Chapitre 1
Quelque chose entra dans le système solaire sans suivre aucune trajectoire connue.
Les premières stations orbitales parlèrent d’une erreur. Puis une deuxième anomalie apparut sur des instruments situés à plusieurs milliers de kilomètres des premiers, suivie d’une troisième, suffisamment proche pour que les calculateurs cessent de chercher une panne commune.
Un objet se déplaçait réellement.
Lorsqu’ils parvinrent enfin à isoler sa signature, sa vitesse avait déjà rendu toute interception inutile.
Il traversa les couches supérieures de l’atmosphère au-dessus de l’Asie.
Sous les nuages qui recouvraient la Sibérie, loin des villes et des routes ouvertes au public, le permafrost dissimulait un complexe construit sous plusieurs dizaines de mètres de roche gelée. Peu de gouvernements connaissaient son existence. Moins encore savaient ce qu’on y faisait.
Dans les niveaux inférieurs, des salles médicales côtoyaient des cellules de confinement. On y gardait des hommes, des femmes et surtout de jeunes sujets dont l’organisme résistait à des expériences que les rapports officiels ne mentionnaient jamais.
Cette nuit-là, une technicienne surveillait une série de relevés thermiques lorsque toutes les courbes changèrent simultanément.
Elle fronça les sourcils et posa la main sur une surface de contrôle.
La lumière disparut sous ses doigts.
Une seconde plus tard, le choc atteignit le complexe.
Le sol se souleva.
Les fondations encaissèrent la première secousse, puis plusieurs cloisons renforcées se déformèrent dans les galeries. Des conduites éclatèrent sous la pression. Des pans entiers du plafond cédèrent. Plusieurs niveaux cessèrent de communiquer entre eux avant même que les systèmes de secours puissent isoler les zones endommagées.
Dans le poste de surveillance, les alarmes auraient dû hurler.
Le réseau était déjà mort.
Puis le froid descendit.
Il traversa les murs fissurés, courut le long des armatures métalliques et envahit les salles enterrées à une vitesse impossible. Certains chercheurs tombèrent avant d’atteindre les sorties de secours. D’autres frappèrent contre des portes qui ne reconnaissaient plus leurs autorisations.
Dans les étages inférieurs, les cellule de confinement commencèrent à s’ouvrir.
Une jeune fille sortit la première.
Ses pieds nus s’enfoncèrent dans la poussière et la neige introduite par les fissures, pourtant elle continua d’avancer sans ralentir. Derrière elle, d’autres silhouettes apparurent, encore vêtues des tenues uniformes réservées aux sujets d’expérience.
Personne ne leur indiqua de direction.
Plusieurs levèrent les yeux vers l’ouverture béante qui laissait apparaître le ciel.
D’autres partirent directement vers la forêt.
Quelques heures plus tard, les premières anomalies furent enregistrées ailleurs dans le monde.
Des personnes qui n’avaient jamais manifesté la moindre capacité commencèrent à provoquer des phénomènes que la majorité de l’humanité ne connaissait jusque-là qu’à travers des rapports classifiés ou des rumeurs impossibles à vérifier.
Des objets se mirent à vibrer près d’enfants paniqués.
Des adultes découvrirent qu’une énergie circulait dans leur organisme et réagissait à leurs émotions.
Dans plusieurs hôpitaux, les appareils médicaux enregistrèrent des valeurs que leurs programmes rejetaient comme incohérentes.
Le Spirit existait déjà avant cette nuit.
Depuis des générations, sa rareté avait permis à quelques familles, organisations et gouvernements de conserver un avantage que le reste du monde ne pouvait qu’observer.
Après l’incident sibérien, cette rareté disparut.
En moins de deux ans, l’humanité commença à reconstruire son quotidien autour d’une énergie désormais présente chez presque tout le monde.
France — 2056
L’avenue aurait dû résonner du bruit des moteurs.
Elle était presque silencieuse.
Les véhicules civils immobilisés au milieu de la chaussée reposaient sur leurs systèmes de stabilisation, dont le faible bourdonnement se perdait sous les détonations des armes de police. Les façades des immeubles, conçues pour absorber une partie du Spirit ambiant pendant la journée, clignotaient par zones entières à cause des impacts.
Sur certains murs, des flèches lumineuses apparaissaient encore lorsqu’un civil touchait une surface active.
Elles indiquaient la sortie la plus proche.
La plupart des gens n’attendaient même plus de les voir.
Ils couraient.
