Chapitre 20
À plusieurs secteurs de la balise sécurisée, l’Escouade 12 n’avait jamais trouvé son rythme.
Kenji avançait en tête parce que les autres avaient fini par se ranger derrière celui qui semblait le moins perdu.
Ce n’était pas vraiment du commandement.
Il connaissait simplement mieux l’Académie qu’eux.
Son genou droit le rappelait à l’ordre à chaque changement d’appui.
La blessure datait de l’attaque du Séminaire. Il avait voulu tenir face à Goman et son contrôle de pression, et l’articulation n’avait pas retrouvé toute sa stabilité depuis.
Il aurait dû être encore en récupération.
Il avait insisté pour participer.
À présent, chaque vibration de l’Arène remontait jusque dans sa rotule.
« On devrait revenir vers la rue principale », dit une élève derrière lui. « Ici, on n’a presque aucune sortie. »
Kenji regarda les façades serrées autour de la ruelle.
Elle avait raison.
La distorsion de Mazen avait rendu leur détour plus court sur le moment, mais les avait enfermés entre deux blocs sans visibilité sur les rues voisines.
« On repart par l’endroit où on est entrés. Personne ne tente de couper seul par les bâtiments. »
Un deuxième année secoua la tête.
« Si Kei est derrière nous, on va juste lui revenir dessus. »
« Alors on le verra avant qu’il nous enferme complètement. »
Kenji avait à peine terminé que la température chuta.
Le souffle de la première année devant lui devint visible.
Elle frotta ses mains l’une contre l’autre.
« C’était pas comme ça il y a dix secondes. »
Kenji leva les yeux.
Une masse noire descendait le long des façades.
Il avait déjà vu le Spirit de Kei pendant des démonstrations.
Cette version n’avait rien de démonstratif.
La substance sombre s’étendait sur le béton et absorbait progressivement la chaleur des surfaces qu’elle touchait.
L’élève derrière Kenji paniqua.
Une étincelle rouge se forma dans sa paume.
Kenji se retourna immédiatement.
« Éteins-la avant de vider encore plus l’air autour de nous. On a besoin de respirer pour sortir d’ici. »
Le garçon hésita une fraction de seconde de trop.
La flamme prit.
L’air chaud remonta entre les murs et créa un appel brutal.
La masse noire suivit le mouvement.
Elle descendit dans la ruelle avec une vitesse que Kenji n’avait pas prévue.
« Reculez ensemble ! »
Cette fois, les cinq bougèrent.
Kenji resta devant.
Son Spirit remonta le long de ses bras.
La peau de ses avant-bras se minéralisa, puis les plaques grises gagnèrent ses épaules et son torse.
Sous la restriction de l’épreuve, la calcification se forma moins vite et laissait des zones plus fines autour de ses anciennes blessures.
Il le sentait.
Son genou surtout.
Si ça prend là-dessus, ça tiendra moins longtemps.
L’ombre de Kei se souleva devant lui.
Un appendice sombre fouetta l’espace.
Kenji croisa les bras.
Le choc fendit immédiatement plusieurs plaques minérales.
La douleur traversa ses avant-bras et remonta jusque dans ses épaules.
Il recula, mais resta debout.
« Passez derrière le blindé et utilisez-le comme couvert ! »
Deux élèves obéirent.
Les autres essayèrent de partir par la droite.
La distorsion transforma le passage en cul-de-sac avant qu’ils atteignent l’angle.
Kenji les vit revenir.
La masse noire se rapprochait déjà.
Une première année poussa un cri.
Son Spirit réagit avec elle.
L’onde sonore se réfléchit entre les murs et frappa tout le monde à bout portant.
Kenji perdit l’équilibre.
Son genou céda lorsqu’il chercha à se rattraper.
Il tomba sur le côté.
La douleur fut assez forte pour lui couper la respiration.
La calcification se brisa autour de l’articulation.
« Kenji ! »
L’un des élèves voulut revenir vers lui.
Kenji leva le bras.
« Reste avec les autres et cherchez la sortie. Si vous vous dispersez encore, Kei vous prendra un par un. »
Le garçon ne savait visiblement plus quoi faire.
La ruelle s’assombrit davantage.
Kenji regarda ses cinq coéquipiers.
Ils s’étaient regroupés trop tard.
Leur problème n’avait jamais été un manque de puissance.
Ils n’avaient simplement jamais appris à décider ensemble avant que le terrain le fasse pour eux.
La masse noire recouvrit la chaussée.
Le froid leur mordit les jambes.
