Chapitre 13
Une semaine s’était écoulée depuis l’attaque, et l’Académie Centrale avait rouvert seulement une partie de ses bâtiments.
Les équipes de reconstruction travaillaient encore autour de la cour principale. Certaines surfaces avaient déjà retrouvé leur apparence d’origine, tandis que d’autres restaient couvertes de plaques de consolidation temporaires qui signalaient clairement les zones encore interdites.
Les systèmes de circulation avaient été reconfigurés pour éviter les secteurs les plus endommagés. Des indications lumineuses apparaissaient directement sur les murs lorsqu’un élève approchait d’un passage fermé, puis disparaissaient dès qu’il changeait de direction.
Le sang avait été nettoyé depuis plusieurs jours.
Les traces, elles, n’avaient pas disparu.
Dans l’amphithéâtre extérieur, plus d’une centaine d’élèves attendaient en silence.
Certains portaient encore des bandages sous leurs vêtements. D’autres n’avaient aucune blessure visible, mais sursautaient au moindre bruit métallique ou au passage d’une équipe de sécurité.
Tariq était assis dans les premiers rangs.
Il dormait un peu mieux depuis son retour de l’hôpital, mais ses nuits restaient découpées par des réveils brusques. Il ne revoyait plus seulement Morgen lorsqu’il fermait les yeux.
Il se revoyait lui-même choisir de courir vers lui.
Cette image lui déplaisait davantage.
Kaïs, assis à sa droite, testait discrètement l’amplitude de sa jambe sous le siège. La plaie de sa cuisse avait presque fermé, mais les médecins lui avaient interdit toute compression importante pendant plusieurs jours encore.
« Si tu continues à bouger comme ça, tu vas finir par rouvrir la blessure », murmura Tariq.
Kaïs cessa son mouvement.
« Je vérifie juste. »
« Tu vérifies toutes les trois minutes. »
« Et toi, tu comptes ? »
Tariq n’eut pas de réponse immédiate.
Issa se trouvait de l’autre côté. Ses nouvelles lunettes étaient plus épaisses que les précédentes et un petit relais médical restait fixé derrière son oreille.
Kaïs regarda l’appareil.
« Ils ne te l’enlèvent toujours pas ? »
« Après les examens de cet après-midi. »
« Tu peux utiliser ton Spirit ? »
Issa remit correctement ses lunettes.
« Théoriquement, oui. Médicalement, non. »
Kaïs soupira.
« Tu arrives même à rendre une interdiction compliquée. »
Issa allait répondre lorsqu’un bruit plus haut dans les gradins attira leur attention.
Raad venait d’apparaître.
Il portait cette fois des vêtements ordinaires et non plus une tenue d’entretien. Soura avançait derrière lui avec l’expression tranquille de quelqu’un qui n’avait manifestement aucune gêne à revenir dans un lieu où il était entré sans autorisation une semaine plus tôt.
Plusieurs élèves les reconnurent.
Kaïs les regarda approcher.
Puis son visage changea.
« Attends. »
Tariq tourna légèrement la tête.
Kaïs pointa Raad du menton.
« Lui, je l’ai vu pendant l’attaque. »
Raad s’arrêta une rangée plus haut.
« J’espère bien. Je t’ai évité de te faire ouvrir en deux. »
Kaïs ne releva pas la remarque.
Il regarda ensuite Soura.
« Et toi aussi. »
Soura acquiesça.
Kaïs plissa les yeux.
« Vous n’étiez pas des agents d’entretien ? »
Raad échangea un regard avec Soura.
Tariq comprit avant Kaïs.
Il posa une main sur son visage.
« Sérieusement ? »
Kaïs regarda autour de lui comme si quelqu’un allait confirmer qu’il avait mal compris.
« Vous vous êtes infiltrés dans l’Académie déguisés en personnel de maintenance, puis vous avez combattu Kazuki devant tout le monde, et personne ne vous a posé la question ? »
Soura répondit calmement :
« Thiago l’a finalement posée. »
Kaïs resta silencieux.
Raad ajouta :
« Une semaine après. »
Tariq détourna le visage pour cacher son sourire.
Même Issa dut regarder vers l’estrade.
Kaïs finit par murmurer :
« On s’est vraiment fait attaquer par des gens organisés pendant que notre propre sécurité laissait entrer deux types avec des tenues d’entretien. »
« On n’avait pas de matériel de nettoyage », corrigea Soura.
Kaïs le fixa.
« C’est ça que tu retiens ? »
Raad s’assit avant que l’échange ne continue.
