Chapitre 21
Sur la passerelle supérieure, Mazen reçut l’alerte de Thiago au moment où le dôme vert se stabilisait autour de la première balise.
Il lut trois lignes.
Rupture du confinement Orange.
Aucune autorisation de transfert.
Salle de contrôle injoignable.
Il releva les yeux vers l’Arène.
Kei avait déjà compris que quelque chose ne suivait plus le scénario. Son ombre, habituellement étendue autour de lui comme une nappe tranquille, refusait de s’approcher du secteur Est. Ornella observait la même zone avec les épaules tendues.
« La signature qui vient d’apparaître près de la balise ne faisait pas partie de l’épreuve », dit Mazen.
Kei regarda son relais.
« L’Orange du quartier d’affaires ? »
« Oui. Son caisson est en anomalie depuis plusieurs minutes. Thiago n’arrive plus à joindre la salle de contrôle. »
Ornella posa ses deux mains sur la rambarde.
« On arrête tout. »
Mazen ne discuta pas.
Il étendit son contrôle sur la grille de l’Arène.
Les secteurs simulés répondaient encore.
Les barrières périphériques tenaient.
Les accès médicaux aussi.
Le problème venait de l’intérieur.
« Kei, récupère les équipes les plus proches des zones ouvertes. Ornella, va vers la balise Est. Je coupe la distorsion dès que j’ai assez de monde hors des secteurs actifs. »
Kei remit son relais contre son poignet.
« Et la salle de contrôle ? »
Mazen regarda la tour blindée.
« Thiago est déjà en route. »
Ornella quitta la passerelle sans ajouter quoi que ce soit.
La chaleur autour de son corps déforma l’air lorsqu’elle descendit vers l’Arène.
Kei suivit par un autre accès.
Mazen resta quelques secondes seul au-dessus du terrain.
Une centaine d’élèves évoluaient encore dans les ruines.
Pour eux, tout ce qui se passait appartenait toujours à l’examen.
Cette idée devint insupportable.
Il ouvrit le canal général.
Aucun son ne sortit.
Le système lui refusa l’accès.
Mazen réessaya.
Même résultat.
Quelqu’un avait bloqué la diffusion depuis la salle de contrôle.
Il regarda de nouveau la tour.
« Très bien », murmura-t-il.
Cette fois, il partit lui aussi.
Dans le conduit vertical, les chaînes de Thiago trouvaient les points d’ancrage avant même que son corps termine son mouvement.
Jin montait derrière lui en modifiant la pression de l’air autour de ses appuis.
Depuis qu’ils avaient reçu la confirmation du caisson vide, il avait cessé de plaisanter.
« Si la salle de contrôle ne répond plus, quelqu’un à l’intérieur empêche les appels de sortir », dit-il.
Thiago lança une nouvelle chaîne.
« Ou le système est verrouillé automatiquement. »
« Tu continues vraiment à garder plusieurs hypothèses en tête alors qu’on grimpe vers une pièce où deux personnes ont l’accès que nous cherchons ? »
Thiago se hissa jusqu’au niveau supérieur.
« Oui. Parce que je préfère arriver devant deux suspects possibles plutôt que devant un coupable imaginaire. »
Jin le rejoignit.
Le couloir de commandement était déjà passé en éclairage d’urgence.
Des panneaux de sécurité s’étaient refermés sur plusieurs issues.
Leurs surfaces indiquaient un protocole de confinement interne.
Thiago examina le statut.
Le déclenchement venait de la salle de contrôle.
Jin le lut par-dessus son épaule.
« Là, ton nombre d’hypothèses commence à diminuer. »
Thiago ne répondit pas.
Ils avancèrent.
Dans le bunker, Livia Moreau suivait les données de l’Arène depuis le début de l’évaluation.
Elle avait d’abord cru à une erreur de lecture.
Le profil thermique enregistré dans le secteur Est dépassait largement celui de tous les familiers d’Ornella.
Puis la signature Spirituelle était apparue.
Elle la connaissait.
Tout le personnel travaillant avec les unités de confinement connaissait cette courbe.
L’Orange.
Livia demanda immédiatement l’état du Secteur B.
Son poste refusa la requête.
Elle recommença par une liaison secondaire.
Même réponse.
David Vang se tenait au pupitre principal, sa prothèse connectée directement au système de commande.
« David, le Secteur B ne me répond plus. »
Il ne détourna pas les yeux de l’Arène.
