Chapitre 16
Le signal de départ traversa l’Arène Sud sous la forme d’une vibration grave.
Tariq sentit la distorsion de Mazen avant de comprendre ce qu’elle lui faisait.
La rue devant lui conserva la même longueur, puis son regard lui indiqua soudain que l’intersection suivante se trouvait plus loin qu’un instant auparavant. Lorsqu’il cligna des yeux, la distance revint à quelque chose de normal.
Son propre Spirit réagit avec un retard inhabituel.
L’ombre à ses pieds se souleva à peine avant de retomber.
« Voilà les quatre-vingts pour cent », souffla Raad.
Sa voix venait d’un peu trop loin alors qu’il se tenait à moins de deux mètres.
Kaïs ouvrit une main.
Une faible impulsion se forma, assez pour faire vibrer la poussière autour de ses doigts, puis se dissipa.
Il fronça les sourcils.
« J’ai l’impression que mon corps fait le geste et que mon Spirit le reçoit après. »
Soura regardait déjà les façades.
« Ce n’est pas seulement la puissance. Nos repères changent aussi. »
Leila consulta le petit relais médical qu’elle avait gardé au poignet.
Ses constantes étaient normales.
La sensation de malaise venait donc bien de l’arène.
Goman, lui, examinait le plan simplifié transmis par leur relais d’équipe.
« La balise se trouve quelque part dans le secteur central. La porte nord est à l’opposé. »
Tariq leva les yeux vers lui.
« On reste ensemble. »
Goman marqua une pause.
Avant l’attaque, il aurait probablement ignoré la remarque.
Cette fois, il répondit.
« Si on avance tous au même rythme, Kei ou Ornella nous trouveront avant la balise. »
« Et si on se sépare complètement, une seule capture nous élimine. »
Soura intervint.
« Deux groupes qui restent assez proches pour se rejoindre. »
Raad acquiesça.
« On prend les passages bas. Vous gardez les rues. »
Kaïs regarda le conduit de service ouvert près d’une station simulée.
« Et si vous disparaissez là-dessous ? »
Raad montra son relais.
« On garde la liaison. »
Goman observa rapidement les bâtiments.
« Ça réduit aussi le risque qu’une seule attaque prenne tout le groupe. »
Tariq n’aimait pas l’idée, mais elle avait davantage de sens qu’un bloc de six personnes avançant à découvert.
« D’accord. On garde une distance de rappel courte. Dès que quelqu’un perd la liaison ou rencontre un Capitaine, on se regroupe. »
Goman hocha la tête.
Le compromis lui coûta visiblement moins que quelques jours auparavant.
Raad et Soura descendirent dans le conduit.
Les quatre autres avancèrent par la rue principale.
Pendant près d’une minute, rien ne se passa.
Ce fut suffisant pour que le groupe commence à se dérégler.
La distorsion rendait chaque déplacement plus fatigant qu’il ne l’aurait dû. Kaïs compensait en accélérant, puis devait ralentir lorsque ses jambes lui renvoyaient une distance différente de celle que ses yeux percevaient.
Leila resta près de lui.
« Arrête de corriger à chaque fois. Choisis un rythme et garde-le. »
Kaïs lui lança un regard.
« Je croyais que c’était moi qui devais éviter que tu te blesses. »
« J’ai un rendez-vous médical de plus que toi cette semaine, donc je considère que j’ai l’avantage. »
Tariq entendit l’échange.
Il n’eut pas le temps de sourire.
Goman venait d’accélérer.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
« La rue s’ouvre à gauche. Si on traverse maintenant, on gagne du temps. »
Tariq regarda l’angle.
L’espace semblait effectivement plus court.
Puis la façade voisine se déforma légèrement dans sa vision.
« Attends. »
Goman avait déjà franchi l’intersection.
Son relais grésilla.
Une seconde plus tard, la rue parut s’allonger entre eux.
Tariq jura.
La topologie venait de créer exactement le type de séparation que Soura voulait éviter.
« Goman, reviens sur notre axe. »
Aucune réponse claire.
Seulement un souffle parasité.
