Chapitre 15
Le chronomètre mural indiquait déjà une heure et trente-sept minutes lorsque la porte s’ouvrit.
Plusieurs élèves relevèrent la tête par réflexe.
Leila Amrani entra dans la salle avec une petite pochette médicale sous le bras et un bracelet de contrôle encore actif autour du poignet. Elle s’arrêta près de Livia sans chercher à rejoindre immédiatement une place.
« Désolée pour le retard. »
Livia consulta l’heure, puis le message enregistré sur son relais.
« Tu m’avais prévenue. Ton rendez-vous a duré plus longtemps que prévu ? »
Leila acquiesça.
« Le contrôle médical était rapide. C’est l’entretien avec la Commission qui a pris du temps. Ils voulaient reprendre tout ce que j’ai fait avec mon Spirit pendant l’attaque. »
Livia regarda brièvement le bracelet.
« Ils ont trouvé quelque chose ? »
« Rien qu’ils aient voulu me dire. Ils ont encore comparé ma signature aux relevés du cube. »
Livia n’insista pas.
Elle désigna une table libre près de Tariq et de Raad.
« Tu arrives en pleine épreuve, donc je te résume uniquement ce qui est nécessaire. Le modèle utilisé aujourd’hui décrit le Spirit par l’interaction entre l’organisme, sa fréquence et l’environnement. L’Autorité de Domaine mesure la domination locale d’une signature sur les conditions nécessaires aux autres techniques. »
Leila posa sa pochette et écouta.
« Le sujet consiste à créer une fenêtre tactique d’au moins deux secondes dans le Domaine de Morgen avec ton propre Spirit. Pas davantage de puissance pour le principe. Tu dois expliquer comment ton pouvoir perturberait sa stabilité. »
Leila regarda les relevés affichés devant elle.
« Combien de temps il me reste ? »
Livia consulta le chronomètre.
« Vingt-trois minutes. »
Kaïs leva la tête.
« C’est impossible. »
Livia lui répondit sans quitter Leila des yeux.
« Elle a un motif médical validé et aura un temps supplémentaire après votre remise. Concentre-toi sur ta copie. »
Kaïs replongea dans ses données.
Leila s’assit.
Elle regarda d’abord les graphiques de Morgen, puis les relevés biologiques ajoutés au dossier.
Sa première réaction fut de chercher une manière de renforcer quelqu’un d’autre contre le Domaine.
Elle raya cette idée presque aussitôt.
Le sujet lui demandait ce que son propre Spirit pouvait faire à la structure adverse.
Je soigne. Je stabilise. Je ramène un organisme vers un équilibre.
Elle resta immobile devant cette phrase.
Alors qu’est-ce qu’un soin devient si je force le mauvais équilibre au mauvais endroit ?
La question lui déplut.
Elle l’écrivit tout de même.
À quelques places, Issa travaillait depuis plus d’une heure sur les trajectoires du sable.
Il avait isolé plusieurs zones où les flux se croisaient avec assez de régularité pour créer des différences de vitesse mesurables.
Son Interchange ne pouvait pas déplacer toute la masse.
Il n’en avait pas besoin.
Si je permute une portion réduite au moment où deux courants entrent en conflit, la correction de Morgen devra compenser plusieurs trajectoires à la fois.
Issa nota le coût estimé.
La masse devait rester faible.
La distance aussi.
Il inscrivit ensuite une limite corporelle claire.
Une solution qui exigeait de dépasser sa propre tolérance neurologique ne comptait pas comme une solution.
Raad, lui, avait abandonné depuis longtemps l’idée d’électriser directement le sable.
Il travaillait sur l’air emprisonné entre les grains.
Son projet reposait sur une ionisation locale suffisamment forte pour créer un canal conducteur, puis sur une variation électromagnétique capable de perturber brièvement la circulation autour de ce point.
Il relut ses calculs.
La marge d’erreur était importante.
Ça peut marcher sur le papier. Sur le terrain, il faudra quelqu’un pour me donner la position exacte.
Son regard se déplaça vers Soura.
Soura écrivait peu.
Il avait superposé les relevés d’humidité aux zones de domination de Morgen et remarqué que la stabilité du sable changeait légèrement chaque fois qu’un apport d’eau modifiait la masse et l’adhérence des grains.
Son protocole ne cherchait pas à arrêter le Domaine.
Il proposait de créer une poche d’humidité très localisée, juste assez dense pour alourdir une portion du sable et provoquer une correction brusque.
Le défaut ne durerait pas longtemps.
Il n’avait pas besoin de durer davantage.
Kaïs travaillait encore sur la pression.
Il avait rayé trois versions de sa réponse.
Toutes reposaient, d’une manière ou d’une autre, sur une explosion plus forte que la précédente.
Il finit par poser son stylo.
Kazuki lui revint en mémoire.
La manière dont le sabreur avait attendu la préparation de sa technique au lieu de répondre à son résultat.
Kaïs reprit sa feuille.
Je ne dois pas pousser le Domaine. Je dois modifier son courant avant qu’il se forme.
Il réduisit son hypothèse à une impulsion courte, placée sur une différence de pression déjà existante.