« Je vois ça. »
Livia regarda son profil.
Il parlait trop calmement.
Elle essaya le canal médical.
Refus.
Puis le canal d’évacuation.
Refus également.
« Tu as verrouillé mes accès ? »
Vang se tourna enfin vers elle.
Il avait l’air fatigué plutôt que nerveux.
Cette tranquillité lui fit davantage peur qu’une réaction agressive.
« J’ai fermé ce qui pouvait interrompre l’épreuve avant qu’elle aille au bout. »
Livia mit quelques secondes à comprendre.
« L’Orange est dehors. »
« Je sais. »
« Il est dans l’Arène avec les élèves. »
Vang soutint son regard.
« Je sais aussi. »
Livia posa lentement son relais sur le pupitre.
« C’est toi qui l’as transféré. »
Vang retira sa prothèse du port de commande.
Les attaches métalliques se refermèrent autour du connecteur avec un bruit sec.
« J’ai ouvert son caisson et j’ai utilisé le circuit de quarantaine pour l’envoyer dans le secteur Est. »
La réponse était si directe que Livia resta immobile.
« Pourquoi ? »
Vang regarda l’Arène derrière la vitre renforcée.
« Parce qu’ils sortent de l’attaque de Morgen en croyant encore que survivre à une catastrophe et apprendre à vivre avec sont deux choses différentes. »
Livia sentit sa colère monter.
« Tu as mis une Suppuration Orange au milieu d’étudiants dont le Spirit est limité à vingt pour cent. »
« Et ils ont réussi à activer le dôme. »
« Tu ne savais pas qu’ils allaient y arriver. »
Vang la regarda de nouveau.
« Non. »
Cette absence d’excuse fut pire que tout le reste.
Livia recula d’un pas.
« Combien de fois tu as modifié l’épreuve ? »
« Aujourd’hui ? Assez pour que les sécurités cessent d’empêcher les étudiants de rencontrer un vrai danger. »
« Et pendant le Séminaire ? »
Vang ne répondit pas immédiatement.
Livia regarda sa prothèse.
Puis les accès de classe A.
Puis les journaux que son propre poste ne pouvait plus ouvrir.
« David, est-ce que tu as donné un accès à Morgen ? »
Il eut un mouvement presque imperceptible du visage.
Livia le vit.
« Tu l’as fait. »
Vang soupira.
« Je lui ai donné ce dont il avait besoin pour entrer. Je ne lui ai jamais demandé de transformer des élèves ni de remplir ce cube de cette manière. »
Livia sentit sa gorge se serrer.
« Tu l’as laissé entrer dans une Académie pleine d’étudiants et tu t’attendais à quoi ? »
« À ce qu’il frappe l’institution. Pas à ce qu’il reproduise ses expériences sur des gamins. »
Livia posa une main contre le pupitre pour contenir son tremblement.
« Tu savais qui il était. »
« Je savais ce qu’il voulait montrer. »
« Il voulait attaquer l’Académie. »
Vang secoua la tête.
« Il voulait prouver que toute cette structure est incapable de survivre sans les Familles, les protocoles et les murs qu’on lui a appris à vénérer. »
Livia le fixa.
Elle connaissait Vang depuis assez longtemps pour savoir qu’il avait toujours détesté les discours sur les héritiers, les lignées et les privilèges.
Elle n’avait jamais imaginé qu’il franchirait cette limite.
« Des élèves ont failli mourir pour ton règlement de comptes. »
Vang passa sa main valide sur son visage.
« Des élèves meurent déjà quand le monde réel les trouve. La différence, c’est qu’ici on peut encore mesurer ce qui les fait céder. »
Livia resta silencieuse un instant.
Puis elle recula davantage.
« Tu ne touches plus au système. »
Vang baissa les yeux vers sa prothèse.
« Ce n’est plus toi qui décides. »
Livia étendit son Spirit.
Elle ne chercha pas à vider toute la salle.
Elle réduisit seulement l’air autour du visage de Vang pour lui couper sa respiration et l’obliger à reculer du pupitre.
Vang leva sa prothèse.
Le compartiment interne s’ouvrit.
Une décharge compacte frappa la zone de pression créée par Livia avant qu’elle puisse la stabiliser.
Le retour la heurta dans le torse.
Elle fut projetée contre le côté d’un serveur.
Le choc lui coupa l’air.
Elle glissa au sol en essayant de reprendre sa respiration.