« Par ici ! Continuez ! Ne restez pas au milieu de la rue ! »
Un policier attrapa une femme par l’épaule et la poussa vers une entrée protégée.
« Madame, avancez ! Votre fils est devant vous, il est déjà passé ! »
« Je l’ai perdu de vue ! »
« Il est passé ! Regardez-moi ! Il est passé avec les secours, alors maintenant vous courez ! »
À quelques dizaines de mètres, une nouvelle rafale éclata.
La Suppuration Spirituelle encaissa les projectiles sans interrompre sa marche.
Son torse étroit semblait construit autour d’une ossature trop grande pour lui. Plusieurs pointes osseuses traversaient une peau grisâtre qui se refermait lentement autour des blessures. Trois mâchoires occupaient la partie supérieure de son corps, chacune garnie de dents irrégulières. Une salive sombre tombait de ses gueules et attaquait le goudron dès qu’elle touchait la chaussée.
Les policiers tenaient leur position derrière les carcasses de deux navettes renversées.
Un agent vida son chargeur.
La créature continua d’avancer.
« Elle s’en fiche ! »
« Recharge ! »
« Je recharge, je recharge ! »
Le premier agent se baissa derrière la navette pendant que son collègue tirait au-dessus de lui.
« Ils nous avaient annoncé une Verte ! Une Verte, ça ne traverse pas une ligne de tirs comme ça ! »
« Je sais ! »
« Alors appelle-les encore ! »
« Je viens de le faire ! »
« Et ils ont dit quoi ? »
« Que la Commission arrive ! »
Un impact secoua la carrosserie.
Le policier recula brutalement.
« Ça ne me dit pas quand ! »
Son collègue regarda la créature, puis les civils qui évacuaient encore les commerces situés plus loin.
« On tient jusqu’à ce qu’ils soient sortis. Après, on recule. »
« Elle sera sur nous avant ! »
« Alors tire quand elle avance ! »
Deux silhouettes en uniforme bleu nuit apparurent derrière la dernière vague de civils.
Tariq El-Hashem marchait devant.
Son attention passait continuellement des bâtiments aux véhicules abandonnés, puis aux bandes d’ombre qui coupaient l’avenue. Il repérait instinctivement les zones sombres comme d’autres auraient étudié une carte.
Issa Kaneshiro avançait plusieurs mètres derrière lui.
Ses longues tresses noires retombaient sur le col de son uniforme. Derrière ses lunettes, ses yeux ambrés parcouraient la scène autrement : distances entre les obstacles, largeur de la rue, emplacement des civils, position de la Suppuration.
Tous deux étaient alternants à l’Académie Centrale.
Leur mission était simple.
Participer à l’évacuation.
Rien de plus.
L’un des policiers les aperçut.
« Vous deux ! »
Tariq et Issa se rapprochèrent.
« Vous êtes de l’Académie ? »
« Oui », répondit Issa.
Le policier désigna les commerces de la main.
« Il reste des gens derrière la ligne de boutiques, côté est. On a déjà envoyé une équipe mais elle n’a pas pu revenir par le même chemin. Vous les récupérez, vous utilisez les façades encore actives pour suivre l’itinéraire d’évacuation et vous évitez cette chose. »
Tariq regarda la Suppuration.
« Combien de temps vous pensez pouvoir la contenir ? »
Le policier eut un rire nerveux qui ne dura pas.
« Si quelqu’un ici avait la réponse, je préférerais qu’il me la donne tout de suite. »
Une nouvelle série de tirs partit.
La créature abaissa son corps et avança de plusieurs mètres.
« Elle gagne du terrain ! » cria quelqu’un.
Le policier se retourna.
« On recule la ligne de deux véhicules ! Gardez l’accès est ouvert ! »
Un autre agent protesta depuis l’autre côté de la chaussée.
« Il reste encore des civils derrière nous ! »
« Je le sais ! Faites-les sortir ! »
Tariq observa les mouvements de la créature.
« Elle avance chaque fois qu’ils arrêtent de tirer. »
Issa suivit son regard.
« Parce qu’ils contrôlent son déplacement avec la pression des tirs. »
« Et dès qu’ils rechargent, elle reprend du terrain. »
« C’est pour ça qu’on doit terminer l’évacuation avant que leur ligne cède. »
Tariq resta concentré sur la créature.
Son ombre s’allongeait entre ses pieds et la roue d’un véhicule proche.
« La fiche indique une Suppuration Verte. »
Issa ajusta légèrement ses lunettes.
