Chapitre 22
Le dôme vert vibra avant que les douze étudiants n’entendent ce qui arrivait.
Le sol transmettait des impacts irréguliers, assez lourds pour faire tomber la poussière des façades autour de la place. Tariq se releva en utilisant le socle de la balise comme appui.
Le repos annoncé par le dispositif n’avait pas duré deux minutes.
Soura regarda vers l’avenue par laquelle ils étaient arrivés.
« Il y a plusieurs choses qui viennent vers nous. L’humidité bouge dans trois directions différentes. »
Raad se redressa à côté de lui.
« Plusieurs Suppurations ? »
Soura acquiesça sans quitter les ruines des yeux.
La première silhouette apparut entre deux bâtiments.
Puis une seconde.
D’autres suivirent.
Certaines marchaient encore comme des êtres humains. D’autres se déplaçaient avec des articulations qui n’auraient jamais dû fonctionner ensemble. Plusieurs portaient les marques de contention utilisées dans les laboratoires du Secteur B.
Issa regarda immédiatement le dôme.
« Elles viennent toutes vers cette zone. »
La Suppuration Orange réapparut derrière les plus petites.
Le tissu que Kaïs avait détruit sur son flanc s’était déjà reformé.
Leila se releva à son tour.
« Dites-moi que ça, c’était prévu. »
Personne ne répondit.
Kaïs essaya de fermer sa main droite.
La douleur remonta jusqu’au coude.
Il abandonna le mouvement avant de déclencher quoi que ce soit.
« Si on doit encore tenir une vague entière, j’aimerais récupérer mes deux bras avant. »
Leila le regarda.
« Pour une fois, garde cette bonne idée jusqu’au bout. »
Tariq observa les autres.
Caleb resserrait sa prise sur son couteau. Goman respirait encore trop vite après les précédents efforts. Raad secouait sa main pour faire revenir de la sensation dans ses doigts.
Ils avaient réussi à activer le dôme à douze.
Ils n’étaient plus en état d’affronter ce qui arrivait.
Issa le savait aussi.
« La barrière peut les retenir, mais on ne sait pas combien de temps. Si elle tombe, on se concentre sur une sortie, pas sur un combat. »
Tariq acquiesça.
« Personne ne part seul. »
La horde atteignit les premières limites de la place.
Les plus petites Suppurations heurtèrent le dôme et reculèrent sous la brûlure produite par le champ.
L’Orange, lui, continua d’avancer.
Son premier coup fit trembler toute la structure.
Le second provoqua une fissure lumineuse sur l’une des marques du socle.
Leila regarda la balise.
« Ça ne tiendra pas assez longtemps. »
Au même instant, les relais de poignet vibrèrent.
Une restriction venait de disparaître.
Tariq sentit son Spirit revenir dans son corps avec une intensité presque douloureuse.
Autour de lui, les autres eurent la même réaction.
Raad leva brusquement la tête.
« Ils viennent de nous rendre notre puissance. »
Une voix arriva enfin sur le canal général, déformée par des parasites.
Mazen Nazari.
« L’épreuve est terminée. Restez dans les zones protégées jusqu’à l’arrivée des Capitaines. Ceux qui sont déjà hors des dômes rejoignent les sorties médicales les plus proches en groupe. »
Le message coupa avant de reprendre.
« N’essayez pas d’intercepter les Suppurations libérées du Secteur B. Elles ne font pas partie de l’évaluation. »
Le silence qui suivit dura à peine une seconde.
Kaïs regarda la horde.
« Ah. Là, ça change beaucoup de choses. »
Le troisième impact de l’Orange frappa le dôme.
La fissure lumineuse s’étendit.
Puis la pression de l’air changea sur toute la place.
La poussière s’écrasa contre le sol.
Les premières Suppurations tombèrent avec elle.
Tariq leva les yeux.
Mazen descendait depuis une passerelle effondrée en réduisant progressivement la distance qui le séparait du sol. Son Spirit comprimait l’espace autour de la horde par zones successives, suffisamment pour plaquer les corps sans écraser les structures où des étudiants pouvaient encore se trouver.
Ornella arriva presque au même moment par l’est.
Elle ne lança pas une vague de flammes vers la masse.
