Chapitre 24
La pluie frappait le toit de l’entrepôt assez fort pour couvrir les petits bruits de métal.
Zekken s’était rapproché du fond sans même s’en rendre compte.
Le scalpel tournait entre ses doigts, accrochant par moments la lumière blanche suspendue au plafond. À quelques mètres, la silhouette au masque de renard occupait toujours la même chaise.
Depuis leur arrivée, elle n’avait offert presque aucun signe de présence.
Zekken trouvait cela insupportable.
Il aimait savoir ce qui faisait réagir les gens.
Un regard trop long.
Une remarque au mauvais endroit.
Une lame qu’on approche juste assez.
Avec cette personne, rien ne revenait.
Il fit encore un pas.
Kazuki parla avant qu’il puisse aller plus loin.
« Si tu tiens vraiment à garder tous tes doigts ce soir, je te conseille de laisser ce masque tranquille. »
Zekken regarda le sabre.
Kazuki n’avait sorti que quelques millimètres d’acier du fourreau.
Cela suffisait à expliquer le conseil.
Zekken sourit et recula légèrement.
« Je ne savais pas que tu pouvais être protecteur. Je commençais presque à penser que tu ne t’attachais qu’à ton sabre. »
Kazuki repoussa la lame dans son fourreau.
« Je protège surtout le peu de calme qu’il nous reste. Tu peux essayer de l’ouvrir si tu veux, mais évite de nous faire perdre une autre planque. »
Nida releva la tête depuis la table.
Le clou rouillé qu’il mâchonnait depuis plusieurs minutes roula entre ses dents.
« Vous parlez tous comme si cet endroit vous appartenait. »
Il se leva.
Sa carrure rendit soudain l’espace plus étroit.
« Vous nous avez sortis d’un pénitencier, d’accord. Ça ne fait pas de vous nos propriétaires. »
Kazuki le regarda sans modifier sa posture.
« Personne ne te demande de remercier qui que ce soit. On te demande juste d’arrêter de chercher un combat toutes les cinq minutes. »
Nida cracha le clou sur le sol.
« Et si j’en ai envie ? »
Une voix répondit depuis l’entrée.
« Alors choisis au moins quelqu’un qui mérite le déplacement. »
Morgen entra sous la pluie, le manteau sombre collé aux épaules.
L’eau suivait ses pas sur le béton.
Nida changea immédiatement d’expression.
« Où est Roen ? »
Morgen retira lentement ses gants.
« Encore aux mains de la Commission, si rien n’a changé depuis ma dernière information. »
« Tu l’as laissé là-bas. »
« Ton frère a perdu son combat. Je n’allais pas sacrifier tout le groupe pour retourner le chercher sous les yeux de Thiago. »
L’électricité apparut autour des poings de Nida.
Des arcs jaunes déformèrent l’air autour de ses avant-bras.
« Tu parles de lui comme d’un sac qu’on oublie dans un train. »
Morgen le regarda enfin.
« Je parle de lui comme de quelqu’un qui savait exactement dans quoi il entrait. »
Nida fit un pas.
Zekken s’écarta de la trajectoire avec un intérêt visible.
Kazuki posa la main sur son sabre.
La silhouette au masque de renard ne bougea toujours pas.
Avant que Nida puisse avancer davantage, une pression désagréable traversa tout l’entrepôt.
Les arcs autour de ses poings s’affaiblirent.
Arama sortit d’un passage latéral, vêtu d’une blouse claire trop propre pour l’endroit.
Ses yeux violets passèrent de Nida à Zekken.
« Vous avez vraiment attendu que je m’absente quelques minutes pour recommencer à mesurer qui peut tuer qui ? »
Nida tourna la tête vers lui.
« Ça ne te regarde pas. »
Arama inclina légèrement le visage.
« Si tu veux en être certain, ouvre ta veste. »
Nida ne bougea pas.
Zekken, lui, sourit.
« Ça devient intéressant. »
Arama le regarda.
« Toi aussi. »
Zekken écarta le tissu de sa chemise.
Une lumière violette pulsa sous sa peau, juste sous le sternum.
Son sourire disparut.
Il posa deux doigts contre son torse.
Quelque chose de dur répondit sous les côtes.
Un cliquetis très faible suivait son pouls.
Nida ouvrit brutalement son débardeur.
La même lueur battait dans sa poitrine.
L’électricité autour de ses mains s’éteignit.