La quantité de Spirit nécessaire devenait beaucoup plus faible.
Goman avançait dans la direction opposée.
Il ne cherchait plus à maintenir un champ couvrant tout le groupe.
Son calcul concernait une zone étroite de quelques mètres, assez petite pour provoquer une chute locale de pression sans lui imposer le coût du dôme utilisé pendant l’attaque.
Il regarda sa propre équation.
Avant Morgen, il aurait considéré cette réduction comme une faiblesse.
Aujourd’hui, il la voyait comme un choix.
Tariq n’avait toujours pas rempli autant de lignes que les autres.
Son idée avait changé depuis le début de l’épreuve.
Au lieu de chercher une ombre capable de traverser la domination adverse, il cherchait à réduire suffisamment sa propre fréquence pour que le Domaine ait moins de résistance à lui opposer.
La différence était importante.
Il ne voulait plus gagner un duel de densité.
Il voulait cesser d’être une cible énergétique évidente.
Si je diminue ma fréquence avant d’étendre l’ombre, je réduis peut-être la quantité d’information Spirituelle que le Domaine détecte.
Il écrivit le mot détecte, puis le raya.
Livia avait insisté sur les limites des modèles.
Il remplaça la phrase.
Je réduis peut-être l’interaction entre ma technique et la zone dominante.
Cette formulation lui convenait davantage.
Livia annonça :
« Quinze minutes. »
Leila avait déjà rempli la moitié de sa surface.
Son protocole partait de l’homéostasie.
Son Spirit savait reconnaître certains déséquilibres biologiques et pousser un organisme vers une plage de fonctionnement plus stable.
Morgen n’était pas une blessure.
Son Domaine non plus.
Mais son corps devait maintenir en permanence la charge nécessaire au contrôle du sable.
Leila formula donc une hypothèse prudente : appliquer son Spirit non pour réparer, mais pour imposer une régulation inutile au système biologique de Morgen.
Son organisme devrait alors compenser simultanément le Domaine et l’influence extérieure.
Une baisse de stabilité pouvait apparaître.
Elle s’arrêta.
Cette idée ressemblait trop à une intrusion dans un corps sain.
Son poignet médical vibra légèrement lorsque son rythme cardiaque augmenta.
Leila regarda le bracelet.
Voilà pourquoi ils continuent de me poser des questions.
Elle reprit son stylo.
Le protocole resterait théorique.
Elle ajouta plusieurs limites : contact nécessaire, risque élevé pour la cible, incertitude complète sur les effets à long terme.
Livia passa derrière elle.
Son regard s’arrêta sur la première équation.
« Tu n’es pas obligée de transformer ton soin en arme pour réussir cet examen. »
Leila se retourna légèrement.
« Je sais. »
« Alors pourquoi cette piste ? »
« Parce que Morgen s’est intéressé à mon Spirit avant même que je comprenne pourquoi. Je préfère savoir ce qu’il pourrait permettre avant que quelqu’un d’autre me l’explique à sa manière. »
Livia resta silencieuse.
Puis elle acquiesça.
« Dans ce cas, écris aussi pourquoi tu ne l’utiliserais pas sans contrôle médical. »
Leila ajouta la remarque.
Le chronomètre arriva à zéro pour le reste de la classe.
« Posez vos stylos et verrouillez vos surfaces », dit Livia.
Les élèves s’arrêtèrent.
Leila continua.
Kaïs la regarda.
« C’est frustrant. »
Raad répondit :
« Elle a raté plus d’une heure. »
« Je sais. C’est quand même frustrant. »
Livia récupéra les copies une à une.
Elle parcourut rapidement celle de Goman, puis celle de Soura.
Sur celle de Raad, elle s’arrêta au passage sur l’ionisation.
« Tu as déjà étudié ça dans ton ancienne académie ? »
« Les bases. J’avais commencé le module avant de suspendre les cours théoriques. »
« Tu vas devoir le reprendre. Ton idée dépend de calculs que tu ne maîtrises pas encore assez. »
Raad acquiesça sans protester.
Issa remit sa copie.
Livia regarda les limites qu’il avait inscrites sur sa propre technique.
« Tu as enfin écrit un protocole qui tient compte de ton cerveau. »
Issa ajusta ses lunettes.
« L’hôpital a été convaincant. »
Elle passa à Tariq.
Son document contenait moins d’équations, mais davantage de conditions expérimentales.
Livia lut la partie sur la réduction volontaire de fréquence.
« Tu n’as jamais essayé ça. »
« Non. »
« Alors considère que tu viens de proposer une expérience, pas une technique. »
Tariq acquiesça.
« C’est ce que j’ai écrit. »
Livia lui rendit un regard approbateur avant de prendre la copie.
Leila termina neuf minutes plus tard.
Elle verrouilla enfin sa surface.
Livia récupéra son travail et plaça toutes les copies dans un conteneur de données scellé.
« Vos réponses seront évaluées par l’Académie et la Commission. Elles ne servent pas à décider qui est assez puissant. Elles servent à voir si vous comprenez ce que votre Spirit peut faire, ce qu’il ne peut pas faire et ce que vous ignorez encore. »
Elle regarda Leila.
