Chapitre 17
Le faucon d’Ornella prit de la hauteur au-dessus de la place tandis que ses ailes compactaient la chaleur autour de son corps.
Raad leva sa main droite, mais Soura lui attrapa le poignet avant qu’il puisse lancer une deuxième décharge.
« Ton premier tir l’a seulement dévié. Si tu recommences au même endroit, elle saura exactement comment corriger. »
Raad regarda le familier.
« Tu proposes quoi ? »
Soura désigna Goman.
« Lui peut modifier l’air autour de l’oiseau. Moi, je peux charger cette zone en eau. »
Goman comprit immédiatement.
Il n’aimait toujours pas recevoir une solution de Soura, mais la situation ne lui laissait aucun intérêt à défendre son orgueil.
« Si je réduis brutalement la pression autour du familier, sa structure thermique devra se réorganiser. »
Soura acquiesça.
« Et si j’envoie l’eau pendant cette correction, il devra gérer les deux en même temps. »
Tariq suivait leur échange.
« Raad, tu gardes ta décharge pour le moment où il essaie de sortir de la zone. »
Raad hocha la tête.
Pour la première fois depuis le début de l’épreuve, personne ne chercha à reprendre la décision des autres.
Le faucon plongea.
Goman attendit.
Il avait déjà payé trop cher chaque réaction instinctive.
Cette fois, il observa la trajectoire, puis referma progressivement son champ autour du familier au lieu d’ériger un dôme défensif devant lui.
L’air se raréfia autour des ailes de braises.
Le faucon changea immédiatement de mouvement.
Ses flammes restèrent actives, mais leur forme perdit sa régularité lorsque la pression chuta.
« Maintenant », dit Goman.
Soura leva les deux mains.
L’eau qui s’était accumulée dans les fissures du bitume et les conduites endommagées remonta en plusieurs filets minces. Sous la restriction de Mazen, il ne pouvait pas déplacer une grande masse.
Il n’en avait pas besoin.
Les filets frappèrent la zone raréfiée autour du faucon et se vaporisèrent presque aussitôt, absorbant une partie de la chaleur concentrée dans la structure du familier.
Le rapace se contracta.
Il tenta de sortir sur la droite.
Raad attendait cette correction.
Sa décharge partit en ligne courte et frappa le côté du familier au moment précis où sa forme était déjà instable.
L’oiseau explosa en une pluie de braises qui s’éteignirent avant de toucher le sol.
Goman relâcha son champ et posa une main sur son genou.
Son nez recommença à saigner.
Soura s’approcha.
« Tu peux encore marcher ? »
Goman leva les yeux vers lui.
La question ne contenait aucune moquerie.
« Oui, mais je ne recommence pas cette technique tout de suite. »
« Alors on ne te la redemande pas. »
Raad regarda Soura.
« Depuis quand tu donnes les consignes médicales ? »
« Depuis que Leila n’est pas là pour le faire. »
Tariq regarda son relais.
« Justement. On les rejoint maintenant. »
Ils partirent ensemble vers la boutique.
À l’intérieur, l’ombre de Kei couvrait déjà presque tout le sol.
Kaïs avait cessé de frapper au hasard.
Leila avait fait remarquer que la masse noire progressait surtout le long des surfaces solides. Les poutres métalliques du plafond restaient encore libres sur plusieurs mètres.
« Tu peux atteindre celle-là ? » demanda Leila en montrant une traverse.
Kaïs suivit son geste.
« Avec vingt pour cent ? Oui, si je peux prendre appui. »
Il posa deux doigts contre le mur et laissa une pellicule presque invisible de fluide se déposer sur le béton.
Leila observa.
Les « impulsions » de Kaïs n’étaient pas de simples compressions d’air. Son organisme produisait un fluide instable qu’il pouvait faire détoner en petite quantité pour créer une poussée.
Kaïs déclencha la charge.
La détonation resta courte, mais suffisante pour le projeter vers la traverse.
Il l’attrapa à deux mains.
Le choc remonta aussitôt dans ses bras.
« Ça tient », dit-il entre ses dents.
« Tu peux m’aider à monter ? »
« Oui, mais je ne vais pas pouvoir répéter ça six fois. »
Leila recula pour prendre son élan.
Avant qu’elle puisse sauter, l’ombre de Kei grimpa plus vite le long du mur.
Une ligne noire atteignit la poutre.
Kaïs dut déplacer ses mains.
Leila comprit que leur solution ne suffirait pas.
« Tariq devrait pouvoir agir dessus. »
Kaïs regarda la porte arrière presque entièrement bloquée.