« Qu’est-ce que vous nous avez mis ? »
Arama s’approcha suffisamment pour observer les deux implants sans les toucher.
« Une assurance. Vous êtes libres de partir, libres de nous insulter et même libres d’essayer de nous tuer si l’idée vous amuse. Il faut simplement accepter que certaines décisions aient désormais des conséquences immédiates. »
Nida regarda Morgen.
« Roen en a un aussi ? »
Arama répondit avant lui.
« Ton frère faisait partie du même programme de sécurité. »
La colère de Nida changea de forme.
Il n’avança plus.
Ses mains tremblaient à ses côtés.
« Si quelque chose lui arrive à cause de ça, je vous arrache tous les morceaux un par un. »
Arama ne sourit pas.
« Voilà exactement pourquoi je préfère que tu réfléchisses avant d’utiliser ta foudre ici. »
Morgen posa ses gants sur la table.
« Tu as toujours une manière charmante de fidéliser les gens. »
« Je n’ai jamais demandé qu’ils soient fidèles. Seulement prévisibles. »
Arama se tourna vers lui.
« Et Vang ? »
Le nom modifia l’attention de toute la pièce.
Morgen retira son manteau détrempé.
« Il a parlé jusqu’au bout. Thiago et les autres ont dû comprendre qu’il m’avait ouvert les accès. »
« Il leur a aussi parlé des Cinq Familles ? »
Morgen eut un sourire fatigué.
« Il leur aura probablement récité tout ce qu’il croyait savoir. »
Arama resta immobile.
Morgen poursuivit.
« Je lui ai parlé d’abolition parce que c’était le langage auquel il voulait croire. Il détestait déjà les Familles, la Commission, les héritiers et tout ce qui pouvait ressembler à une structure de pouvoir. Je n’ai presque rien eu à inventer. »
Kazuki leva légèrement les yeux.
« Donc l’attaque contre les Familles n’était pas le plan ? »
Morgen prit le temps d’essuyer l’eau sur ses manches.
« J’ai dit que Vang ne connaissait pas le plan. Ce n’est pas la même chose. »
Arama observa Morgen.
« Il avait assez d’informations pour devenir dangereux s’ils le gardaient vivant. »
« C’est pour ça que tu as placé l’implant. »
« C’est pour ça que je l’ai placé avant même qu’il accepte de nous aider. »
Nida regarda instinctivement sa propre poitrine.
Cette fois, Zekken ne trouva rien à dire.
Arama s’approcha de la grande table métallique.
Une surface souple se déroula sous sa main et projeta une carte très simple de la ville.
Un point violet clignotait au sud.
« La détonation a fonctionné, mais je ne veux pas que vous confondiez silence et sécurité. Le dispositif devait aussi laisser quelque chose derrière lui. »
Morgen posa les yeux sur le point.
« Un marquage ? »
Arama acquiesça.
« Si les bonnes personnes étaient assez proches au moment de l’explosion, elles transporteront le résidu avec elles. »
Zekken retrouva son sourire.
« Et nous, on les suit ? »
« Pas ce soir. »
Arama referma la carte.
« Après ce qui vient de se passer, la Commission va bouger plus vite. Thiago connaît trop bien les procédures que nous avons utilisées, et Jin Arashi n’est pas là par hasard. »
Morgen se dirigea vers le fond de l’entrepôt.
« Ils auront malgré tout du mal à démêler ce que Vang croyait de ce qu’il savait réellement. »
Arama regarda la silhouette au masque de renard.
« Tant mieux. On n’a pas besoin qu’ils comprennent tout. On a seulement besoin qu’ils regardent dans la mauvaise direction assez longtemps. »
Le masque resta tourné vers eux.
Zekken suivit le regard d’Arama.
Pour une fois depuis son arrivée, il renonça à s’en approcher.
À l’Arène Sud, la poussière violette retombait lentement sur les bords du cratère.
Thiago descendit dans la zone d’impact avec Kei.
Le sol avait vitrifié par endroits.
Aucun morceau identifiable de la prothèse de Vang ne subsistait dans le centre.
Jin resta plus haut, près de Mazen et Ornella.
Livia avait déjà été emmenée vers l’unité médicale.
Kei passa son ombre sur la roche fondue.
« Je ne trouve rien d’assez intact pour dire d’où venait l’implant. »
Thiago s’accroupit et posa deux doigts sur le sol.
Son Spirit parcourut la matière brûlée.