Vang s’approcha du pupitre.
Il regarda une dernière fois les données de l’Arène.
Puis il activa un protocole de quarantaine général.
Des alertes rouges apparurent sur les surfaces autour de lui.
OUVERTURE DE CONFINEMENT — AUTORISATION MANUELLE
Livia releva la tête.
« David, arrête. »
Il tourna légèrement le visage.
« Ils ont besoin de voir ce que cette école garde sous leurs pieds. »
Plusieurs portes de confinement commencèrent à s’ouvrir dans le Secteur B.
Thiago entendit l’alarme avant d’atteindre le bunker.
Son relais afficha une série de ruptures de confinement.
Pas une seule.
Plusieurs.
Jin consulta les mêmes données.
« Là, on n’a plus besoin de deviner si quelqu’un agit encore. »
Thiago accéléra.
La porte blindée du bunker venait de se verrouiller.
Il lança ses chaînes autour des deux renforts latéraux et chercha les points de contrainte.
Jin recula d’un pas pour lui laisser l’espace.
« Tu comptes l’ouvrir sans exploser tout le mur ? »
« Oui. »
« Dommage. »
Thiago força les deux verrous dans des directions opposées.
Le métal se déforma puis céda.
La porte s’ouvrit brutalement vers l’intérieur.
Thiago entra le premier.
Livia était au sol contre les serveurs, une main contre sa poitrine.
David Vang se tenait devant le pupitre principal.
Les surfaces autour de lui étaient rouges.
Thiago vit les protocoles actifs avant même de regarder son visage.
« Coupe tout ce que tu viens d’ouvrir. »
Vang se retourna.
« Je ne peux plus le faire depuis ici. Le protocole est déjà parti dans le Secteur B. »
Jin entra derrière Thiago.
Son regard passa de Livia aux commandes, puis revint sur Vang.
« Donc c’était bien toi qui avais accès à tout ça. »
Vang ne lui accorda qu’un regard.
Thiago avança d’un pas.
« Tu as donné les codes à Morgen ? »
Vang resta silencieux.
Livia parla depuis le sol, la voix encore difficile.
« Il vient de me l’avouer. »
Thiago regarda Vang.
Aucun triomphe ne traversa son visage.
La confirmation ne lui apportait rien de satisfaisant.
Seulement une nouvelle urgence.
« Pourquoi l’Orange ? »
Vang désigna l’Arène derrière la baie.
« Parce que vos exercices s’arrêtent toujours avant le moment où les gens montrent ce qu’ils sont réellement. »
Thiago serra les mâchoires.
« Il y a des étudiants là-dessous. »
« Je sais très bien qui est là-dessous. »
« Alors ferme les accès. »
Vang regarda les surfaces rouges.
« Trop tard. Les autres unités sont déjà libérées. »
Thiago sentit ses chaînes apparaître autour de ses bras.
Jin regarda les données.
« Combien ? »
Livia réussit à se redresser suffisamment pour voir le tableau de quarantaine.
Plusieurs identifiants venaient de passer au rouge.
« Trop pour que les équipes d’élèves puissent les contenir avec leurs restrictions actuelles. »
Thiago ouvrit immédiatement le canal de Mazen.
Cette fois, la liaison passa.
« Mazen, évacuation totale. Les confinements du Secteur B sont ouverts. Réactive le Spirit des étudiants si tu peux le faire depuis ton niveau. »
Une voix parasitée répondit.
« Je m’en occupe. Kei et Ornella descendent déjà vers eux. »
Thiago coupa la communication.
Vang recula d’un pas vers la baie vitrée.
Jin remarqua le mouvement.
« Ne fais pas ça. Il y a assez de travail sans devoir te ramasser trente mètres plus bas. »
Vang eut un sourire fatigué.
« Toujours l’humour des héritiers quand quelqu’un leur rappelle que le monde ne leur appartient pas. »
Jin ne répondit pas.
Thiago, lui, se plaça entre Vang et la sortie.
« Tu vas répondre à tout ce que tu as fait depuis le début. Mais d’abord, tu restes ici pendant qu’on récupère les élèves que tu as mis en danger. »
Vang leva sa prothèse.
Une lueur apparut dans le compartiment ouvert.
Thiago fit monter ses chaînes.
Derrière la baie, plusieurs alarmes s’allumaient déjà dans l’Arène.
Le contrôle avait changé de camp, mais le danger venait seulement de commencer.