Kaïs regarda derrière eux.
Une zone sombre commençait à couvrir le mur d’un immeuble.
Elle ne ressemblait pas à l’ombre naturelle du bâtiment.
Elle avançait contre la lumière.
« Kei. »
Leila le vit aussi.
La masse noire descendit le long de la façade, puis s’étala sur le sol avec une densité qui n’avait rien à voir avec l’ombre de Tariq.
Tariq recula.
Son Spirit réagit instinctivement.
Sa propre ombre s’étira de quelques centimètres et trembla.
Ce n’est pas la même structure que la mienne.
Celle de Kei possédait une présence presque matérielle.
« Dans le bâtiment », dit Kaïs.
Leila regarda la rue où Goman avait disparu.
« Et lui ? »
« Tariq va le chercher. On ne peut pas rester tous les trois dans cette zone. »
Tariq hésita.
La décision était différente de celle prise face à Morgen.
Kaïs ne cherchait pas à protéger Leila en l’empêchant d’agir. Il répartissait les risques.
« Je le ramène. Gardez la liaison ouverte. »
Leila acquiesça.
« Dès que l’ombre entre, on ressort par l’arrière. »
Tariq partit.
Il choisit de ne pas courir immédiatement.
La distorsion rendait la vitesse trompeuse.
Il se força à compter ses appuis et à vérifier les angles plutôt qu’à suivre l’impression de distance.
Observer avant de répondre.
La phrase de Thiago lui revint.
Cette fois, il l’utilisa.
Sur la passerelle supérieure, les superviseurs suivaient les groupes à travers une projection du terrain qui corrigeait automatiquement les déformations de Mazen.
Jin regarda l’Escouade 4.
« Mon cousin tient plus longtemps que prévu avant de faire exactement ce qu’il ne devrait pas faire. »
Thiago ne quitta pas la carte des yeux.
« Il a accepté un plan collectif avant de partir. C’est déjà différent. »
Jin ouvrit un petit sachet de fruits secs.
« Tu deviens généreux. »
« Je décris ce qu’il fait. »
Jin regarda les deux marqueurs correspondant à Raad et Soura sous le niveau de la rue.
« Et eux ? »
« Ils utilisent le réseau inférieur pour limiter l’exposition. »
« Tu leur fais confiance ? »
Thiago tourna légèrement la tête.
« Je les évalue. Ce n’est pas la même chose. »
Jin sourit.
« C’est presque une devise chez vous. »
Thiago l’ignora.
L’Escouade 7 d’Issa progressait beaucoup plus lentement.
Ses six membres restaient en contact visuel, et Issa utilisait les anomalies de perspective comme des données plutôt que comme des obstacles.
« Kaneshiro comprend déjà le principe », dit Jin.
« Il comprend surtout qu’il n’a plus le droit de compenser une erreur par une dépense excessive de Spirit. »
« L’hôpital fait parfois de bons professeurs. »
Thiago reporta son attention sur l’Escouade 4.
Un nouveau marqueur venait d’apparaître près de Goman.
Celui d’Ornella.
Goman comprit son erreur lorsque le carrefour devant lui changea d’orientation pour la troisième fois.
Il s’arrêta.
Le relais de Tariq ne recevait plus correctement sa voix.
Il aurait dû revenir immédiatement.
Une chaleur sèche passa au-dessus de lui.
Goman leva les yeux.
Un faucon composé de braises était posé sur la carcasse d’un véhicule blindé.
Les flammes restaient contenues près de son corps, sans se disperser inutilement dans l’air.
Goman reconnut le contrôle d’Ornella avant même que le familier ouvre ses ailes.
Il étendit une main.
Son Spirit répondit faiblement.
Un champ de pression se forma autour de lui, assez dense pour dévier des débris légers.
Le faucon plongea.
Goman renforça le champ.
La restriction de Mazen lui fit payer chaque correction beaucoup plus cher qu’en temps normal.
Ses genoux cédèrent presque.
Le familier changea d’angle au dernier instant.
Goman comprit qu’Ornella ne testait pas seulement sa défense.