La chaleur résiduelle racontait une explosion partie d’un volume réduit, contenu dans le thorax de Vang.
Au-delà, presque tout avait été délibérément détruit.
« Celui qui a fabriqué ça savait qu’une analyse du métal pouvait remonter jusqu’à un atelier, une méthode ou une chaîne d’approvisionnement. L’explosion a été conçue pour tuer Vang et pour détruire l’appareil en même temps. »
Jin descendit à son tour.
« Donc même mort, il servait encore à fermer une porte derrière eux. »
Thiago regarda la poussière qui collait à ses gants.
« Oui, et je doute que ce soit la seule fonction du dispositif. »
Ornella s’approcha du cratère.
« J’ai quelque chose qui pourrait se rapprocher de ça. »
Les autres se tournèrent vers elle.
« Depuis trois semaines, plusieurs disparitions me remontent de la capitale. Principalement des femmes, avec des profils physiques suffisamment proches pour que ça commence à ressembler à une sélection. Je n’avais aucun élément pour relier les dossiers à l’Académie. »
Mazen comprit la suite.
« Tu penses à des essais d’implantation. »
« Je pense surtout qu’on doit vérifier les corps retrouvés, les dossiers médicaux et tout ce qui a été classé sans cause claire. Je n’ai aucune preuve que ces disparitions ont servi à ça. »
Thiago acquiesça.
« On ouvre la piste sans la transformer en conclusion. »
Mazen consulta les données de l’enquête.
« Ajoutez aussi l’évasion de Roen Silas. Lui, Albert et deux autres ont quitté le Complexe Nord le mois dernier avec une facilité qui paraît beaucoup moins anodine maintenant. »
Jin regarda le cratère.
« Vous pensez que quelqu’un les a sortis pour constituer un groupe. »
« C’est une possibilité », répondit Thiago. « On vérifiera qui a modifié leurs transferts, leurs gardes et leurs accès. »
Des pas arrivèrent derrière eux.
Kei se retourna brusquement.
Tariq, Issa, Leila, Kaïs, Goman, Raad et Soura venaient de rejoindre le périmètre par l’ancien passage de maintenance.
Kei leva une main, clairement agacé.
« Vous aviez prévenu un agent avant de revenir, j’espère. »
Tariq montra son relais.
« Oui. On a signalé le trajet et l’accès utilisé. »
Kei expira lentement.
« Au moins, quelqu’un a appris quelque chose aujourd’hui. »
Kaïs observa le cratère.
« Vang était au milieu ? »
Thiago ne chercha pas à adoucir la réponse.
« Oui. Il est mort dans l’explosion. »
Le groupe ralentit.
Leila regarda la zone brûlée, puis Thiago.
« Et vous savez qui lui a mis ça ? »
« Pas encore. »
Goman cherchait déjà Jin du regard.
Lorsqu’il le trouva debout, couvert de poussière mais intact, ses épaules se relâchèrent légèrement.
Jin le remarqua.
Il eut le bon goût de ne rien dire.
Issa s’approcha du bord du cratère.
Ses lunettes tenaient mal, mais son attention était entière.
Il suivit les coulées vitrifiées autour du centre, puis la manière dont la poussière s’était déposée sur les surfaces voisines.
« L’explosion est partie de lui. »
Thiago le regarda.
Issa continua.
« Le point de départ est trop fermé pour une attaque venue de l’extérieur, et la chaleur se concentre là où son torse devait se trouver. Si Vang avait déclenché quelque chose avec sa prothèse, il resterait au moins une direction privilégiée dans les dégâts. Ici, tout part du même volume. »
Kaïs regarda le trou.
« Donc il transportait vraiment la bombe sans le savoir. »
« C’est l’hypothèse la plus cohérente avec ce qu’on voit », répondit Thiago. « On ne la considérera comme certaine qu’après les analyses. »
Soura passa une main sur sa manche.
Une fine poussière violette restait collée au tissu.
« Et ça, c’est normal ? »
Tout le monde regarda.
La même poudre couvrait les gants de Thiago, la veste de Jin et une partie des uniformes des étudiants.
Raad frotta son avant-bras.
Elle ne partit pas.
Issa baissa les yeux vers ses propres doigts.
Le résidu restait pris dans les plis de sa peau.
Thiago sentit immédiatement que le cratère venait de leur donner une nouvelle question.
Une question que C025 allait transformer en problème bien plus grave.