser les missions qui dépassent son niveau. »
Thiago acquiesça immédiatement.
« Je ne la prends pas comme arme. Je veux qu’elle s’entraîne avec le groupe, qu’elle participe aux analyses biologiques et qu’elle choisisse ensuite ce qu’elle veut approfondir. »
Le ton de la discussion changea.
Mazen regarda longtemps le dossier de Leila.
« On lui propose l’affectation. On ne lui impose pas. »
Thiago approuva.
Jin fit tourner une petite pièce entre ses doigts.
« C’est étonnamment raisonnable pour une réunion qui a commencé après une explosion et une trahison. »
Kei soupira.
« Profite, ça ne va sûrement pas durer. »
Mazen referma les dossiers.
« Avant toute affectation, personne ne quitte la quarantaine tant qu’on ne comprend pas le résidu violet. Les élèves passent la nuit ici si nécessaire. »
Thiago regarda la poudre toujours incrustée dans la couture de son gant.
L’attaque de Vang leur avait donné des noms, des pistes et une nouvelle organisation.
Elle leur avait peut-être aussi laissé quelque chose qui permettait à l’ennemi de les retrouver.
Et personne, dans la pièce, n’avait envie de découvrir trop tard jusqu’où ce marquage pouvait fonctionner.