Chapitre 5
Chapitre 5 - Les prémices d’une guerre
La pièce était imprégnée d’une tension lourde, presque oppressante, malgré l’espace qu’offrait la grande salle en bois qui servait de maison au chef du village. Une longue table occupait le centre, autour de laquelle étaient réunis les figures les plus importantes de la communauté, tous marqués par les événements récents. Les visages fatigués, les regards sérieux, chacun portait encore les traces visibles ou invisibles de l’attaque qui venait d’avoir lieu. Des cartes étaient étalées devant eux, certaines couvertes de marques ajoutées à la hâte, d’autres annotées avec une précision plus ancienne. Les informations s’y accumulaient sans vraiment apporter de réponses claires, renforçant davantage l’inquiétude ambiante que la dissipant. À l’extrémité de la table, un homme en armure plus brillante que les autres se tenait debout, ses mains appuyées sur le bois. Son équipement, soigneusement entretenu, tranchait avec celui des soldats présents, indiquant sans difficulté un statut plus élevé. Son regard parcourut lentement l’assemblée avant qu’il ne prenne la parole, imposant naturellement le silence. « Ceux que nous avons affrontés n’étaient qu’une unité de repérage. » Sa voix était maîtrisée, posée, mais suffisamment lourde pour que chacun comprenne immédiatement la gravité de ses mots. Il laissa un court instant s’écouler avant de poursuivre, prenant soin de mesurer chacune de ses phrases. « Nous sommes actuellement dans la période de l’année où les guerres de territoire éclatent entre les différentes espèces de monstres. Habituellement, ces affrontements restent confinés aux zones profondes et ne menacent pas directement les villages. » Son regard se posa sur la carte étendue devant lui, puis remonta vers l’assemblée. « Mais les rapports que nous recevons sont différents cette fois. Les éclaireurs et les villages voisins rapportent tous la même chose. La forêt de Norlf subit une invasion massive de monstres, bien au-delà de ce qui est considéré comme normal. » Un silence pesant s’installa, comme si les mots eux-mêmes refusaient d’aller plus loin. « Et nous n’en connaissons pas encore la cause. » L’information resta suspendue dans l’air, sans réponse, sans solution immédiate. Ce fut alors un autre homme qui prit la parole, sa voix plus directe, plus ancrée dans la réalité du terrain. Martin Ford, le second du village, se pencha légèrement en avant, ses mains posées sur la table, son regard ferme. « Dans ce cas, nous n’avons pas le luxe d’attendre. » Son ton ne laissait place à aucune hésitation. « Notre priorité doit être la protection des villageois. Les défenses doivent être renforcées immédiatement et les patrouilles augmentées. Nous ne savons pas quand aura lieu la prochaine attaque, et si ce n’était qu’un groupe d’éclaireurs, alors le véritable mouvement est encore en approche. » Il marqua une pause, laissant ses mots s’ancrer. « Si l’ensemble du groupe migre jusqu’ici, ce village ne tiendra pas. » Personne ne contesta. Le chef du village, assis en bout de table, resta silencieux. Son regard plissé par les années et l’expérience suivait chaque intervenant avec attention. Ses mains jointes devant lui témoignaient d’une réflexion profonde, pesant chaque élément avant de prendre une décision. Son calme n’était pas de l’indifférence, mais une forme de retenue maîtrisée. C’est alors qu’une voix plus jeune brisa cet équilibre. « Et lui ? » Tous les regards se tournèrent dans la même direction. Un jeune homme, sans doute le fils du chef et futur héritier du village, venait de prendre la parole. Son regard était fixé sur l’étranger présent dans la pièce, sans détour ni hésitation. « Pourquoi un inconnu participe à cette réunion ? » Sa méfiance était claire, presque assumée. « On ne connaît ni son nom, ni d’où il vient, ni ce qu’il cherche ici. » Il le détailla brièvement, son expression se durcissant légèrement. « Et vu son apparence… on dirait surtout un barbare de l’ouest. » L’homme visé resta silencieux quelques secondes. Assis légèrement en retrait, il n’avait pas cherché à intervenir jusqu’à présent. Sa tenue, une simple toge prêtée par un habitant du village, contrastait avec celle des autres, et malgré les soins reçus, certaines traces de son combat restaient visibles sur son corps. Il n’avait rien de rassurant. Rien de familier. Et pourtant, tous savaient ce qu’il avait fait. Il releva légèrement la tête, son regard se posant calmement sur le jeune homme, sans agressivité mais sans détour. « Stark. » Sa voix était simple, directe. « Je m’appelle Stark. » Le nom sortit naturellement, sans hésitation. Pendant un bref instant, un souvenir traversa son esprit. Un enfant du village, encore marqué par l’émerveillement, l’avait comparé à une étoile