« Encore faut-il qu’il revienne avant qu’on manque de plafond. »
Une voix arriva depuis l’entrée.
« Je suis là. »
Tariq franchit la vitrine brisée en restant au-dessus des zones les plus sombres.
Il s’arrêta lorsqu’il vit la masse de Kei grimper sur les murs.
Sa respiration se dérégla pendant un instant.
Le souvenir du secteur neuf revint avec une brutalité familière.
Il ne chercha pas à le repousser.
Je l’ai déjà vue avancer. Cette fois, je peux l’étudier.
Il regarda sa propre ombre.
Celle de Kei possédait une densité qu’il pouvait presque sentir depuis l’entrée.
La sienne pouvait devenir tangible, mais elle pouvait aussi perdre cette consistance.
Tariq s’accroupit.
« Kaïs, garde encore la poutre. Leila, ne descends pas. »
Leila acquiesça.
Tariq posa sa main au sol.
Son idée de l’examen théorique lui revint.
Réduire sa fréquence.
Diminuer l’interaction.
Il n’avait jamais essayé.
Ce n’était pas le moment idéal pour expérimenter, mais l’exercice existait précisément pour révéler les limites d’une hypothèse avant un vrai combat.
Tariq ralentit sa respiration.
Au lieu de pousser davantage de Spirit dans son ombre, il réduisit progressivement le flux.
La forme autour de ses doigts pâlit.
Puis elle entra dans la masse de Kei.
Aucune résistance immédiate.
Tariq sentit son cœur accélérer.
Ça passe.
Il étendit une ligne étroite jusqu’au centre de la boutique.
L’ombre de Kei se déforma autour de cette présence plus faible, incapable de la saisir de la même manière qu’une technique dense.
Tariq n’essaya pas d’annuler la masse.
Il créa seulement un défaut dans sa continuité.
« Kaïs, le sol sous la ligne claire. Tu peux le casser ? »
Kaïs observa l’ouverture.
« Si je dépose assez de fluide dessus. »
« Fais-le seulement là. »
Kaïs descendit de la poutre sur une zone encore libre.
Il posa sa paume au bord de la ligne créée par Tariq.
Une fine couche de substance brillante se répandit dans les fissures du béton.
Leila recula.
« Tu vas recevoir le recul aussi. »
« Je sais. »
Kaïs réduisit pourtant la quantité au minimum nécessaire.
Il déclencha.
La détonation ouvrit une fracture nette dans le sol au lieu de se disperser sur toute la pièce.
Une partie du plancher céda dans la cave technique.
La masse de Kei perdit plusieurs points d’appui et coula vers l’ouverture avec le béton brisé.
Tariq maintint sa ligne assez longtemps pour empêcher les deux côtés de se refermer immédiatement.
« Sortez par l’arrière ! »
Leila passa la première.
Kaïs la suivit, une main contre son avant-bras droit.
Tariq quitta la boutique juste avant que son ombre réduite ne rompe.
Il rejoignit les deux autres dans la rue.
Kaïs respirait rapidement.
Leila posa immédiatement deux doigts contre son bras.
« Micro-lésions musculaires. Tu as encore pris le recul. »
« J’ai utilisé moins de fluide. »
« Moins ne veut pas dire aucun. »
Kaïs ne discuta pas.
Raad, Soura et Goman arrivèrent par l’autre côté de la rue.
Pendant un instant, personne ne parla.
Les six étaient de nouveau ensemble.
Tariq regarda le sang sous le nez de Goman, le bras de Kaïs, la main encore tremblante de Raad et le bracelet médical de Leila.
Ils avaient neutralisé deux menaces d’entraînement.
Ils avaient surtout dépensé beaucoup trop pour le faire.
« On ne peut pas continuer comme ça », dit-il.
Goman ne protesta pas.
Tariq poursuivit.
« On connaît vaguement nos pouvoirs, mais pas leurs limites. C’est pour ça qu’on improvise trop tard. »
Leila acquiesça.
« On fait le point maintenant, avant de reprendre. »
Personne ne contesta.
Elle commença.
« Mon Spirit travaille sur la régulation biologique et la régénération. Je peux refermer certaines lésions et stabiliser un organisme, mais je ne supprime pas la fatigue et je ne recrée pas gratuitement l’énergie dépensée. Avec la restriction, mes soins seront plus lents. »
Kaïs prit la suite.
