Chapitre 23
L’Arène Sud sentait le béton chauffé, l’ozone et la poussière mouillée lorsque les dernières équipes d’élèves franchirent les portes d’évacuation.
Thiago arriva quelques minutes plus tard avec Vang maintenu par deux chaînes d’ambre autour du torse et de la prothèse. Jin suivait sur sa droite, plus silencieux que d’habitude, tandis que Livia était prise en charge derrière eux par deux agents médicaux.
Mazen attendait près de la limite du terrain détruit.
Il observa Vang avant de regarder Thiago.
« Les secteurs de confinement sont de nouveau isolés. Kei et Ornella terminent le nettoyage, et les élèves sont presque tous sortis. Qu’est-ce qu’il t’a donné ? »
Thiago ne relâcha pas ses chaînes.
« Il reconnaît avoir fourni à Morgen l’accès nécessaire pour entrer pendant le Séminaire. Il affirme aussi que Morgen parlait d’abolir les Cinq Familles et qu’il considérait l’Académie comme un test. Je traite tout le reste comme une déclaration à vérifier. »
Mazen posa les yeux sur Vang.
« Tu vas donc le transférer à la Commission. »
« C’est la procédure la plus sûre pour l’instant. »
Jin bougea enfin.
« Avant que vous l’emmeniez, il faudra régler un autre problème. »
Thiago tourna la tête.
Le ton de Jin ne ressemblait plus à celui qu’il utilisait lorsqu’il cherchait à provoquer Goman ou à alléger une conversation.
« Le Patriarche m’a transmis une consigne avant mon arrivée ici. Si l’enquête révélait une menace directe contre les Arashi ou contre l’une des cinq lignées, je devais obtenir un accès immédiat au suspect et aux données brutes avant leur transfert hors du site. »
Thiago serra légèrement la chaîne autour de Vang.
« Tu avais cette consigne depuis le début et tu ne l’as pas mise dans ton mandat officiel. »
« Parce qu’elle n’était pas officielle. C’était précisément le problème. »
Mazen regarda Jin avec une fatigue visible.
« Tu veux l’interroger ici au nom de ton clan alors que la Commission vient d’établir sa participation à une attaque contre l’Académie ? »
« Je veux empêcher qu’un homme qui vient de nommer ma famille comme cible disparaisse dans une procédure où les informations seront filtrées pendant des jours. »
Thiago s’avança d’un pas.
« Tu as déjà accès à l’enquête. Tu n’as pas besoin de prendre sa garde pour ça. »
Jin regarda Vang.
« J’ai accès à ce que la Commission décide de me montrer. Ce n’est plus suffisant si Morgen prépare quelque chose contre les domaines. »
L’air autour de leurs jambes changea légèrement.
Les fragments de poussière se soulevèrent près des chaussures de Jin.
Kei, qui revenait du secteur Est, ralentit en voyant la scène.
Son ombre se resserra autour de lui.
« Vous avez vraiment choisi ce moment pour commencer une dispute de juridiction ? »
Jin lui répondit sans sourire.
« J’aurais préféré découvrir la menace dans un rapport propre, avec une heure pour prévenir les miens. On n’a pas eu cette chance. »
Ornella arriva derrière Kei, sa tresse à moitié défaite et les manches couvertes de suie.
« Personne ne va arracher Vang aux autres au milieu de l’Arène. On vient de sortir des élèves d’un confinement saboté. Vous pouvez tenir dix minutes sans vous battre entre vous. »
Vang releva la tête.
Le sang séché autour de sa bouche s’était craquelé jusqu’au menton.
Il regarda Jin, puis Thiago, puis Mazen.
Un rire faible lui échappa.
« Vous venez d’apprendre qu’un homme veut détruire vos cinq familles et vous vous disputez déjà pour savoir qui a le droit de posséder la réponse. Morgen avait raison sur au moins une chose. »
Jin le fixa.
« Si tu veux continuer à parler, évite de confondre une enquête avec ta revanche personnelle. »
« Ma revanche ? »
Vang força sur ses jambes pour se redresser malgré les chaînes.
« Vous n’avez rien compris à ce que je vous ai dit. Vous avez transformé le Spirit en hiérarchie avant 2054, puis vous avez conservé les réseaux, les terres, les académies et les places au Conseil après que le monde entier y a eu accès. Maintenant, vous faites semblant de découvrir que des gens vous en veulent. »
Thiago ne lui laissa pas le temps de repartir dans son discours.
« Tu nous as déjà expliqué ce que tu penses des Familles. Ce qui m’intéresse maintenant, c’est ce que Morgen t’a réellement demandé de faire, quand il l’a demandé et par quel intermédiaire. »
Vang tourna les yeux vers lui.
« Je ne vais pas t’offrir la suite parce que tu poses la question plus calmement que les autres. »
« Alors tu répondras dans une salle d’interrogatoire avec les journaux, les traces et les relais qu’on récupérera derrière toi. »
Vang eut un mouvement de bouche qui ressemblait presque à un sourire.
« Tu crois qu’il vous a laissé tout ça ? »
Thiago remarqua le changement avant les autres.
La peau du cou de Vang venait de se tendre.
Pas sous l’effet des chaînes.
Quelque chose pulsait sous sa chemise.
Un battement violet, très faible, apparut sous le sternum.
Ornella fit un pas vers lui.
« Thiago, il y a quelque chose dans sa poitrine. »
Vang baissa les yeux.
Sa respiration se brisa.
« Qu’est-ce que… »
La lumière violette pulsa de nouveau.