après avoir assisté à son affrontement contre le troll d’élite. L’image lui revint clairement, et avec elle, une évidence simple. Il avait simplement adapté le mot. Le rendant moins évident. Plus personnel. Il ne chercha pas à en dire davantage. La tension dans la pièce ne disparut pas immédiatement après la prise de parole du jeune homme, mais elle fut rapidement reprise par une voix plus posée, plus ancrée dans le concret. Martin Ford, le vice-chef du village, redressa légèrement sa posture avant de prendre la parole, son regard passant brièvement sur Stark avant de se tourner vers l’assemblée. « Notre invité nous a protégés d’un ennemi que nous n’aurions pas pu vaincre seuls. » Sa voix était calme, mais ferme, laissant peu de place à la contestation. « Le tenir informé de la suite des opérations me semble donc non seulement logique, mais nécessaire. » L’homme en armure brillante, toujours debout en bout de table, hocha légèrement la tête avant d’ajouter à son tour, d’un ton plus mesuré mais tout aussi affirmé : « De plus, depuis son arrivée, les villageois semblent s’être apaisés. Beaucoup pensent que des renforts nous ont été envoyés. Dans une situation comme celle-ci, il serait contre-productif de créer de la division inutilement. » Son regard se posa un instant sur le fils du chef, sans animosité, mais avec une certaine fermeté. « Et une aide supplémentaire n’est jamais malvenue… à moins que cela ne dérange notre ami ? » La question, bien que formulée avec une apparente légèreté, restait dirigée. Stark, de son côté, n’avait pas réellement envisagé de refuser. Depuis quelques instants déjà, une nouvelle fenêtre s’était imposée à lui, flottant légèrement dans son champ de vision sans perturber la discussion.
┌ ┐ [C] [BCU] 𝚀𝚞ê𝚝𝚎 [C] [C]───────────────── [C] Nouvelle quête : Sauvetage des fondations [C] [C] Objectif : Aider le village [C]───────────────── [C] └ ┘
Il l’avait observée sans y prêter plus d’importance que nécessaire, mais l’intention était claire. L’objectif restait flou dans sa formulation, mais au vu de la situation, l’interprétation ne demandait pas beaucoup d’effort. Ils allaient être attaqués. Et il devait les aider à tenir. Il releva légèrement la tête, ramenant son attention sur la pièce. « Je serai là pour vous aider autant que possible. » Sa réponse était simple, directe, sans emphase, mais suffisante pour clore le débat. La discussion reprit ensuite, se recentrant sur l’organisation du village, les défenses à renforcer et les mouvements à anticiper. Stark, lui, se contenta d’écouter sans intervenir davantage, enregistrant les informations utiles sans chercher à s’impliquer dans des décisions qui ne dépendaient pas encore de lui.
Un peu plus tard, la pièce avait retrouvé un semblant de calme.
Stark se trouvait désormais seul dans la petite chambre qui lui avait été attribuée. La lumière extérieure filtrait à travers la fenêtre, éclairant partiellement l’intérieur, tandis que le village, encore marqué par les événements récents, poursuivait lentement sa reconstruction. Il resta debout face à la fenêtre, observant les allées et venues des habitants, les gestes fatigués mais déterminés, les échanges discrets entre ceux qui avaient survécu. Ses pensées dérivèrent naturellement vers les dernières paroles du chef du village. Le couvre-feu. L’interdiction de sortir après vingt heures. Et surtout— Les spectres. Il plissa légèrement les yeux, réfléchissant. Il n’était pas encore familier avec ce monde, ni avec ses règles exactes, mais certaines choses restaient universelles. Peu importe l’endroit, peu importe l’époque, les humains partageaient des constantes. Et parmi elles— Le mensonge. Depuis qu’il avait retrouvé une partie de son énergie, il percevait davantage. Ce n’était pas encore clair, pas totalement maîtrisé, mais suffisant pour remarquer les incohérences, les hésitations, les non-dits. Le chef du village cachait quelque chose. Il en était sûr. Il allait continuer à réfléchir lorsqu’un bruit à la porte le sortit de ses pensées. On frappa. Il se tourna légèrement. « Entre. » La porte s’ouvrit, laissant apparaître Martin Ford, dont l’attitude contrastait immédiatement avec celle qu’il avait en réunion. Plus détendu, presque souriant, il salua Stark d’un signe de tête avant d’entrer. « Je m’excuse pour le comportement du fils du chef. » Il laissa échapper un léger rire. « Nous sommes tous un peu sous pression en ce moment, et voir un inconnu apparaître soudainement, capable de faire ce que tu as fait… disons que ça soulève des questions. » Il marqua une courte pause, puis ajouta d’un ton plus léger : « Enfin, tu vois l’idée. » Il se redressa légèrement. « Dis-moi, ça te dirait de m’accompagner pour une petite promenade ? » Stark accepta simplement, sans poser de question.
