Chapitre 14
La salle temporaire avait été installée dans une aile épargnée par l’attaque.
Les murs réactifs fonctionnaient de nouveau, mais plusieurs zones restaient couvertes de plaques de réparation. Une partie de la lumière naturelle entrait encore par des ouvertures renforcées à la hâte après l’effondrement de la façade voisine.
Livia Moreau attendit que tous les élèves soient assis avant de fermer l’accès aux supports de cours.
Les surfaces individuelles devant eux devinrent vierges.
« Aujourd’hui, vous n’allez rien réciter. »
Kaïs regarda la table vide devant lui.
« Ça commence bien. »
Livia l’entendit.
« Si ça peut te rassurer, Trabelsi, je ne suis pas certaine que réciter t’aurait beaucoup aidé non plus. »
Quelques sourires apparurent dans la salle.
Ils disparurent lorsque Livia fit apparaître les relevés de l’attaque sur le mur principal.
Pression atmosphérique.
Humidité.
Concentrations résiduelles de Spirit.
Zones de perte de contrôle.
Les données couvraient presque toute la surface.
« La semaine dernière, vous avez essayé de répondre à Morgen avec ce que vous saviez déjà faire. Pour la plupart, cela signifiait utiliser davantage de Spirit, accélérer votre technique ou chercher un angle différent. »
Son regard passa sur Tariq, Kaïs, Goman, Raad et Soura.
« Ce n’est pas une critique morale. C’est un constat tactique. »
Elle agrandit une courbe.
« Avant de parler de ce qui s’est passé, j’ai besoin de savoir comment vous définissez le Spirit. »
Sira leva la main.
« Un flux produit par l’organisme et façonné par la volonté ? »
« C’est la définition académique de base. Elle reste utile, mais elle ne suffit pas pour expliquer ce que vous avez vu. »
Issa ajusta ses lunettes.
Livia le remarqua.
« Kaneshiro ? »
« Le Spirit ne se contente pas de fournir de l’énergie. Il permet à un organisme d’imposer localement un comportement qui ne devrait pas exister selon les conditions physiques normales. »
Livia acquiesça.
« C’est l’un des modèles les plus utiles actuellement. »
Elle écrivit trois mots sur le mur : organisme, fréquence, environnement.
« Les chercheurs décrivent souvent le Spirit comme une interaction entre ces trois éléments. Votre organisme produit une signature, cette signature est modulée par votre cerveau et votre entraînement, puis elle impose une anomalie à l’environnement. »
Raad leva légèrement la main.
« Quand je produis de la foudre, vous dites donc que je ne crée pas simplement de l’électricité ? »
« Tu crées bien une décharge électrique. La question est de savoir comment ton corps obtient les conditions nécessaires pour la produire, la diriger et survivre à ce processus. Le Spirit sert précisément à rendre possibles des phénomènes qui ne le seraient pas dans ces conditions. »
Raad acquiesça.
Soura regardait les courbes sans prendre de notes.
Livia se tourna vers lui.
« Quelque chose ne te convient pas ? »
« Les chiffres viennent tous des capteurs de l’Académie ? »
« Oui. »
« Alors ils décrivent seulement ce que les capteurs savent mesurer. »
La salle resta silencieuse.
Livia sourit légèrement.
« C’est exactement la raison pour laquelle ton intégration ne sera pas simple. Tu poses la bonne question au mauvais moment. »
Soura ne sembla pas vexé.
« Je peux attendre. »
Livia revint aux données.
« Gardez quand même sa remarque. Un modèle n’est pas la réalité elle-même. C’est une manière de décrire ce qu’on peut observer. »
Cette précision attira l’attention d’Issa.
Livia changea de graphique.
Une série de courbes irrégulières apparut, relevées sur les élèves transformés pendant l’attaque.
Tariq sentit immédiatement sa respiration changer.
Livia le remarqua mais continua.
« Nous ne savons toujours pas si leur état sera réversible. Nous savons en revanche que le cube a retiré une partie de leurs réserves, puis qu’un autre flux a perturbé leur organisation biologique et Spirituelle. »
Elle désigna les courbes.
« Les Suppurations que nous rencontrons habituellement présentent aussi des ruptures sévères de régulation. Cela ne signifie pas que toutes apparaissent de la même manière. »
Issa posa son stylo.
