Chapitre 11
L’hôpital militaire avait placé les survivants de l’Académie dans une même unité de surveillance.
Les lits n’étaient pas alignés dans une salle ouverte comme autrefois. De fines cloisons translucides pouvaient isoler chaque patient sans empêcher les médecins de suivre leurs constantes sur les surfaces réactives intégrées aux murs.
Issa détestait déjà l’endroit.
Deux capteurs souples étaient fixés contre ses tempes et un troisième suivait l’activité de son système nerveux le long de sa nuque. Chaque tentative pour se redresser déclenchait une vibration discrète destinée à lui rappeler l’interdiction d’utiliser son Spirit.
À quelques mètres, Kaïs avait la cuisse immobilisée et une bande de contention autour du thorax.
Tariq occupait le lit voisin. Ses côtes n’étaient pas fracturées, mais les muscles respiratoires avaient été suffisamment éprouvés pour que chaque inspiration profonde lui arrache encore une grimace.
Goman se trouvait plus loin, torse bandé et relais personnel retourné contre la table de chevet pour ne plus voir les notifications qui continuaient d’arriver de sa famille.
Elara, installée près de l’entrée, était la seule adulte blessée de la pièce.
Elle avait déjà essayé trois fois de consulter les rapports de l’Académie.
Les médecins avaient bloqué son accès après la quatrième tentative.
La porte s’ouvrit.
Leila entra la première, suivie de Raad et de Soura. Aucun des trois n’était hospitalisé, mais leurs examens avaient duré assez longtemps pour retarder leur visite.
Kaïs les regarda approcher.
« Vous avez réussi à éviter les lits, vous. »
Leila s’arrêta près de lui.
« Je peux demander qu’on t’en trouve un deuxième si tu veux répartir tes plaintes. »
Kaïs leva les yeux vers elle.
« Tu parles comme une infirmière depuis hier. »
« Depuis hier, tu te comportes comme quelqu’un qui essaie de convaincre des médecins qu’une blessure disparaît si on la conteste assez longtemps. »
Raad détourna le visage pour cacher un sourire.
Kaïs le vit.
« Toi, ne commence pas. »
Raad leva sa main droite, encore entourée d’un support léger.
« Je ne commence rien. Je ne peux toujours pas fermer correctement deux doigts. »
Soura prit une chaise et s’assit près du mur.
Le ton de la pièce s’allégea pendant quelques instants.
Puis plus personne ne trouva quoi dire.
Le bruit régulier des systèmes médicaux remplit l’espace.
Kaïs fut le premier à rompre le silence.
« Kazuki a compris mon rythme en quelques échanges. »
Il regardait le plafond.
« Je pensais que mon problème était surtout la puissance disponible. En réalité, il savait ce que j’allais faire avant même que je termine de préparer l’air. »
Leila ne répondit pas tout de suite.
Kaïs poursuivit.
« Ce qui m’énerve, ce n’est même pas qu’il soit plus fort. C’est qu’à partir du moment où il m’a lu, j’ai continué à essayer la même chose. »
Raad regarda son support de main.
« On a tous fait ça à un moment. »
« Toi aussi ? »
« Deux décharges presque identiques sur le même bras. La seconde a marché uniquement parce que Soura avait déjà compris ce que Kazuki protégeait. »
Soura intervint sans quitter le mur des yeux.
« La première nous a surtout appris comment il réagissait. »
Raad haussa une épaule.
« C’est une façon généreuse de le présenter. »
Goman tourna enfin la tête vers eux.
« Vous parlez comme si avoir perdu proprement rendait la défaite plus acceptable. »
Kaïs le regarda.
« Tu préfères quoi ? Qu’on fasse semblant d’avoir été à deux doigts de gagner ? »
« Je préfère que vous arrêtiez de transformer vos erreurs en conversation de groupe. »
Tariq parla depuis son lit.
« Tu peux ne pas participer. »
Goman fixa le plafond avant de répondre.
« J’ai maintenu un champ pour protéger des gens que je ne connaissais pas. Morgen m’a vidé assez longtemps pour mesurer comment je compensais. Ensuite il a brisé le champ dès qu’il a trouvé le bon point. »
Il tourna légèrement le visage vers Tariq.
« Je n’ai pas besoin d’une discussion pour savoir que j’ai perdu. »
Tariq resta calme.
