Chapitre 12
Le bureau tactique de la Commission avait retrouvé son activité avant que Thiago, lui, retrouve le sommeil.
Depuis l’attaque, il travaillait sur une table réactive couverte de cartes, de journaux d’accès et de séquences enregistrées à l’Académie. Les données apparaissaient directement à la surface lorsqu’il les appelait, puis disparaissaient dès qu’il changeait de dossier.
Une ligne revenait pourtant dans tous les rapports : soixante-huit heures avant le Séminaire, une autorisation de niveau A avait modifié plusieurs paramètres de maintenance.
Thiago refusa encore de transformer ce fait en accusation.
Morgen avait été Capitaine. Il connaissait les procédures, les anciennes architectures de sécurité et la manière dont la Commission classait ses accès. Une aide interne restait possible, mais elle n’était pas encore démontrée.
La porte du bureau s’ouvrit.
Thiago leva les yeux.
Jin Arashi entra sans uniforme de Commission, vêtu d’un long manteau sombre et d’une tenue suffisamment simple pour que son appartenance familiale ne soit visible que dans sa manière de se déplacer.
L’air autour de lui semblait légèrement moins dense. Ses pas produisaient peu de bruit, non parce qu’il cherchait à se cacher, mais parce que son contrôle atmosphérique corrigeait instinctivement les turbulences autour de son corps.
« On m’a dit que mon autorisation avait déjà été transmise », dit Jin.
Thiago consulta la notification apparue au bord de la table.
« Elle l’a été avant même qu’on me demande mon avis. »
« Mon oncle considère probablement que cela fait gagner du temps. »
« Ton oncle considère surtout que mon enquête lui appartient dès qu’un Arashi est blessé. »
Jin ne chercha pas à défendre Okontek.
« Il considère beaucoup de choses comme lui appartenant. Ça évite certaines discussions à table. »
Thiago désigna le siège opposé.
« Tu es ici comme agent externe. Tu n’interroges personne sans m’en informer, tu ne récupères aucun document pour ton clan et tu ne touches pas aux données brutes. »
Jin s’assit.
« Ce sont des règles raisonnables. »
Thiago le fixa.
« La difficulté sera de vérifier combien de temps tu les considères raisonnables. »
Jin eut un léger sourire, puis regarda les cartes de l’Académie.
« Où en êtes-vous sur l’entrée de Morgen ? »
Thiago fit apparaître la chronologie.
« Modification de maintenance soixante-huit heures avant l’attaque. Plusieurs secteurs de détection ont ensuite cessé de comparer certaines signatures avec les contrôles secondaires. Le confinement, lui, a fonctionné normalement. »
Jin observa les horaires.
« Donc quelqu’un ne voulait pas casser l’Académie. Il voulait créer un passage suffisamment propre pour ne pas attirer l’attention avant le Séminaire. »
« C’est aussi mon analyse. »
« Et vous pensez que cette personne travaille encore à l’intérieur ? »
Thiago secoua la tête.
« Je pense seulement qu’un accès de haut niveau a été utilisé. Je ne transforme pas encore cet accès en individu. »
Jin regarda Thiago avec davantage d’attention.
« Je comprends pourquoi mon oncle vous trouve pénible. »
« Le sentiment est réciproque. »
Jin fit glisser la chronologie jusqu’à la fuite de Morgen.
« Il manque pourtant une deuxième moitié au problème. Entrer demande un accès. Sortir avec un cube saturé de Spirit, après avoir attiré un Capitaine jusque dans le quartier d’affaires, demande autre chose. »
Thiago agrandit la carte de la ville.
Aucune capture exploitable de Morgen n’apparaissait après son départ de l’Académie.
« Nous avons perdu sa trace à moins de deux kilomètres », dit Thiago. « Les relais urbains n’ont relevé aucune signature stable correspondant à la sienne. »
« Il n’a pas pu effacer toute une ville autour de lui. »
« Non. »
Jin suivit les axes de circulation jusqu’aux quartiers les plus anciens, où l’infrastructure d’avant 2054 avait été modernisée par couches successives.