Elle chauffa l’air devant elle jusqu’à forcer les Suppurations les plus faibles à ralentir, puis concentra des traits rouges sur les articulations des plus grosses.
Les corps touchés cessèrent de progresser.
Kei entra par l’avenue opposée.
Son ombre se répandit sous les créatures et remonta autour de leurs jambes.
Le froid qui l’accompagnait raidit progressivement les tissus régénératifs de l’Orange.
La créature voulut arracher sa jambe.
Kei renforça seulement la zone qui la retenait.
« Vous avez assez travaillé aujourd’hui », lança-t-il aux étudiants sans les regarder. « Maintenant, laissez les adultes réparer leur propre problème. »
Raad se laissa retomber contre la balise.
« C’est peut-être la meilleure phrase que j’ai entendue depuis le début de cette journée. »
Leila rit malgré la fatigue.
Le dôme s’ouvrit sur un corridor sécurisé.
Mazen indiqua les sorties.
« Escouades 4 et 7, vous partez ensemble. Les équipes médicales vous attendent derrière la porte nord. »
Tariq regarda l’Orange encore immobilisé par Kei.
Une heure plus tôt, ils avaient eu besoin des douze signatures pour seulement l’empêcher d’atteindre la balise.
À pleine puissance, les trois adultes le traitaient comme un problème à contenir parmi d’autres.
La différence était difficile à ignorer.
Il suivit Issa vers la sortie.
Dans le bunker, les alertes rouges défilaient sur les surfaces de contrôle.
David Vang regardait l’Arène reprendre progressivement une organisation qu’il avait voulu briser.
Thiago avait reçu la confirmation de Mazen : l’évacuation avançait et les restrictions de Spirit venaient d’être levées.
Jin resta près de la porte endommagée.
Livia était toujours au sol contre un serveur, mais sa respiration s’était régularisée.
Thiago ne détourna pas les yeux de Vang.
« Tu vas couper ce que tu peux encore couper et me donner tous les accès que tu as utilisés. Ensuite, tu répondras pour Morgen. »
Vang regarda les chaînes ambrées autour de ses bras.
« Tu crois encore qu’il s’agit seulement de codes et de portes. »
« Je crois surtout que plusieurs étudiants sont dehors à cause de toi. »
« Ils sont dehors parce que votre Académie a enfin cessé de les traiter comme s’ils allaient vivre toute leur vie derrière vos protocoles. »
Thiago fit un pas.
« Tu n’as aucune idée de ce qu’ils auraient pu perdre. »
Vang eut un rire fatigué qui ne contenait rien de joyeux.
« Je sais exactement ce qu’on perd quand on suit les ordres des grandes familles et que les gens d’en bas paient pour leurs conflits. »
Jin releva légèrement le menton.
« Tu voulais parler des Familles depuis le début. Fais-le sans tourner autour. »
Vang regarda enfin le jeune Arashi.
« Tu as grandi avec leur nom, alors tu ne vois probablement même plus ce qu’il ouvre avant que tu arrives quelque part. »
Jin ne répondit pas immédiatement.
Vang poursuivit.
« Les Arashi, les Vane, les Kaneshiro, les Nazari et les Korolev ont contrôlé le Spirit avant qu’il devienne accessible à tout le monde. La guerre de succession s’est terminée, la Commission a été placée au-dessus des clans, et vous avez tous décidé que le problème était réglé. »
Thiago resserra légèrement une chaîne autour de la prothèse de Vang.
« Tu confonds une critique du système avec une justification pour livrer une Académie à Morgen. »
Vang tourna son attention vers lui.
« Je ne les confonds pas. J’ai choisi de l’aider parce qu’il était le premier à vouloir attaquer la structure elle-même au lieu de demander une place à l’intérieur. »
Livia bougea contre le serveur.
« Et quand il a transformé les élèves, tu as continué à croire que tu avais choisi la bonne personne ? »
La question fit hésiter Vang.
Il regarda Livia plus longtemps que les autres.
« Je n’avais pas prévu ça. »
« Tu me l’as déjà dit. Ça ne change rien à ce que tu as permis. »
Vang détourna les yeux.
Thiago profita du silence.
