Chapitre 18
L’avenue choisie par Soura semblait plus calme que les rues précédentes, mais après ce qu’ils venaient de traverser, personne n’interprétait ce silence comme une bonne nouvelle.
Les six progressaient avec davantage de méthode. Soura et Raad ouvraient la marche, Leila restait assez proche du centre pour rejoindre rapidement n’importe lequel d’entre eux, tandis que Goman et Tariq surveillaient respectivement les hauteurs et les zones d’ombre.
Kaïs avançait près de Tariq et essayait depuis plusieurs minutes de faire comme si son bras droit ne lui faisait pas mal.
Leila finit par le regarder.
« Tu fais cette tête bizarre depuis deux rues. »
Kaïs continua de marcher.
« C’est ma tête normale. »
« Ta tête normale m’énerve davantage. Là, tu essaies juste de faire croire que ton bras va bien. »
Raad tourna légèrement la tête avant de reprendre sa surveillance.
Kaïs souffla par le nez.
« Ça tire quand je bouge, mais je peux continuer. Je te préviens si ça empire. »
Leila le fixa encore un moment.
« Fais au moins ça avant de décider tout seul que ton bras est devenu indestructible. »
Il acquiesça sans chercher à discuter davantage.
Quelques mètres devant eux, Soura ralentit puis leva la main pour arrêter le groupe.
L’avenue était enfermée entre deux rangées de façades assez hautes pour réduire considérablement leurs possibilités de sortie. Plusieurs conduites passaient sous la chaussée, mais l’humidité qu’il suivait depuis le carrefour venait brusquement de changer.
« L’eau circule toujours sous nous, mais l’air au-dessus de la rue vient de s’assécher d’un coup. »
Raad examina les fenêtres et les toits.
« Tu penses qu’Ornella nous prépare quelque chose ? »
Goman suivit son regard.
« C’est l’explication qui me paraît la plus logique avec ce qu’on a déjà vu de ses familiers. »
Une lueur rouge apparut alors au bout de l’avenue.
Le bitume commença à se fissurer sur plusieurs mètres, puis la température grimpa suffisamment vite pour que Tariq sente la chaleur sur son visage avant même que les flammes ne jaillissent.
Un mur de feu ferma toute la rue devant eux.
Kaïs ralentit immédiatement.
« On cherche une autre sortie avant de s’enfermer là-dedans. »
Tariq vérifia l’arrière.
L’ombre de Kei s’étalait déjà entre les accès par lesquels ils venaient d’arriver et gagnait progressivement les murs.
« On n’a plus assez d’espace pour repartir tranquillement. Ils nous ont laissés entrer ici avant de fermer les deux côtés. »
La lumière produite par le feu projeta leurs silhouettes contre les façades.
Tariq vit leurs ombres s’allonger et comprit ce que Kei attendait.
« Éloignez-vous des murs, il va utiliser les ombres qu’on lui donne. »
Les premières pointes noires sortirent du béton presque aussitôt.
Goman concentra son Spirit sur quelques mètres devant eux. L’air se densifia suffisamment pour modifier la trajectoire des projectiles, qui frappèrent la chaussée au lieu d’atteindre le groupe.
Il recula ensuite d’un pas et porta une main contre sa poitrine.
Tariq se plaça près de lui.
« Dis-moi seulement si tu peux encore recommencer sans tomber. »
Goman prit le temps de retrouver son souffle.
« Sur une zone aussi petite, encore une ou deux fois. Si j’essaie de couvrir toute la rue, je vais m’épuiser pour rien. »
Tariq comprit qu’ils ne pouvaient pas compter longtemps sur lui.
Raad regarda le mur de flammes.
« Il nous faut une ouverture avant que Kei remplisse complètement l’arrière. »
Soura s’approcha d’une bouche d’évacuation près du trottoir. Une quantité limitée d’eau circulait toujours dans le conduit.
« J’en ai assez pour perturber une partie du feu. Je ne pourrai jamais éteindre tout le mur dans cet état. »
Kaïs observa les flammes.
« Personne ne te demande de tout enlever. Si tu nous ouvres deux mètres, ça suffit pour faire passer six personnes. »
Raad comprit rapidement.
« Tu fais traverser l’eau à un endroit précis et je charge uniquement ce courant. On voit ce que ça provoque avant d’y jeter tout le monde. »
Goman regarda la vapeur qui montait déjà autour des fissures.
« Préparez aussi un endroit où vous cacher si votre idée nous renvoie toute cette chaleur dessus. »
Leila repéra une partie effondrée de la façade gauche.
« On peut se placer derrière ce morceau de mur. Si ça explose dans notre direction, au moins on ne sera pas juste devant. »
Soura rejoignit l’évacuation.