Les relais de leurs poignets vibrèrent presque simultanément.
Un signal vert jaillit au-dessus de la ruelle.
La simulation venait de déclarer l’Escouade 12 neutralisée.
Les ombres de Kei se retirèrent aussitôt.
L’air recommença progressivement à se réchauffer.
Kenji resta au sol, une main autour de son genou.
Un agent médical descendit déjà par l’accès latéral.
L’examen était terminé pour eux.
Il n’avait pourtant jamais eu autant l’impression de comprendre pourquoi ils avaient perdu.
Sous l’Académie, Thiago Vane et Jin Arashi avançaient dans le Secteur B.
Les couloirs techniques n’avaient presque rien à voir avec ceux accessibles aux élèves.
Les parois réactives restaient éteintes tant qu’aucune autorisation n’était reconnue et s’illuminaient seulement à leur passage, révélant les accès scellés aux serveurs de sécurité, aux laboratoires de confinement et aux systèmes d’alimentation de l’Arène Sud.
Thiago examinait surtout ce qui n’avait pas été endommagé.
Morgen avait eu besoin d’un accès précis pour préparer l’attaque.
Pourtant, les portes sensibles du Secteur B ne portaient aucune marque d’effraction.
Jin marchait à côté de lui avec beaucoup moins de silence.
« Donc votre fameux ancien Capitaine connaît assez bien le bâtiment pour entrer sans casser une seule serrure, et personne ne trouve ça vexant ? »
Thiago s’arrêta devant une porte blindée.
« Je trouve surtout ça utile. Une porte intacte réduit le nombre d’hypothèses. »
« Tu arrives à rendre une humiliation institutionnelle très administrative. »
Thiago approcha sa main du lecteur sans l’activer.
La surface lui indiqua les trois derniers passages autorisés, mais les identités étaient masquées dans cette copie locale du journal.
Il demanda l’historique complet.
Refus.
Accès suspendu pendant l’évaluation pratique.
Jin remarqua le message.
« C’est normal ? »
« Pendant une simulation de niveau Commission, certains journaux sont isolés pour éviter qu’un exercice modifie les données d’enquête. »
« Et ça t’empêche d’enquêter pendant l’exercice. C’est pratique. »
Thiago regarda le lecteur.
Une légère différence thermique persistait autour de la zone optique.
Trop faible pour être remarquée sans chercher précisément quelque chose.
Il posa deux doigts sur le bord métallique.
Son Spirit se diffusa dans la matière.
Les chaînes étaient seulement la forme la plus visible de son Autorité.
Il pouvait aussi sentir comment un matériau avait été contraint, chauffé ou comprimé.
Le verrou n’avait pas été forcé.
Le lecteur, lui, avait subi une chaleur localisée.
Jin vit son expression changer.
« Qu’est-ce que tu as trouvé ? »
« Quelque chose a été appliqué sur cette surface, puis retiré. »
« Pour imiter une main ? »
« Peut-être. Je ne sais pas encore ce que c’était. »
Thiago refusa d’aller plus loin.
Une empreinte thermique ne prouvait ni la méthode ni l’identité de celui qui l’avait utilisée.
Jin se pencha vers le lecteur.
« Mais quelqu’un a touché le capteur avec un dispositif assez précis pour laisser une trace sans déclencher d’alarme. »
« Ça, oui. »
Ils continuèrent.
Le dossier de sécurité du Secteur B leur apprit autre chose : les systèmes les plus sensibles combinaient reconnaissance biologique et lecture de signature Spirituelle.
Les identifiants seuls ne suffisaient donc pas.
Jin ralentit.
« Pour reproduire les deux, il faut plus que des codes volés. »
Thiago acquiesça.
« Il faut des données sur la personne qu’on imite. »
« Et un accès à du matériel capable de les reproduire. »
Ils arrivèrent devant le plan interne du département.
Plusieurs unités pouvaient techniquement disposer de données biométriques.
L’infirmerie centrale en était une.
Le Département de Recherche Appliquée et d’Ingénierie du Spirit en était une autre.
Thiago écarta l’infirmerie pour l’instant.
Trop de passages, trop de personnels différents, trop de traces qu’il aurait fallu effacer sans erreur.
Jin regarda le second nom.
« Recherche appliquée. Qui dirige ça ? »
Thiago fit apparaître l’organigramme.
David Vang.
Livia Moreau.
Le silence de Jin dura suffisamment longtemps pour devenir inhabituel.
« Les deux personnes qui encadrent l’évaluation aujourd’hui. »
Thiago fixa les deux noms.