« Non. Mais tu as peut-être besoin de savoir pourquoi. »
L’air autour du lit de Goman se densifia à peine.
Elara leva immédiatement la tête.
« Si l’un de vous déclenche un Spirit ici, je demande qu’on vous sépare dans deux ailes différentes. »
La pression disparut.
Goman regarda Tariq.
« Alors explique-moi pourquoi, puisque tu sembles avoir la réponse. »
Tariq prit le temps de respirer avant de parler.
« Parce qu’on a tous cru qu’on devait répondre immédiatement à ce qu’on avait devant nous. Kaïs a cherché à frapper Kazuki plus fort. J’ai quitté les blessés pour courir sur Morgen. Toi, tu as continué à maintenir le même type de protection pendant qu’il apprenait comment elle fonctionnait. »
Goman ne l’interrompit pas.
Tariq poursuivit.
« Lui, il nous regardait choisir. Nous, on réagissait. »
Cette fois, personne ne répondit tout de suite.
Issa ouvrit les yeux.
« C’est probablement la différence la plus importante. »
Kaïs tourna la tête vers lui.
« Tu étais réveillé depuis combien de temps ? »
« Assez pour entendre que vous répétez enfin quelque chose d’utile. »
Le médecin de garde apparut derrière la cloison translucide.
« Kaneshiro, vous êtes censé vous reposer. »
Issa regarda le capteur à sa tempe.
« Je suis allongé. »
Le médecin lui adressa un regard qui annonçait qu’il avait déjà perdu patience.
« Votre cerveau aussi doit se reposer. »
Issa attendit qu’il reparte.
Raad souffla.
« Tu vas finir attaché au lit. »
« Ce serait inefficace. »
Soura détourna enfin le regard du mur.
« Ça ne l’empêcherait pas de parler. »
Même Goman laissa passer une brève expiration qui ressemblait presque à un rire.
Le moment retomba rapidement.
Leila s’approcha du lit de Tariq.
« Comment tu te sens depuis hier ? »
« Moins mal. »
« Ce n’est pas ce que je demande. »
Tariq regarda ses mains.
« J’ai compris que je pouvais savoir qu’une décision était mauvaise et quand même la prendre. »
Leila resta silencieuse.
Tariq reprit.
« Au secteur neuf, je pouvais encore me dire que je n’avais jamais vu ce genre de situation. Avec Morgen, je savais déjà ce que ça donne quand je fonce sans regarder le reste. »
Il inspira lentement.
« Ça veut dire que mon problème n’est pas seulement le manque d’expérience. »
Leila hocha légèrement la tête.
« C’est déjà plus précis. »
« Ce n’est pas très rassurant. »
« Ce n’est pas obligé de l’être pour être utile. »
Goman observa Tariq d’un autre œil.
Il n’y avait toujours aucune sympathie dans son expression, mais le mépris automatique avait diminué.
Un des étudiants de troisième année hospitalisés près de lui prit la parole.
« Je n’arrête pas de penser à l’entrée des assaillants. »
Elara tourna la tête.
« Pourquoi ? »
« Parce que les barrières n’ont pas réagi. Je suis passé trois fois par les contrôles pendant le Séminaire. Elles détectaient même les variations de Spirit des délégations étrangères. »
Issa ferma les yeux comme s’il remettait de l’ordre dans ce qu’il savait déjà.
« Thiago a fait geler les journaux de sécurité avant qu’on quitte l’Académie. »
Elara acquiesça.
« Et une modification de maintenance a été faite avec une autorisation élevée avant l’attaque. »
Raad croisa les bras.
« Donc quelqu’un leur a ouvert. »
« Ce n’est pas ce que ça prouve », répondit Issa.
Raad regarda vers lui.
« Tu viens de dire qu’une autorisation interne a modifié le système. »
« J’ai dit qu’une autorisation élevée a été utilisée. Morgen a été Capitaine. Il peut avoir récupéré des accès, copié des identifiants ou obtenu l’aide de quelqu’un. Ce sont plusieurs hypothèses différentes. »
Elara approuva.
« La Commission enquête précisément pour éviter de choisir trop tôt celle qui nous arrange le plus. »
Tariq pensa au cube, au confinement et au départ programmé de Thiago.
« Mais ils connaissaient nos procédures. »
« Oui », dit Elara. « Ça, on peut l’affirmer. »
Le silence qui suivit fut moins lourd que celui du début.