« La fiche ne correspond pas à ce qu’on voit. »
« Alors ils ont mal évalué la situation. »
« Probablement. »
« Et on continue comme si l’évaluation était correcte ? »
Issa se tourna vers lui.
« On continue en tenant compte de ce qu’on sait réellement. Les tirs la ralentissent, les civils sont encore nombreux et on ne connaît pas ses capacités. Notre marge d’erreur est mauvaise. »
La créature encaissa une nouvelle rafale.
Un morceau de chair fut arraché de son flanc.
Sous leurs yeux, la blessure commença déjà à se refermer.
Tariq fixa le mouvement.
« Si elle atteint l’intersection, elle coupe la sortie est. »
« Oui. »
« Donc les gens qu’on va chercher risquent de se retrouver enfermés derrière elle. »
« C’est une possibilité. »
Tariq regarda encore une fois la rue.
« Je peux la détourner quelques secondes. »
Issa comprit immédiatement.
« Non. »
« Je n’ai pas besoin de la battre. »
« Notre mission n’est pas de l’engager. »
« Je le sais. »
« Alors respecte-la. »
Tariq baissa les yeux vers l’ombre à ses pieds.
« Quelques secondes suffisent peut-être à ouvrir la route. »
« Ou à la déplacer vers des civils qu’on n’a pas vus. »
Tariq releva la tête.
La Suppuration venait encore de gagner du terrain.
« Si on attend, elle y sera quand même. »
Issa allait répondre.
L’ombre de Tariq grimpa déjà le long de sa jambe.
« Tariq. »
Il partit.
« Tariq ! »
Le policier le plus proche le vit courir.
« Hé ! Reviens ici ! »
Tariq accéléra.
L’ombre remonta jusqu’à son bras droit, s’épaissit autour de son avant-bras puis s’étira au-delà de sa main. Une lame sombre se forma le long de son mouvement.
Il ne visa pas le torse.
Il chercha une articulation.
À l’Académie, on lui avait appris qu’un adversaire plus lourd pouvait être contrôlé en limitant ses appuis.
La Suppuration détecta son approche.
Son corps pivota brutalement.
Cette rotation découvrit l’espace situé derrière un ancien abri de transport écrasé contre le trottoir.
Un homme y était caché.
Il avait dû rester coincé derrière les débris pendant l’évacuation.
Tariq le vit.
La Suppuration aussi.
L’une des trois mâchoires se tourna vers le civil.
« Ne bougez pas ! » cria Tariq.
L’homme leva les yeux.
Il vit la créature.
La peur l’emporta.
Il se releva.
« Non ! Restez au sol ! »
L’homme partit en courant.
La Suppuration changea de direction.
Tariq envoya son ombre à travers la chaussée.
Trop tard.
La créature frappa le civil de côté.
Le corps de l’homme quitta le sol et retomba plusieurs mètres plus loin.
Une secouriste cria depuis l’arrière de la ligne.
« Blessé au sol ! J’ai besoin de deux personnes avec moi ! »
Tariq s’arrêta.
La lame sombre autour de son bras se désagrégea.
« Monsieur ? »
Aucune réponse.
Une équipe médicale courut jusqu’au blessé.
« Il respire ! »
« Ne le bougez pas encore ! »
« Sa nuque ? »
« Maintiens-la ! »
« J’ai besoin d’une civière maintenant ! »
Tariq resta immobile.
L’un des policiers qui lui avait ordonné de rester en retrait le regarda avec colère.
« Je t’avais dit de ne pas l’engager ! »
Tariq ne répondit pas.
« Regarde-moi ! »
Ses yeux restaient sur l’homme blessé.
Tout ce qu’il avait calculé s’était concentré sur la créature.
Son angle.
Sa vitesse.
Son articulation.
Il n’avait jamais vu le civil.
La Suppuration se retourna.
Elle venait de retrouver sa cible la plus proche.
Tariq.
« Tariq, recule ! » cria Issa.
La créature se ramassa sur elle-même.
Issa chercha immédiatement une solution.
Sa masse approchait probablement les cent quatre-vingts kilos. Peut-être davantage selon la quantité de matière qu’elle était capable de régénérer. Un bloc de structure était tombé à un peu plus de onze mètres sur la gauche.
S’il parvenait à permuter leurs positions…
Il leva la main.
Son regard passa de la Suppuration au bloc.
Distance.
Masse.
Position.
Il devait stabiliser les deux points avant l’échange.