« Alors il connaissait des passages qui ne sont pas surveillés de la même manière, ou quelqu’un les connaissait pour lui. »
Thiago pensa au réseau de service, aux anciens tunnels logistiques et aux quartiers où les capteurs publics partageaient encore leur architecture avec des systèmes civils plus anciens.
« Un réseau local », dit-il.
« Probablement plusieurs personnes plutôt qu’un seul contact. »
Thiago conserva l’hypothèse dans le dossier sans lui attribuer le statut de conclusion.
Jin regarda alors une série d’enregistrements classés comme secondaires.
« Ça vient de l’Académie ? »
« Caméras de maintenance et relais de sécurité. Je vérifie toutes les personnes présentes qui ne figuraient pas sur les listes du Séminaire. »
Une image apparut.
Deux jeunes hommes portant des vêtements d’entretien traversaient une passerelle technique quelques minutes avant le confinement.
Jin agrandit la séquence.
« Ceux-là ne sont pas sur votre registre. »
« Non. »
L’enregistrement continua.
Quelques minutes plus tard, l’un des deux sauta dans la cour et lança une décharge électrique contre la lame de Kazuki.
Le second descendit à son tour et manipula l’eau présente sur le sol avec suffisamment de précision pour perturber ses appuis.
Jin regarda Thiago.
Thiago regarda l’image.
Il fit revenir la séquence au début.
Les deux garçons portaient toujours leurs uniformes de maintenance.
Thiago resta silencieux pendant que l’un d’eux envoyait une seconde décharge.
Jin finit par demander :
« Vos équipes d’entretien reçoivent une formation de combat ? »
Thiago ne répondit pas immédiatement.
Il ouvrit les rapports médicaux.
Raad Charara.
Soura Sayal.
Tous les deux avaient été enregistrés parmi les survivants interrogés après l’attaque.
Thiago se rappela les avoir vus dans la cour, puis à l’hôpital, sans jamais remettre en question leur présence parce qu’ils se tenaient avec les autres étudiants et répondaient naturellement aux questions.
Il posa les deux fiches côte à côte.
« Personne ne leur a demandé pourquoi ils étaient là. »
Jin relut les rapports.
« Apparemment, non. »
Thiago ouvrit le dossier de Soura.
Très peu d’éléments officiels apparaissaient. Aucun cursus académique en cours, plusieurs signalements de quartier et des interventions non déclarées autour de zones où des Suppurations avaient été aperçues.
Ses résultats comportementaux pendant l’attaque, en revanche, étaient précis : lecture de l’humidité, adaptation immédiate au terrain, coordination avec des combattants qu’il connaissait à peine.
Le dossier de Raad était différent.
Il avait bien été inscrit dans une académie du sud de la France. Son cursus théorique avait été interrompu temporairement plusieurs mois plus tôt, officiellement pour des raisons professionnelles.
Depuis, il travaillait par périodes et n’avait pas réintégré les cours.
« Lui a déjà une formation », dit Thiago.
Jin regarda Raad immobiliser son poignet après une décharge.
« Et il travaille assez pour savoir qu’il ne peut pas se permettre de rester en cours à plein temps. »
Thiago consulta les informations disponibles.
Le dossier ne donnait aucun motif plus précis, et il n’avait pas l’intention d’en inventer un.
« Son académie le considère toujours comme inscrit administrativement, mais en pause théorique. »
Jin revint sur la première image.
« Comment sont-ils entrés ? »
Thiago ouvrit les journaux de maintenance.
Une autorisation de travail temporaire avait été utilisée le matin du Séminaire par une entreprise sous-traitante.
Le nom de Raad n’y figurait pas.
Celui de Soura non plus.
Thiago releva les yeux.