Cette fois, tout le monde la vit.
Thiago relâcha immédiatement la chaîne qui comprimait le torse et étendit son Autorité à l’intérieur du corps sans chercher à le déplacer.
Le métal apparut dans sa perception.
Plusieurs fragments microscopiques étaient logés le long de vaisseaux importants.
Sous le sternum, une structure plus dense battait au rythme du cœur.
Elle ne ressemblait à aucun composant de la prothèse.
« Reculez et évacuez les agents autour de nous. Il a un dispositif implanté dans le thorax. »
Vang porta ses mains contre sa poitrine.
Ses doigts tremblaient.
« Je n’ai jamais eu ça. »
Thiago suivit la structure.
Le mécanisme accélérait.
Jin comprit à son expression que le temps venait de manquer.
Il écarta brutalement l’air autour de Vang pour isoler la zone.
Mazen étendit sa propre distorsion autour du groupe.
Ornella repoussa les agents médicaux vers les barrières.
Vang chercha Thiago du regard.
La colère avait disparu.
« C’était Morgen ? »
Thiago ne répondit pas.
Il n’en savait rien avec certitude.
Le cliquetis sous les côtes de Vang devint assez fort pour être entendu.
Vang comprit malgré tout.
« Il savait que vous me prendriez vivant. »
La phrase sortit difficilement.
Puis son corps se cambra.
Thiago fit surgir un mur d’ambre autour de lui.
Mazen replia l’espace entre Vang et les évacués.
Jin comprima une seconde couche d’air autour de la première.
Le dispositif se déclencha.
L’explosion ne produisit presque aucune flamme.
Une masse d’énergie violette se déploya depuis le thorax de Vang et pulvérisa le sol sous ses pieds. Le mur de Thiago encaissa le premier front, puis se fissura de haut en bas.
La pression de Jin repoussa une partie de l’onde vers le cratère naissant.
Mazen déforma l’espace sur le flanc opposé afin d’éviter que la décharge atteigne la zone médicale.
Le bruit frappa l’Arène comme un coup unique.
Puis la poussière avala tout.
À cinq cents mètres de là, Tariq se retourna avant même que l’onde arrive.
Le sol bondit sous ses chaussures.
Kaïs attrapa Leila par l’épaule pour l’empêcher de tomber, puis regretta immédiatement le mouvement lorsque son bras protesta.
« Ça venait d’où ? »
Leila regardait déjà la colonne violette qui montait derrière les ruines.
« Là où ils ont emmené Vang. Thiago et les autres étaient encore avec lui. »
Goman cessa de marcher.
Son regard chercha la fumée.
Jin se trouvait là-bas.
Il voulut repartir immédiatement, puis se retint en voyant les équipes médicales encore en train de déplacer des blessés autour d’eux.
Tariq le remarqua.
« On peut vérifier sans foncer comme des idiots. On reste ensemble jusqu’à ce qu’on sache ce qui s’est passé. »
Goman ne répondit pas tout de suite.
« Je viens avec vous. »
Issa remonta ses lunettes, dont une branche tenait difficilement depuis l’épreuve.
« Le chemin sud est encore ouvert. Si l’explosion vient du bunker, on peut passer par l’ancien accès de maintenance plutôt que traverser le secteur de confinement. »
Raad regarda Soura.
« On devait pas être en train de sortir, à la base ? »
Soura observa la fumée violette.
« Si tu veux attendre sans savoir, tu peux rester. »
Raad soupira.
« Je savais que t’allais répondre ça. »
Le groupe quitta la ligne d’évacuation après avoir signalé son déplacement à un agent, puis prit l’accès indiqué par Issa.
De l’autre côté de la ville, la pluie martelait le toit d’un entrepôt industriel.
Nida était installé sur une chaise pliante avec les bottes posées sur une table métallique. Il mâchait depuis plusieurs minutes un clou rouillé qu’il faisait rouler entre ses dents lorsqu’il s’ennuyait.
Il finit par le recracher.
« Ça fait combien de temps qu’on attend ? Parce que si le plan consiste juste à nous laisser moisir ici jusqu’au matin, j’aurais préféré rester en cellule. Au moins, personne ne prétendait que c’était une réunion. »
Zekken faisait tourner un scalpel entre ses doigts près d’un pilier.
« Je suis assez d’accord. J’ai trois corps qui attendent au labo depuis la semaine dernière et je n’ai même pas eu le temps de les ouvrir. Ça me travaille davantage que vos histoires d’organisation. »
Nida lui jeta un regard dégoûté.
« T’es vraiment malade. »
« C’est pour ça qu’on s’entend si bien. »
Le scalpel s’arrêta entre deux doigts.
Zekken regarda vers le fond de l’entrepôt.
Quelqu’un y était assis depuis leur arrivée.
Une silhouette mince, presque entièrement perdue sous une cape sombre. Un masque de renard couvrait son visage et renvoyait par instants la lumière blanche qui tombait du plafond.
Zekken observa l’inconnu plus longtemps.
« Lui, par contre, ça commence à m’agacer. Il est là depuis avant nous, il ne parle à personne et personne ne trouve utile de nous dire qui c’est. »
Nida tourna la tête vers le masque.
« Peut-être qu’il est juste moche. »
Aucune réaction.
Zekken sourit.
« Ça me donne encore plus envie de regarder. »
Il repoussa son épaule contre le pilier et reprit son scalpel.
Au même moment, très loin de l’entrepôt, un dispositif implanté sous les côtes de David Vang venait d’effacer la seule bouche que la Commission avait réussi à faire parler.