« Ils ont l’accès nécessaire. Ça ne veut pas dire qu’ils ont utilisé cet accès. »
Jin croisa les bras.
« Tu comptes vraiment continuer à ajouter cette phrase après chaque découverte ? »
« Tant qu’on n’a pas une preuve qui transforme une possibilité en responsabilité, oui. »
Jin regarda de nouveau le plan.
« D’autres personnes ont travaillé avec eux. Des techniciens, des chercheurs, des médecins détachés. »
« Exactement. »
Thiago ouvrit la liste.
Plus de trente noms.
Plusieurs avaient quitté le département avant l’attaque.
Trois étaient absents le jour du Séminaire.
Deux avaient servi sous Morgen avant son départ de la Commission.
La piste venait de s’élargir au moment même où elle semblait se resserrer.
Jin eut un léger sourire.
« Là, je préfère. Les enquêtes où le premier nom trouvé est le coupable sont généralement mauvaises. »
Thiago allait répondre lorsqu’une alerte apparut sur son relais.
Elle ne venait pas de l’enquête.
ANOMALIE DE CONFINEMENT — SECTEUR B
Il ouvrit le message.
Un caisson de stase avait cessé de répondre.
Jin se pencha.
« Qu’est-ce qu’ils gardent dedans ? »
Thiago consulta l’identifiant.
Son visage se ferma.
La Suppuration Orange capturée dans le quartier d’affaires.
Celle qui avait servi de diversion pendant l’attaque de Morgen.
Le rapport indiquait une rupture de liaison avec le caisson plusieurs minutes plus tôt.
Aucune alarme générale n’avait été transmise.
« Cette créature ne devrait même pas pouvoir quitter son laboratoire sans déclencher trois sécurités indépendantes. »
Jin abandonna son ton léger.
« Et pourtant son caisson est vide ? »
Thiago accéda au suivi interne.
La signature du monstre n’apparaissait plus dans le Secteur B.
Il chercha le réseau de l’Arène.
Une perturbation massive venait d’être enregistrée près d’une balise.
Puis une seconde ligne apparut.
ZONE EST — DÔME DE SÉCURITÉ ACTIVÉ
Thiago comprit.
L’Orange n’avait pas été utilisé comme élément de simulation.
Il avait réellement atteint les élèves.
Son relais afficha plusieurs signatures regroupées sous le même dôme.
Parmi elles, Tariq, Issa, Leila, Kaïs, Goman, Raad et Soura.
Jin lut leurs noms par-dessus son épaule.
« Dis-moi que les responsables de l’épreuve savaient qu’il était là. »
« S’ils l’avaient prévu, son transfert aurait laissé une autorisation et le caisson ne serait pas signalé en anomalie. »
Thiago lança immédiatement une demande à la salle de contrôle.
Aucune réponse.
Il recommença sur le canal d’urgence.
Toujours rien.
Jin regarda vers les ascenseurs.
« Là, on a dépassé le stade où tu dois me rappeler que personne n’est coupable sans preuve. »
Thiago rangea le relais.
« On a surtout dépassé le stade où je laisse l’épreuve continuer pendant qu’on cherche tranquillement. »
Ses chaînes ambrées apparurent autour de ses poignets.
Ils se dirigèrent vers le noyau d’ascension.
Thiago envoya en même temps une alerte prioritaire à Mazen, Kei et Ornella.
Le message contenait seulement les faits établis : rupture du confinement Orange, absence d’autorisation de transfert, communication impossible avec la salle de contrôle.
Rien de plus.
Jin lut la copie qui venait d’arriver sur son propre relais.
« Même maintenant, tu refuses de mettre un nom. »
Thiago ouvrit l’accès vertical.
« Parce que si je me trompe de nom, je perds du temps sur la seule chose qui compte tout de suite. »
« Les étudiants. »
« Oui. »
Ils entrèrent dans le conduit.
Au-dessus d’eux, l’Arène Sud continuait de fonctionner comme si l’examen suivait encore son déroulement normal.
Thiago lança une chaîne vers la structure métallique et se hissa jusqu’au premier niveau.
Jin modifia la pression autour de son corps pour monter derrière lui.
Cette fois, aucun des deux ne plaisanta.
Quelqu’un avait ouvert le confinement de l’Orange.
Quelqu’un empêchait la salle de contrôle de répondre.
Et une centaine d’académiciens se trouvaient toujours à l’intérieur de l’Arène avec seulement une fraction de leur Spirit disponible.