Il recommença le calcul.
La créature bougea.
Le souvenir du civil projeté au sol traversa sa concentration.
Issa perdit une valeur.
Il reprit.
La pression derrière ses yeux monta brutalement.
« Allez… »
Une chaleur coula sous son nez.
Il passa le pouce sur sa lèvre supérieure.
Du sang.
« Issa ! » cria Tariq.
Il essaya encore.
La distance lui échappa.
Ses jambes cédèrent.
Il tomba sur un genou.
La Suppuration bondit.
« À couvert ! » hurla un policier.
Plusieurs agents ouvrirent le feu en même temps.
Les projectiles frappèrent la créature sans arrêter son mouvement.
Puis quelque chose d’ambré traversa la rue.
Une chaîne d’énergie s’enroula autour de la patte arrière de la Suppuration.
Son bond fut coupé en plein mouvement.
Son corps s’écrasa lourdement sur la chaussée.
Une deuxième chaîne se referma autour de son torse.
Puis une troisième.
Et une quatrième.
La créature essaya de se relever.
Les chaînes la ramenèrent au sol.
À l’extrémité de l’avenue, plusieurs agents vêtus d’équipements noirs avançaient entre les véhicules abandonnés.
Leurs protections réagissaient au Spirit qui circulait autour d’eux.
Les policiers reconnurent immédiatement les marques de la Commission d’Enquête.
« Commission ! »
« Enfin ! »
« Faites passer les civils derrière eux ! »
« Ouvrez la ligne ! »
Au centre du groupe marchait un homme vêtu d’un long manteau.
Le Capitaine Thiago Vane entra dans la zone d’affrontement sans ralentir.
Il observa d’abord la Suppuration.
Puis Tariq.
Issa à genoux.
Et enfin le civil pris en charge par les secours.
La créature força encore sur ses appuis.
Thiago leva légèrement la main.
Les chaînes ambrées se resserrèrent jusqu’à rabattre les trois mâchoires contre la chaussée.
Le goudron se fendit.
Un policier s’approcha.
« Capitaine, elle était classée Verte. On a demandé confirmation deux fois, mais— »
« Combien de blessés ? »
« Un civil gravement touché. Quelques contusions pendant l’évacuation. Pour l’instant. »
Thiago regarda l’homme allongé sur la civière.
« Et les alternants ? »
« Ils étaient affectés à l’évacuation. Celui avec les ombres a engagé la cible sans ordre. »
Tariq entendit.
Il ne protesta pas.
Thiago tourna les yeux vers lui.
« Tu expliqueras ta décision après l’intervention. »
Puis il posa deux doigts contre l’intérieur de son poignet.
Une fine projection lumineuse se déploya au-dessus de sa peau.
« Mirei, je suis sur le foyer du secteur neuf. »
Une voix féminine répondit immédiatement.
« Je t’écoute. »
Thiago observa la Suppuration tenter de refermer une plaie profonde malgré les chaînes.
« La classification initiale est fausse. Sa résistance aux impacts, son taux de régénération et sa capacité de déplacement dépassent les paramètres d’une Verte. Passe-la en Jaune. »
Un court silence suivit.
« Confirmé ? »
« Confirmé sur le terrain. »
« Je mets à jour le dossier. »
Thiago regarda autour de lui.
Des policiers rechargeaient encore leurs armes.
Des civils continuaient d’évacuer au bout de l’avenue.
Tariq fixait toujours la civière.
Issa essuyait le sang sous son nez avec le bord de sa manche.
Thiago reprit.
« Mirei, vérifie aussi les autres foyers signalés cette semaine. Je veux les données brutes, les rapports de terrain et les mesures de régénération. On reprend chaque classification depuis le début. »
La réponse arriva rapidement.
« Tu penses que ce n’est pas une erreur isolée ? »
Thiago observa les trois mâchoires plaquées contre le sol.
« Je pense qu’une erreur isolée a déjà envoyé une équipe de police contre quelque chose qu’elle n’était pas équipée pour contenir. Ça suffit pour justifier la vérification. »
Il coupa la liaison.
Sur son relais, l’indicateur du secteur neuf changea de couleur.
Vert.
Puis Jaune.
Autour de cette icône, plusieurs autres foyers enregistrés pendant la semaine apparaissaient encore en Vert.
Thiago les examina.
Dans son dos, la Suppuration força une nouvelle fois contre les chaînes.
Il ne se retourna pas.
« Faites-moi reprendre toutes ces classifications. »