Cette nuance était importante.
Livia poursuivit.
« Une théorie ancienne affirme qu’une Suppuration apparaît lorsqu’un organisme n’arrive plus à maintenir la relation entre sa signature Spirituelle, son corps et son état mental. Une autre insiste davantage sur l’exposition à des résidus, à l’Érosion ou à des altérations extérieures. »
Kaïs fronça les sourcils.
« Donc même vous, vous ne savez pas exactement ce qu’elles sont ? »
« Nous savons beaucoup de choses sur elles. Nous ne savons pas encore tout. C’est différent. »
Tariq repensa au secteur neuf.
La réponse lui aurait paru frustrante avant l’attaque.
Elle lui semblait désormais plus honnête que la certitude.
Goman leva la main sans attendre que Livia l’interroge.
« Ça n’explique toujours pas Morgen. »
Tous les regards se tournèrent vers lui.
Goman continua.
« Mon champ fonctionnait. Tariq utilisait encore son ombre. Kaïs pouvait encore comprimer l’air. Puis, dès que Morgen a concentré son Spirit, nos techniques sont devenues instables. »
Il regarda les relevés.
« Je veux savoir ce qu’il a fait. »
Livia fit apparaître une carte de la cour.
« Les chercheurs de la Commission utilisent le terme Autorité de Domaine pour décrire ce phénomène. »
Deux zones de couleur apparurent autour de points différents.
« Ce n’est pas un pouvoir séparé ni une capacité réservée à une lignée. C’est un modèle qui mesure jusqu’à quel point une signature Spirituelle domine localement les conditions nécessaires aux autres techniques. »
Kaïs se pencha légèrement.
« Donc il annule les autres pouvoirs ? »
« Non. Si c’était une annulation, aucun de vous n’aurait pu utiliser son Spirit. Vos techniques existaient encore, mais leur stabilité diminuait parce que Morgen imposait une anomalie plus dense dans la même zone. »
Livia désigna une série de pics.
« Regardez ici. Goman maintient son champ atmosphérique. Ici, le sable de Morgen traverse la zone. La pression de Goman ne disparaît pas, mais elle doit dépenser davantage pour produire le même effet. »
Goman suivit le graphique.
« Il me forçait à payer plus cher chaque correction. »
« Exactement. »
Tariq regarda un autre relevé.
« Et mon ombre ? »
Livia agrandit sa signature.
« Même principe. Ton Spirit perdait de la cohérence au contact des zones où la domination de Morgen était la plus forte. Le sable n’a pas supprimé ton ombre. Il a rendu son maintien beaucoup plus coûteux. »
Tariq pensa à sa lame qui s’effritait dans la tempête.
Pour la première fois, l’image lui sembla moins incompréhensible.
Livia fit apparaître une dernière équation.
« L’Académie appelle Équation d’Écrasement le rapport entre une technique dominante et les techniques concurrentes présentes dans la même zone. Le nom est spectaculaire, mais l’idée est simple : plus l’écart de stabilité est grand, plus l’utilisateur dominé dépense pour maintenir son anomalie. »
Soura leva les yeux.
« Donc le domaine a forcément des endroits où l’écart est plus faible. »
Livia acquiesça.
« Oui. Centre de contrôle, distance, variations environnementales, concentration, fatigue et géométrie de la technique peuvent créer des faiblesses. »
Kaïs regarda les relevés de pression.
« Et si on frappe assez fort sur une de ces faiblesses ? »
« La question reste de savoir comment tu la trouves avant de mourir en essayant. »
Kaïs se tut.
Livia désactiva le cours.
Les données disparurent.
« Maintenant, vous allez me montrer si vous avez compris quelque chose. »
Un gémissement discret traversa la salle.
Elle fit apparaître un dossier individuel sur chaque surface.
« Deux heures. Même problème pour tout le monde. »
Le schéma de la cour apparut devant eux, accompagné des relevés atmosphériques, hygrométriques et Spirituels enregistrés pendant la phase où Morgen contrôlait le terrain.
« Vous devez proposer, uniquement avec les propriétés connues de votre propre Spirit, un protocole capable d’ouvrir une fenêtre tactique de deux secondes dans son Autorité de Domaine. »
Raad regarda la quantité de données.