« Ça me paraît moins idiot que d’essayer au milieu de la rue. »
Raad se plaça près de lui.
« J’espère quand même que tu sais à peu près où tu m’emmènes. »
Soura eut un regard vers sa main.
« J’allais te dire exactement la même chose. »
Kaïs laissa échapper un rire malgré la douleur qui remontait dans son bras.
Soura fit remonter plusieurs filets d’eau, sans chercher à déplacer une masse qu’il n’aurait pas pu contrôler sous la restriction de Mazen. Raad plaça ses doigts dans le courant et y injecta progressivement sa foudre.
« Envoie l’eau sur la partie la plus étroite, juste entre les deux grosses fissures. »
Soura projeta le flux.
La décharge suivit.
Le contact perturba brutalement la forme du mur de flammes. Une masse de vapeur envahit le passage et repoussa suffisamment le feu pour créer une brèche instable entre les deux côtés.
Kaïs vit déjà les flammes recommencer à la refermer.
« Si on veut passer, c’est maintenant. On garde personne derrière. »
Soura traversa le premier tout en maintenant le peu d’eau qu’il pouvait encore contrôler. Raad le suivit, puis Leila et Goman.
Kaïs passa ensuite.
Tariq resta à l’arrière pour surveiller Kei.
Une pointe noire réussit à contourner la zone où Goman avait modifié la pression et disparut dans la vapeur avant de réapparaître juste derrière Leila.
Tariq leva la main, mais Kaïs se retourna avant lui.
« Kaïs, laisse-moi— »
La détonation couvrit sa voix.
Kaïs avait appliqué une faible quantité de fluide explosif sur son avant-bras avant de frapper la pointe sur le côté. L’ombre se désagrégea, tandis que le recul traversait tout son bras.
Il retomba mal et posa un genou au sol.
Leila revint vers lui avec une expression qui mélangeait inquiétude et agacement.
« Dis-moi que t’as pas encore décidé que ton bras pouvait servir de bouclier. »
Kaïs grimaça.
« T’étais juste derrière. J’ai réagi avant de réfléchir. »
« Voilà exactement ce qui m’inquiète quand tu fais ça. »
Elle attrapa son poignet pour vérifier rapidement sa mobilité sans lancer de soin au milieu de la rue.
« Bouge les doigts et dis-moi si quelque chose bloque. »
Kaïs ouvrit puis referma lentement la main.
« Ça fait mal, mais ça bouge normalement. »
« Alors tu lui fous la paix jusqu’à ce qu’on sorte de l’épreuve. Si tu recommences à exploser avec ce bras, je te laisse expliquer toi-même à l’infirmerie pourquoi t’as aggravé le truc. »
Kaïs se releva.
« Tu sais vraiment encourager les gens. »
« Je fais ce que je peux avec ce qu’on me donne. »
Raad sourit en les voyant revenir.
Ils quittèrent finalement l’avenue ensemble.
La place centrale s’ouvrait devant eux, plus large que tout ce qu’ils avaient traversé depuis le début de l’épreuve. La balise verte pulsait au milieu des gravats et éclairait suffisamment les alentours pour créer de longues ombres derrière les blocs de béton.
Soura ralentit avant que quelqu’un ne s’engage au centre.
« On devrait regarder la place correctement avant de courir vers la balise. Tout ce qu’on a croisé aujourd’hui attendait justement qu’on fasse ce qui semblait évident. »
Tariq parcourut les bâtiments du regard.
Rien ne bougeait autour du cylindre et aucun bruit suspect ne remontait des ruines, ce qui le rendait encore plus méfiant.
« Si on avance tous jusqu’au centre, on offre six cibles dans une zone où il n’y a presque aucun couvert. »
Goman proposa qu’ils n’envoient que deux personnes pendant que les autres surveilleraient les accès.
Tariq désigna Soura.
« Lui et moi. Je peux vérifier les ombres autour de la balise et il repère mieux que nous les changements du terrain. »
Kaïs eut un léger mouvement de tête.
« Pour une fois, je vais éviter de discuter avec un plan qui ne demande pas d’explosion. »
Ils avancèrent donc à deux.
Leila resta près de Kaïs sans recommencer à examiner son bras à chaque mouvement. Elle savait maintenant qu’il cacherait la douleur par réflexe et qu’insister sans arrêt ne ferait que l’agacer.
Tariq et Soura étaient presque arrivés à la balise lorsqu’un bruit de gravats se fit entendre de l’autre côté de la place.
Tariq arrêta son groupe d’un geste.
Une silhouette apparut dans la poussière.