« Qu’est-ce que Morgen veut maintenant ? »
Vang observa l’Arène derrière la baie.
« Il ne m’a jamais donné un plan complet. Il n’avait aucune raison de le faire. »
« Alors dis ce que tu sais. »
Vang prit le temps de respirer.
« Il parlait souvent d’abolition. Au début, je pensais qu’il parlait du monopole que les Familles avaient exercé sur le Spirit avant 2054. Après, j’ai compris qu’il allait plus loin. »
Jin cessa de jouer avec sa pièce.
« Jusqu’où ? »
« Pour lui, les Cinq Familles ne sont pas seulement un problème politique ou historique. Elles sont la structure qui permet à l’ancien ordre de survivre alors même que le Spirit appartient désormais à tout le monde. »
Thiago garda le silence.
Vang continua.
« Il voulait leurs domaines, leurs archives, leurs réseaux et leurs héritiers. Il disait qu’on ne pouvait pas construire quelque chose de nouveau tant que les cinq noms resteraient assez puissants pour reconstruire ce qui existait avant. »
Jin regarda Thiago.
Cette fois, son expression ne contenait plus d’amusement.
« Il a nommé les cinq ? »
Vang acquiesça.
« Tous. Arashi, Vane, Kaneshiro, Nazari et Korolev. »
Livia ferma les yeux un instant.
Thiago pensa immédiatement à Goman.
À Mazen.
À Issa.
À tous ceux qui portaient un de ces noms sans avoir choisi ce qu’il représentait.
« L’Académie était quoi pour lui ? » demanda-t-il.
Vang regarda les surfaces rouges.
« Un test, d’après ce qu’il m’a laissé comprendre. Il voulait vérifier jusqu’où l’institution pouvait être pénétrée et combien de temps les Familles mettraient à réagir lorsqu’on frappait un endroit qu’elles pensaient protégé. »
Thiago sentit la colère revenir.
« Et tu lui as fourni ce test. »
Vang ne chercha plus à se défendre.
« Oui. »
Jin se détacha de la porte.
« Où est Morgen ? »
« Je n’en sais rien. »
« Comment tu le contactais ? »
« Jamais directement après l’attaque. Les échanges passaient par des relais à usage unique. »
Thiago tendit une chaîne vers la prothèse.
Le compartiment chauffé s’ouvrit encore.
Vang fit un mouvement brusque.
Il ne visa ni Thiago ni Jin.
La décharge frappa la baie vitrée.
Le verre renforcé se fissura sur toute sa hauteur.
Jin comprit avant qu’il recommence.
Il modifia brutalement la pression derrière Vang et le projeta loin de la fenêtre.
Vang heurta le sol sur l’épaule.
Sa prothèse gratta les débris.
Thiago lança deux chaînes.
La première immobilisa le bras métallique.
La seconde encercla le torse et le ramena vers le centre de la pièce.
Vang tenta de se relever.
Jin augmenta la pression au-dessus de lui jusqu’à l’obliger à rester à genoux.
« Si ton idée était de finir trente mètres plus bas, tu peux l’oublier. On a encore des questions. »
Vang leva les yeux vers lui.
« Voilà ce que je veux dire. Tu parles comme si tout devait finir selon vos règles. »
Jin s’accroupit suffisamment pour être à sa hauteur.
« Là, je parle surtout comme quelqu’un qui refuse de te laisser choisir une sortie confortable après avoir enfermé des étudiants avec des Suppurations. »
Le visage de Vang se ferma.
Thiago détruisit le système de tir de la prothèse avec une pression ciblée de ses chaînes.
Les voyants internes s’éteignirent.
« Morgen a parlé d’abolir les Cinq, tu l’as aidé à entrer et tu as aujourd’hui libéré les confinements. Tout ça va être vérifié sans se contenter de ta version. »
Vang se mit à rire malgré sa respiration courte.
« Vérifie tout ce que tu veux. Tu verras seulement que l’Académie n’était pas la fin de son projet. »
Thiago rapprocha son visage.
« Où devait commencer la suite ? »
Vang ne répondit pas.
Pour la première fois depuis leur entrée dans le bunker, il parut réellement décidé à garder quelque chose pour lui.
Derrière eux, l’Arène se vidait enfin.