« Ils ont utilisé une équipe extérieure comme couverture. »
« Ce qui veut dire qu’ils ont eux-mêmes réussi à entrer dans l’Académie au moment où vous cherchez comment Morgen y est entré. »
Thiago n’aimait pas la formulation.
Elle était pourtant exacte.
« Je vais leur demander comment. »
Jin regarda encore le combat contre Kazuki.
« Celui qui manipule l’eau repère les changements de mouvement avant les autres. »
« Soura. »
« Et Raad sait déjà exploiter une ouverture créée par quelqu’un d’autre. Il manque de contrôle, mais il n’apprend pas à combattre en partant de zéro. »
Thiago ferma les images.
« Tu viens de résumer pourquoi je vais parler aux deux. »
Jin se redressa.
« Mon oncle m’envoie surveiller votre enquête et ma première contribution consiste à vous faire recruter deux faux agents d’entretien. »
« Ta première contribution consiste surtout à confirmer que je dois revoir toutes les personnes que nous avons cessé de questionner parce qu’elles avaient l’air d’être à leur place. »
Le sourire de Jin disparut.
Cette conclusion l’intéressait davantage.
Thiago contacta Mazen Nazari.
Le directeur répondit par liaison audio.
« Thiago. »
« J’ai deux cas à vous soumettre. Soura Sayal et Raad Charara. »
Mazen consulta probablement les dossiers dès qu’ils arrivèrent sur son canal.
« Soura n’est pas inscrit chez nous. »
« Justement. Il est entré pendant le Séminaire avec une tenue d’entretien et s’est retrouvé à combattre Kazuki. »
Un silence suivit.
« Et personne ne l’a remarqué ? »
Thiago regarda Jin.
« Manifestement, nous étions occupés. »
Mazen passa au second dossier.
« Raad Charara. Académie du sud, cursus théorique suspendu temporairement. »
« Il travaillait au moment des faits. Il accompagnait Soura et possède déjà une base académique suffisante pour ne pas être traité comme un débutant. »
« Vous voulez les interroger ou les recruter ? »
« Les deux. »
Thiago fit apparaître leurs séquences de combat.
« Soura remarque des choses que nos élèves ne voient pas. Raad sait fonctionner avec lui et a déjà reçu une formation structurée. Si nous cherchons des personnes capables de travailler dans des environnements où nos méthodes habituelles échouent, je ne vois aucune raison d’en prendre un et d’écarter l’autre. »
Mazen resta silencieux avant de répondre.
« Vous voulez les intégrer au prochain examen pratique. »
« Sous statut provisoire. Leur maintien dépendra de leurs résultats et de ce qu’on apprend sur leur intrusion. »
« Et si leur manière d’entrer ressemble trop à celle de Morgen ? »
Thiago regarda les faux uniformes.
« Alors notre entretien deviendra beaucoup plus intéressant. »
Mazen donna finalement son accord.
Lorsque la liaison se coupa, Jin regarda Thiago.
« Vous recrutez souvent les gens qui contournent vos contrôles ? »
« Seulement quand ils survivent assez longtemps pour m’expliquer comment ils ont fait. »
Jin se leva.
« Je comprends mieux pourquoi mon oncle m’a envoyé ici. »
Thiago lui transmit une copie limitée du dossier de fuite.
« Commence par vérifier les anciens réseaux logistiques entre l’Académie et les quartiers sud-est. Aucun contact avec ta famille avant que j’aie validé ce que tu trouves. »
Jin accepta le fichier.
« Vous avez déjà oublié que je traite parfois les règles comme des suggestions ? »
Thiago le regarda.
« Non. C’est précisément pour ça que je viens de te le dire en face. »
Jin quitta le bureau.
Thiago resta devant les deux images figées de Raad et Soura.
Pendant plusieurs jours, personne ne leur avait demandé ce qu’ils faisaient à l’Académie.
Cette erreur était presque embarrassante.
Elle venait peut-être pourtant de lui donner deux recrues dont l’enquête avait besoin.