Issa avançait vers eux, ses lunettes légèrement descendues sur son nez et la fatigue visible dans sa démarche. Elian, Caleb, Loris, Thalia et Sira suivirent derrière lui avant de s’arrêter à leur tour.
Les deux escouades venaient d’atteindre la même balise.
Issa regarda d’abord le cylindre, puis Tariq.
« Je suppose qu’ils nous ont tous envoyés chercher la même chose. »
Tariq eut un léger sourire.
« Ça aurait été étonnant qu’ils nous laissent finir tranquillement après tout ça. »
Caleb consulta la place.
« Il n’y a vraiment qu’une seule balise ici ? »
Sira vérifia les informations sur son relais.
« Le règlement indique un objectif par secteur. Si nos deux groupes sont arrivés ici, c’est bien celui des deux équipes. »
Kaïs rejoignit progressivement Tariq.
« Il fallait forcément que ça se termine avec douze personnes autour du même truc. »
Leila observa la balise.
« Avant que tout le monde commence à se frapper pour rien, est-ce qu’on peut au moins vérifier ce qu’elle fait quand quelqu’un s’en approche ? On s’est déjà fait avoir assez souvent aujourd’hui. »
Issa examina le cylindre avec davantage d’attention.
« Je préfère aussi comprendre le mécanisme avant de décider que l’autre équipe est le problème. »
Raad regarda Kaïs.
« Tu vois, on peut passer dix secondes sans faire exploser quelque chose. »
« Profite, ça ne durera peut-être pas. »
Tariq reporta son attention sur Issa.
Une semaine plus tôt, il aurait considéré son arrivée comme une menace immédiate. Après ce qui s’était passé avec Morgen et durant l’épreuve, il cherchait maintenant ce qu’Issa avait déjà remarqué que lui-même n’avait pas vu.
Issa observait le groupe adverse avec la même logique.
« Vous êtes encore six, donc personne n’a été éliminé pendant la première partie. »
Tariq acquiesça.
« Vous aussi. Ça veut probablement dire que la balise sert à tester autre chose que notre capacité à arriver jusqu’ici. »
Issa observa l’espace autour d’elle.
« Une ressource unique entre deux groupes qui ont besoin du même objectif. Ils veulent voir ce qu’on décide avant de nous donner davantage d’informations. »
Elian, resté légèrement en retrait, intervint.
« Si on s’épuise entre nous maintenant, on simplifie surtout le travail de Kei et Ornella. »
Goman croisa son regard.
« Et personne ne peut non plus rester ici jusqu’à la fin en attendant que l’autre équipe agisse. »
Les deux escouades restèrent à distance raisonnable de la balise.
Personne ne chercha à la saisir immédiatement.
Depuis la passerelle d’observation, Jin suivait les douze marqueurs réunis autour de l’objectif.
« Là, au moins, ils commencent à réfléchir avant de se battre. »
Thiago observa les positions.
Mazen, lui, surveillait surtout la balise.
« Ils continuent de croire que le cylindre constitue le centre du problème. L’exercice va leur montrer rapidement pourquoi ils se trompent. »
Ornella regarda la place en contrebas.
« Ils ont suffisamment parlé. Voyons maintenant ce qu’ils font lorsque le terrain choisit à leur place. »
Issa avança d’un pas.
Tariq fit exactement le même mouvement.
Tous les deux s’arrêtèrent lorsqu’ils le remarquèrent.
Kaïs passa une main sur son visage.
« Vous pourriez au moins essayer de ne pas être prévisibles pendant cinq minutes. »
Tariq regarda Issa.
« Si on la touche ensemble, on limite peut-être le risque qu’une seule équipe déclenche quelque chose sans que l’autre puisse réagir. »
Issa réfléchit avant de répondre.
« On se place d’abord de chaque côté. Si le cylindre réagit avant le contact, personne ne met la main dessus. »
Leila regarda Kaïs.
« Tu vois, ça ressemble déjà plus à un plan que de taper dessus pour vérifier. »
« Je vais finir par croire que cette remarque m’est destinée. »
« T’as une bonne intuition. »
Ils n’eurent pas le temps d’aller plus loin.
Le rythme lumineux de la balise accéléra brusquement.
Une vibration traversa la place et remonta jusque dans les bâtiments environnants. Tariq sentit aussitôt son ombre réagir sous ses chaussures, tandis qu’Issa releva les yeux vers les façades.
Les douze élèves reculèrent presque ensemble.
Autour d’eux, plusieurs secteurs de l’arène venaient de s’activer.
La balise n’avait jamais été le véritable objectif final. Elle les avait simplement amenés exactement à l’endroit où les examinateurs voulaient réunir les deux escouades.