Pour la première fois, ils ne cherchaient pas à remplir les blancs.
Ils distinguaient simplement ce qu’ils savaient de ce qu’ils supposaient.
Leila s’assit près d’Issa.
« Et moi ? »
Personne ne fit semblant de ne pas comprendre.
« Morgen a réagi à mon Spirit. Thiago m’a demandé de ne pas quitter l’Académie seule et maintenant deux agents vérifient tous mes déplacements. Est-ce que quelqu’un sait quelque chose de plus ? »
Issa répondit le premier.
« Non. »
Leila le regarda.
« Tu n’as même pas une théorie ? »
« J’en ai plusieurs. Aucune ne mérite encore de devenir une réponse. »
Elle accepta difficilement la phrase.
Soura parla ensuite.
« Le cube réagissait à ton soin avant la transformation des étudiants. Donc Morgen reconnaissait déjà quelque chose dans ta signature. »
Leila passa ses doigts sur la paume de sa main droite.
« C’est tout ? »
« C’est tout ce qu’on peut défendre. »
Elle regarda successivement Issa et Soura.
« Vous êtes fatigants de la même manière. »
Raad sourit.
« Je le dis depuis longtemps. »
Cette fois, Leila rit réellement, mais brièvement, avant que son regard ne revienne vers ses mains.
La porte s’ouvrit de nouveau.
Thiago entra.
Son uniforme avait été remplacé, mais les marques de fatigue restaient visibles sur son visage.
La conversation s’arrêta.
« Je ne viens pas pour une audition », dit-il. « Les médecins m’ont donné cinq minutes. »
Kaïs regarda les capteurs autour de lui.
« On dirait que tout le monde a cinq minutes sauf nous. »
Thiago ignora la remarque.
« L’Académie restera fermée plusieurs jours. Les cours théoriques seront déplacés à distance dès que les équipes auront terminé la sécurisation des données. Les évaluations pratiques sont suspendues. »
Goman demanda immédiatement :
« Les transformés ? »
Thiago le regarda.
« Vivants. Contenus. Les médecins ne concluent encore rien sur leur état à long terme. »
Goman acquiesça.
Thiago poursuivit.
« Albert et Roen sont en garde médicale. Kazuki n’a pas été retrouvé. »
Soura demanda :
« Et Morgen ? »
« Toujours recherché. »
Tariq serra les doigts sur le drap.
Thiago le remarqua.
« Si vous retenez une seule chose de cette attaque, ne retenez pas que vous devez devenir assez forts pour le battre la prochaine fois. »
Plusieurs regards se levèrent vers lui.
« Vous avez été manipulés parce qu’on vous a placés dans une situation où chaque réaction semblait urgente. Si vous en tirez seulement une obsession de puissance, vous lui facilitez déjà le prochain travail. »
Tariq baissa les yeux.
Kaïs ne protesta pas.
Goman resta immobile.
Issa, lui, observait Thiago comme s’il venait de confirmer quelque chose qu’il cherchait déjà à formuler.
Thiago se dirigea vers la porte.
Avant de sortir, il ajouta :
« Une dernière chose. Les familles commencent à intervenir dans l’enquête. »
Goman ferma les yeux.
« Évidemment. »
« Les Arashi ont obtenu l’autorisation d’envoyer un agent externe dans ma division. »
Cette fois, Goman rouvrit les yeux.
« Qui ? »
Thiago répondit sans enthousiasme.
« Jin Arashi. »
Le silence changea immédiatement de nature.
Goman fixa le plafond.
« Vous allez le détester. »
Thiago posa la main sur l’ouverture.
« J’ai déjà commencé. »
Il sortit.
Kaïs regarda Goman.
« C’est ton frère ? »
« Mon cousin. »
« Il est comment ? »
Goman réfléchit avant de répondre.
« Il comprend vite, parle trop et considère qu’une règle cesse d’être utile dès qu’elle ralentit son raisonnement. »
Raad regarda Soura.
« Ça ne semble pas si grave. »
Goman tourna les yeux vers lui.
« Attends qu’il décide de t’aider. »
Personne ne trouva quoi ajouter.
À l’extérieur, l’hôpital poursuivait son rythme régulier pendant que l’enquête prenait une nouvelle direction.
La défaite de l’Académie ne concernait déjà plus seulement ceux qui l’avaient vécue.
Les familles venaient d’entrer dans l’affaire.