Elle attendait qu’il dépense.
Exactement comme Morgen.
Il relâcha aussitôt une partie du champ.
Le faucon passa au-dessus de lui et remonta.
Je ne vais pas refaire la même chose.
Cette décision arriva cependant trop tard pour le sortir de la place.
Le rapace reprenait déjà de la hauteur.
Une décharge électrique traversa soudain l’ouverture d’une bouche technique.
Elle frappa le flanc du familier.
La puissance était faible, mais l’impact suffit à dérégler son orientation.
Le faucon percuta le côté d’un véhicule avant de se reconstituer dans une pluie de braises.
Raad sortit du passage inférieur, le bras droit tremblant.
Soura apparut derrière lui.
Goman les regarda.
« Vous étiez censés suivre l’axe inférieur. »
Raad reprit son souffle.
« On l’a suivi. Ton relais a commencé à décrocher et Soura a repéré une montée de chaleur au-dessus de nous. »
Soura observait déjà le faucon.
« Il nous a conduits jusqu’ici. »
Goman regarda le conduit.
Ils n’avaient donc pas abandonné le plan.
Ils étaient revenus parce que le plan l’exigeait.
Tariq arriva à son tour par la rue latérale.
« Tu peux marcher ? »
Goman serra les dents.
« Oui. »
Tariq désigna le familier.
« Alors on rejoint les autres avant qu’il recommence. »
Goman hésita.
Son regard revint vers le faucon.
« Si je pars maintenant, il nous suivra. »
Soura répondit :
« Alors on l’emmène où on peut le gérer à plusieurs. »
Goman tourna les yeux vers lui.
Il n’y avait aucune provocation dans sa voix.
Seulement une proposition.
Avant qu’il puisse répondre, le relais de Tariq vibra.
Leila.
Sa voix arriva avec des coupures.
« Tariq, l’ombre de Kei est entrée dans le bâtiment. »
Le groupe se figea.
« Vous êtes où ? »
« Boutique est, deuxième accès. Kaïs essaie de garder le passage arrière ouvert, mais la masse bloque déjà une partie du sol. »
Tariq regarda Goman, Raad et Soura.
Quelques minutes auparavant, il aurait choisi seul qui devait partir en premier.
Cette fois, il demanda :
« Qui a une solution ? »
Soura regarda le faucon.
Raad regarda l’ombre noire qui commençait à apparaître au bout de la rue.
Goman essuya le sang apparu sous son nez.
« Si on court vers eux avec ce familier derrière nous, on ajoute deux problèmes au même endroit. »
Tariq acquiesça.
« Donc on règle celui-ci assez vite pour les rejoindre. »
Le faucon ouvrit de nouveau ses ailes.
La chaleur augmenta autour de la place.
Raad leva sa main.
« Mon tir précédent l’a seulement dévié. »
Soura observa Goman.
« Ton champ peut modifier l’air autour de lui ? »
Goman comprit immédiatement la direction de la question.
Il n’aimait pas qu’elle vienne de Soura.
Cela n’avait aucune importance.
Au même moment, dans la boutique, Kaïs frappa le sol avec une impulsion réduite.
L’ombre de Kei recula sur moins d’un mètre avant de revenir.
Leila se tenait près de la sortie arrière, une main contre le mur pour garder son équilibre dans la distorsion.
« Tu vas épuiser ce qu’il te reste si tu continues comme ça. »
Kaïs regarda la masse noire reprendre sa progression.
« Je sais. »
« Alors arrête de lui répondre de la même manière. »
Il tourna la tête vers elle.
Leila désigna le plafond.
« Elle suit le sol et les murs. On a encore de la hauteur. »
Kaïs leva les yeux.
Pour la première fois depuis que Kei avait fermé la boutique, il cessa de regarder uniquement ce qui avançait vers eux.
Dehors, le faucon d’Ornella prit son envol.
Dans la rue voisine, l’ombre de Kei continua à se répandre.
L’Escouade 4 restait divisée.
Cette fois, pourtant, les six membres avaient enfin commencé à chercher des réponses qui dépendaient les unes des autres.