Deux places leur avaient été réservées dans les rangs du Séminaire.
Leur présence n’était donc plus clandestine.
Thiago avait obtenu pour eux un statut provisoire, conditionné à leur participation aux prochaines évaluations et à un entretien complet sur la manière dont ils avaient franchi les contrôles.
Raad s’installa près de Kaïs.
« Je te préviens, si quelqu’un demande, je suis étudiant maintenant. »
Kaïs regarda sa tenue.
« Ça se voit déjà plus qu’avant. »
Soura prit le siège voisin sans commenter.
Plus bas, Goman Arashi restait isolé.
Il avait récupéré physiquement plus vite que certains médecins ne l’avaient prévu, mais son Spirit demeurait volontairement contenu. Depuis sa sortie de l’hôpital, il n’avait provoqué aucune démonstration inutile de pression.
Jin se trouvait également dans l’amphithéâtre, debout près d’un accès latéral aux côtés de Thiago.
Son regard passa brièvement sur Goman.
Aucun des deux ne fit signe à l’autre.
Tariq remarqua la distance.
Il n’eut pas le temps d’y réfléchir davantage.
Les portes de service s’ouvrirent.
Mazen Nazari entra le premier.
À ses côtés se trouvaient Thiago, Jin, la Capitaine Ornella et le Capitaine Kei. Plusieurs membres du personnel académique les suivirent jusqu’à l’estrade.
Ornella observa les gradins en montant.
Ses cheveux bruns étaient rassemblés en une longue tresse et ses yeux dorés passèrent rapidement d’un groupe à l’autre.
« Ils sont revenus nombreux », dit-elle à Thiago.
« Oui. »
« Je ne sais pas si je trouve ça rassurant. »
Thiago regarda les étudiants.
« Moi non plus. »
Kei, qui tenait un récipient de café entre ses mains, entendit leur échange.
« Ce serait plus inquiétant s’ils avaient tous décidé qu’ils n’avaient rien ressenti. »
Ornella acquiesça.
Mazen atteignit le centre de l’estrade.
Les conversations cessèrent progressivement.
Il ne chercha pas à sourire immédiatement.
« Je ne vais pas commencer en vous souhaitant la bienvenue comme si cette semaine n’avait pas existé. »
Plusieurs élèves relevèrent la tête.
« Certains d’entre vous dorment mal. D’autres ont demandé à changer de chambre parce qu’ils ne supportent plus certains sons ou certaines variations de Spirit. Plusieurs ont choisi de ne pas revenir aujourd’hui. »
Son regard parcourut les rangs.
« Aucun de ces choix ne sera traité comme une faiblesse ou une faute disciplinaire. »
Tariq sentit ses épaules se détendre légèrement.
Mazen poursuivit.
« Ce qui s’est passé ici n’était pas un examen que vous avez raté. L’Académie a été attaquée. Nos procédures ont été détournées et plusieurs de nos camarades ont été blessés ou transformés. La responsabilité de cette attaque appartient à ceux qui l’ont organisée, ainsi qu’aux adultes chargés de comprendre pourquoi nous n’avons pas pu l’empêcher. »
Cette fois, quelques regards se dirigèrent vers les officiers.
Mazen ne les évita pas.
« Nous enquêtons toujours. Tant que les faits ne sont pas établis, personne ne transformera une hypothèse en coupable uniquement parce qu’elle paraît pratique. »
Issa jeta un bref regard à Tariq.
Le message reprenait presque exactement ce qu’Elara leur avait dit à l’hôpital.
Mazen reprit :
« Vous avez également le droit de partir. Si vous ne voulez plus poursuivre le Séminaire, vos dossiers seront transférés sans sanction et sans mention disciplinaire. Ceux qui restent reprendront progressivement les cours et les évaluations. »
Un élève du deuxième rang leva la main.
« Les étudiants transformés ? »
Mazen regarda le garçon.
« Ils sont vivants. Leurs états varient et les équipes médicales travaillent encore sur leur stabilisation. Je ne vais pas vous donner une réponse définitive que nous n’avons pas. »
Tariq apprécia la formulation.
Une semaine auparavant, il aurait voulu une certitude immédiate.
Aujourd’hui, l’absence de mensonge lui suffisait davantage.
Ornella s’avança lorsque Mazen lui céda la place.
« La Commission va renforcer les formations de terrain. Ce n’est pas une punition pour ce qui s’est passé. Ce serait absurde de vous demander de compenser une attaque organisée par davantage de brutalité. »
Kaïs redressa légèrement la tête.
Ornella continua.