« Deux secondes précises ? »
« Au minimum deux secondes mesurables. Une ouverture utile pour extraire quelqu’un, traverser une zone ou lancer une action coordonnée. »
Livia croisa les bras.
« Toute réponse qui se résume à produire plus de puissance reçoit zéro. »
Kaïs la regarda.
« Vous me visez personnellement ? »
« Je vise plusieurs personnes. Tu es seulement la plus facile à identifier. »
Quelques rires étouffés apparurent.
Livia activa le chronomètre mural.
« Commencez. »
Issa entra immédiatement dans les données.
Son dossier médical lui interdisait encore l’utilisation du Spirit, mais personne ne lui avait interdit de calculer.
Il décomposa les trajectoires du sable, compara les variations de pression et chercha les moments où plusieurs flux s’étaient perturbés entre eux.
Le nom Kaneshiro apparaissait déjà sur son dossier d’examen.
Depuis le chapitre précédent, certains élèves regardaient ce nom autrement. Le cours sur les Cinq Familles n’avait jamais été un secret, et la présence d’un Kaneshiro à l’Académie soulevait forcément des questions.
Livia, elle, ne fit aucun commentaire.
Issa non plus.
Raad commença par l’électricité.
Le sable lui posait un problème évident : envoyer une décharge directement dans une masse aussi irrégulière ne garantissait aucun passage utile.
Il examina donc l’air entre les grains.
Si je ne peux pas contrôler le sable, je peux peut-être modifier ce qu’il emprisonne.
Il nota l’hypothèse d’une ionisation locale capable de perturber brièvement la circulation de la tempête.
À deux places de lui, Soura étudiait surtout l’humidité.
Il repéra les moments où le cube avait asséché la cour et ceux où l’eau d’Albert avait créé des poches de densité différentes.
Il écrivit moins que les autres.
Chaque fois qu’il ajoutait une ligne, elle correspondait à une mesure précise.
Kaïs, lui, resta longtemps devant le premier graphique.
Son réflexe naturel consistait à imaginer une explosion de pression assez forte pour écarter le sable.
Il raya l’idée avant de l’écrire complètement.
Kazuki lui avait déjà appris ce que devenait une stratégie lorsque l’adversaire savait exactement ce qu’elle allait produire.
Il chercha donc une variation plus courte, capable de modifier un courant sans engager toute sa réserve.
Goman travaillait sur un autre problème.
Son pouvoir pouvait contrôler la pression, mais Morgen avait exploité le coût nécessaire pour maintenir un champ large.
Il réduisit son hypothèse à une zone minuscule.
Je n’ai pas besoin de protéger toute la cour. J’ai seulement besoin de créer un défaut là où quelqu’un doit passer.
Cette idée le dérangeait.
Elle ressemblait beaucoup plus à ce que Tariq lui avait dit à l’hôpital qu’à ce qu’il aurait écrit avant l’attaque.
Tariq, lui, ne remplissait presque rien.
Il observait la représentation de son ombre dans les relevés.
Sa première intuition consistait à chercher un endroit où le sable ne pouvait pas exercer suffisamment de pression.
Puis il se corrigea.
Son ombre n’était pas un objet qu’il devait pousser à travers le domaine.
Elle dépendait de la lumière, de sa propre signature et de la manière dont il la maintenait.
Il regarda les zones où sa technique avait perdu sa cohérence.
Elles correspondaient aux pics de domination de Morgen.
Alors le problème n’est peut-être pas de rendre mon ombre plus forte.
Il ralentit sa respiration.
Je dois peut-être la rendre moins présente.
L’idée était encore imprécise.
Il nota une première hypothèse : réduire volontairement sa fréquence Spirituelle avant d’étendre l’ombre, afin de diminuer la résistance provoquée par la domination adverse.
Cela ne garantissait rien.
Mais pour la première fois, Tariq cherchait à modifier la règle de son propre pouvoir au lieu de simplement augmenter sa force.
Livia parcourait les rangs.
Lorsqu’elle passa derrière lui, elle lut la première ligne sans s’arrêter.
Tariq continua d’écrire.
Il n’avait pas encore trouvé comment ouvrir les deux secondes demandées.
Il avait enfin trouvé la bonne question.