« Mon corps produit un fluide explosif. Je peux le déposer sur une surface ou l’utiliser très près de moi pour créer une poussée. Chaque détonation me renvoie une partie du choc, donc plus j’enchaîne, plus je me détruis les bras et les articulations. »
Raad leva sa main.
« Foudre. J’ai déjà eu une formation académique, mais ma précision baisse énormément ici. Si vous me donnez une trajectoire claire ou un milieu conducteur préparé, je peux économiser beaucoup de Spirit. »
Soura parla ensuite.
« Je contrôle surtout l’eau disponible autour de moi. Je ne peux pas en créer. Plus l’environnement est sec, plus je dépends de ce que je trouve sur place. »
Goman attendit que tous les regards se tournent vers lui.
« Pression atmosphérique. Je peux répartir ou concentrer des différences de pression, mais les grandes zones coûtent beaucoup plus cher. Avec cette restriction, je dois travailler sur des volumes réduits. »
Tariq termina.
« Je manipule l’ombre. Je peux lui donner de la consistance ou la rendre beaucoup moins tangible. Je viens aussi de tester une baisse volontaire de fréquence, mais je ne sais pas encore combien de temps je peux la maintenir. »
Raad regarda Tariq.
« Donc tu viens vraiment d’essayer un truc écrit sur une copie il y a une heure ? »
« Oui. »
« C’est rassurant de savoir qu’on est tous raisonnables. »
Leila répondit :
« Tu as électrisé un oiseau en feu sous vingt pour cent de puissance. »
Raad réfléchit.
« D’accord, je retire. »
La tension se relâcha légèrement.
Une vibration parcourut ensuite leurs relais.
Une lumière verte apparut à plusieurs rues de distance.
La balise de leur secteur venait d’être activée.
Kaïs la regarda.
« On sait au moins où aller maintenant. »
Soura observa les rues qui les séparaient de la lumière.
« Et eux savent aussi qu’on va y aller. »
Goman essuya le sang sous son nez.
« Alors on évite la route la plus directe. »
Tariq regarda les autres.
« Quelqu’un voit un meilleur passage ? »
Soura pointa une avenue latérale.
« Là. L’humidité augmente dans cette direction. Il doit y avoir un réseau d’eau sous la chaussée, donc j’aurai davantage de marge. »
Raad ajouta :
« Et les structures métalliques sont plus proches. Si je dois utiliser la foudre, j’aurai des points de conduction. »
Goman examina les hauteurs.
« Les bâtiments y sont plus serrés. Je peux limiter la zone de pression si quelque chose tombe sur nous. »
Leila regarda Kaïs.
« Et toi, tu n’utilises plus ton fluide tant qu’on n’a pas besoin d’une ouverture. »
Kaïs soupira.
« J’allais proposer exactement ça. »
Personne ne le crut.
Tariq regarda la nouvelle formation qui se dessinait d’elle-même.
Soura et Raad prendraient l’avant.
Leila resterait assez centrale pour atteindre rapidement n’importe lequel d’entre eux.
Goman protégerait les passages étroits sans étendre inutilement son champ.
Kaïs garderait ses détonations pour les obstacles réels.
Tariq couvrirait les angles morts et testerait sa réduction de fréquence uniquement lorsqu’elle apportait quelque chose.
Ils n’avaient pas choisi un chef.
Ils avaient choisi des fonctions.
Sur la passerelle d’observation, Thiago vit les six marqueurs se remettre en mouvement dans une formation beaucoup plus compacte.
Jin suivit la même trajectoire du regard.
« Ils ont enfin arrêté de chercher lequel commande. »
Thiago acquiesça.
« Pour l’instant. »
Mazen observait les données de Spirit.
« Le garçon des ombres a modifié sa fréquence. »
Thiago agrandit le relevé de Tariq.
La chute avait été brève, imparfaite, mais réelle.
« C’était dans son hypothèse théorique. »
Jin regarda un autre graphique.
« Et Trabelsi ? Son profil ne ressemble pas à une compression d’air. »
Thiago fixa la courbe explosive.
« Parce que ce n’en est pas une. Son Spirit repose sur un fluide instable produit par son propre organisme. Les détonations donnent parfois l’impression d’une onde de pression, surtout à distance. »
Cette distinction expliquait plusieurs erreurs d’analyse commises pendant l’attaque.
Dans l’arène, l’Escouade 4 atteignit l’entrée de l’avenue choisie par Soura.
La lumière verte restait visible au-delà des bâtiments.
Tariq regarda les cinq autres avant d’avancer.
Cette fois, personne ne partit avant les autres.
Ils entrèrent ensemble dans le passage.