« Nous allons travailler votre lecture de situation, votre coopération, votre capacité à reconnaître quand vous n’avez pas assez d’informations et le moment où continuer à utiliser votre Spirit devient plus dangereux que de reculer. »
Tariq pensa immédiatement à sa charge contre Morgen.
Kaïs pensa probablement à Kazuki.
Goman, lui, baissa seulement les yeux.
Kei prit la parole à son tour.
« Les entraînements physiques reprendront aussi, mais les restrictions médicales restent prioritaires. Si votre médecin écrit que vous ne devez pas utiliser votre Spirit, vous ne négociez pas avec votre professeur pour essayer quand même. »
Kaïs regarda ailleurs.
Raad remarqua son mouvement.
« Ça te concerne ? »
Kaïs lui répondit à voix basse :
« Occupe-toi de ta main. »
Mazen revint devant le pupitre.
« Il y a également deux intégrations provisoires dans le Séminaire. »
Plusieurs élèves se retournèrent.
Raad ferma les yeux.
Soura resta parfaitement calme.
« Soura Sayal et Raad Charara ont participé à la défense de la cour pendant l’attaque. Leur présence initiale dans l’Académie fait encore l’objet d’une vérification administrative que je qualifierais de particulièrement créative. »
Quelques rires traversèrent les gradins.
Raad regarda Soura.
« Il aurait pu éviter cette partie. »
« Il aurait pu en dire davantage », répondit Soura.
Mazen continua.
« Raad a déjà suivi une formation dans une académie du sud de la France. Il avait temporairement interrompu ses cours théoriques afin de travailler. Soura, lui, suivra un parcours d’évaluation différent puisque son dossier académique ne correspond pas au cursus habituel. »
Il regarda les deux garçons.
« Leur maintien dépendra des mêmes critères que pour tous les autres : compétence, discipline et capacité à travailler avec une équipe. »
Kaïs leva légèrement la main.
Mazen le regarda.
« Oui, Trabelsi ? »
« Est-ce que contourner la sécurité compte dans la discipline ? »
Un rire plus franc parcourut l’amphithéâtre.
Même Ornella sourit.
Raad répondit avant Mazen.
« Je croyais qu’on devait éviter les questions dont on connaît déjà la réponse. »
Kaïs se tourna vers lui.
« Tu vas vite comprendre pourquoi j’ai posé celle-là. »
Mazen leva une main avant que l’échange s’étende.
« Leur entretien sur ce point n’est pas terminé. Je vous garantis qu’ils l’ont compris. »
Raad acquiesça avec une gravité volontairement exagérée.
Le silence revint plus facilement qu’avant.
Cette fois, il ressemblait davantage à celui d’une classe.
Mazen fit signe à David Vang et Livia Moreau d’approcher.
David portait plusieurs dossiers contre son bras droit ; son bras gauche, remplacé par une prothèse utilitaire, restait replié le long du corps.
Livia avait l’air presque aussi fatiguée que les élèves.
« Monsieur Vang et Madame Moreau reprendront aujourd’hui vos évaluations théoriques et physiques », expliqua Mazen. « Le programme a été modifié après l’attaque. »
Livia posa ses notes sur le pupitre.
« Ceux qui étaient dans la cour avec Morgen, je vous veux devant. Les autres restent dans leurs groupes habituels. »
Les élèves commencèrent à se lever.
Tariq se redressa avec moins de difficulté que la semaine précédente.
Kaïs fit de même en évitant de trop charger sa jambe.
Issa suivit, puis Raad et Soura.
Goman resta assis un instant supplémentaire avant de rejoindre le groupe.
En passant près de Jin, il ralentit légèrement.
« Tu travailles vraiment avec eux maintenant ? »
Jin haussa une épaule.
« Temporairement. »
« Donc l’oncle te surveille à travers Thiago ou Thiago surveille l’oncle à travers toi ? »
Jin sourit.
« Je te répondrai quand j’aurai décidé. »
Goman continua son chemin sans insister.
Tariq avait entendu.
Il comprit que l’enquête autour de Morgen dépassait déjà largement le groupe d’étudiants.
Pourtant, lorsqu’il prit place au premier rang de la salle temporaire, ce n’était plus Morgen qu’il regardait.
Livia venait d’inscrire le premier sujet du jour sur la surface du mur.
La structuration du Spirit.
Pour la première fois depuis l’attaque, Tariq sentit son attention se fixer sur quelque chose qui appartenait à l’après plutôt qu’au passé.
L’Académie restait endommagée.
Eux aussi.
Mais la reprise venait réellement de commencer.