« Certaines hypothèses seront probablement interdites en pratique tant qu’elles n’auront pas été étudiées. »
Leila comprit qu’elle parlait d’elle.
« D’accord. »
Livia ouvrit les portes.
« David Vang vous attend à l’Arène Sud. Votre épreuve pratique commence maintenant. »
Les élèves quittèrent la salle.
Cette fois, Raad et Soura marchaient ensemble sans que personne ne se demande pourquoi ils étaient là.
Kaïs passa devant eux.
« J’ai encore du mal à croire que vous êtes officiellement inscrits. »
Raad répondit :
« Moi aussi. »
Soura ajouta :
« Techniquement, c’est provisoire. »
Kaïs soupira.
« Merci, ça me rassure beaucoup. »
Leila rejoignit Tariq dans le couloir.
« J’ai raté quoi d’autre ? »
« Soura a corrigé le cours. Kaïs s’est fait viser par la prof. Raad a découvert qu’il doit reprendre ses cours. »
« Donc rien d’inhabituel. »
Tariq eut un léger sourire.
Ils atteignirent l’Arène Sud.
Le terrain occupait une vaste cuvette à ciel ouvert conçue pour reproduire un environnement urbain détruit. Des blocs de béton, des carcasses de véhicules et des structures métalliques formaient plusieurs itinéraires possibles jusqu’à la porte nord.
David Vang les attendait au centre.
Thiago, Ornella et Kei se tenaient derrière lui.
Mazen observait depuis une passerelle supérieure.
Jin se trouvait plus loin avec les agents chargés de l’évaluation.
Soura resta cette fois avec les élèves.
Raad le regarda.
« C’est mieux. »
« Quoi ? »
« La dernière version de cette journée dans ma tête finissait avec toi à côté des Capitaines alors que personne ne savait pourquoi. »
Soura le fixa.
« Tu dors assez ? »
Raad préféra ne pas répondre.
Vang leva sa prothèse.
« Vous venez de passer deux heures à chercher une faiblesse dans le Domaine de Morgen. La partie pratique va vérifier si vous savez encore réfléchir quand le terrain vous retire vos habitudes. »
Il désigna l’arène.
« Vous serez répartis en équipes de six. Une balise est cachée dans chaque secteur. Vous devez la récupérer et atteindre la porte nord avec votre équipe complète. »
Ornella prit la suite.
« La simulation modifiera votre environnement. Vos perceptions et votre Spirit seront limités. Nous voulons voir comment vous réagissez lorsque votre meilleure technique n’est plus disponible à pleine puissance. »
Mazen posa une main sur la rambarde.
L’espace au-dessus de l’arène se déforma légèrement.
Les lignes des bâtiments d’exercice semblèrent changer de distance selon l’angle sous lequel on les regardait.
Vang reprit :
« La distorsion topologique réduira l’efficacité de vos signatures d’environ quatre-vingts pour cent. Elle perturbera aussi vos repères spatiaux. »
Kaïs regarda les ruines.
« Quatre-vingts ? »
« Oui. »
« Vous auriez pu commencer par ça. »
« Je viens de le faire. »
Kei sortit une main de sa poche.
« Ornella et moi serons aussi sur le terrain. Nous utiliserons une fraction de nos capacités pour vous traquer. »
Ornella ajouta :
« Mes familiers suivront les variations thermiques. Kei réduira progressivement vos possibilités de déplacement. Si vous restez immobiles trop longtemps, vous nous facilitez le travail. »
Thiago s’avança.
« Une règle supplémentaire. Si un membre de votre équipe est neutralisé, capturé ou abandonne, toute l’équipe échoue. »
Il regarda les élèves.
« L’exercice n’évalue pas votre capacité à sauver la mission en sacrifiant quelqu’un. Il évalue votre capacité à terminer avec tout le monde. »
Les relais de poignet vibrèrent.
Tariq ouvrit son affectation.
Escouade 4 :
Tariq El-Hashem.
Kaïs Trabelsi.
Leila Amrani.
Raad Charara.
Soura Sayal.
Goman Arashi.
Kaïs regarda successivement les cinq autres.
« Ils l’ont fait exprès. »
Goman consulta son propre relais.
« Évidemment. »
Raad regarda Soura.
« Au moins, cette fois, on est officiellement censés être ensemble. »
Leila rangea son bracelet médical sous sa manche.
Tariq relut la composition.
Une semaine auparavant, il aurait cherché immédiatement lequel d’entre eux devait commander.
Cette fois, une autre question lui vint.
Lequel de nous va repérer ce que les autres ne voient pas ?
À quelques mètres, Issa découvrait l’Escouade 7 avec Elian, Caleb, Loris, Thalia et Sira.
Il commença déjà à comparer leurs capacités.
Vang frappa sa prothèse contre sa paume.
« Vous avez trois minutes pour rejoindre vos points de départ. »
Les groupes commencèrent à se disperser.
Tariq se leva avec son équipe.
L’épreuve ne leur demandait plus de comprendre pourquoi ils avaient perdu.
Elle allait vérifier ce qu’ils avaient réellement appris.