Quelques instants plus tard, ils se trouvaient à l’extérieur.
Le village, bien que marqué par les récents combats, était loin d’être figé. Les habitants s’activaient, réparant ce qui pouvait l’être, transportant du matériel, organisant les ressources restantes. Malgré la fatigue, une certaine cohésion se dégageait de leurs actions. Martin avançait à un rythme tranquille, saluant régulièrement les villageois qu’ils croisaient. À chaque échange, on sentait une proximité sincère. Il prenait le temps d’échanger quelques mots, de s’assurer que tout allait bien, de rassurer quand c’était nécessaire. Stark observa la scène sans intervenir. L’homme était apprécié. Pas seulement respecté. Apprécié. Une femme, occupée à réparer une barrière, releva la tête en les voyant passer. « Martin ! Tu devrais te reposer un peu aussi, tu sais. » Il esquissa un sourire. « Et laisser tout le travail aux autres ? Jamais. » Un enfant passa en courant à côté d’eux, ralentissant brièvement pour regarder Stark avec curiosité avant de repartir aussitôt. Martin jeta un regard amusé dans sa direction. « Tu es déjà devenu une sorte de légende ici, tu sais. » Ils continuèrent ainsi jusqu’à atteindre l’entrée du village, où plusieurs habitants et soldats renforçaient les défenses. Des structures improvisées prenaient forme, des pieux étaient plantés, des barricades consolidées. Martin s’arrêta. Son expression changea légèrement. Plus sérieuse. « Écoute… » Il hésita une fraction de seconde avant de poursuivre. « Quand tout ça sera terminé… quitte le village. Peu importe ce qu’il se passe ici. » Stark resta silencieux, observant son expression. Il ne demanda pas pourquoi. Il posa simplement sa main sur l’épaule de Martin. Un geste simple. Naturel. « Ne t’inquiète pas. Tout ira bien. » Son ton était calme, presque familier, comme s’il avait déjà prononcé ces mots des centaines de fois auparavant. Une manière d’ancrer une certitude, même lorsqu’elle n’existait pas encore. Comme une lumière qu’on refuse d’éteindre. Martin resta silencieux un instant, puis hocha légèrement la tête. Stark se détacha finalement, laissant le vice-chef reprendre ses occupations, et décida de continuer seul. Il marcha sans but précis, laissant ses pas le guider à travers le village, jusqu’à atteindre une zone un peu plus dégagée où un groupe de cinq chevaliers s’entraînait. Leurs mouvements étaient précis, coordonnés, marqués par l’habitude et la discipline. Les échanges étaient rapides, contrôlés, chacun testant les limites de l’autre sans chercher à blesser. À quelques mètres de là, un homme en armure observait la scène. Le même chevalier qui se trouvait à la table un peu plus tôt. Stark resta quelques instants à observer les chevaliers sans intervenir. Ils s’entraînaient avec sérieux, alternant entre des échanges de lames, des déplacements coordonnés et des exercices plus techniques sous l’œil vigilant de leur capitaine. Celui-ci ne disait pas grand-chose, mais sa simple présence suffisait à imposer une certaine rigueur. À chaque erreur, un regard lui suffisait pour obtenir une correction immédiate. À chaque posture mal tenue, à chaque appui mal placé, il intervenait d’un mot bref, d’un geste précis, sans jamais hausser la voix. Il n’y avait ni agitation ni désordre dans leur manière de s’exercer ; tout semblait calibré, construit, répété encore et encore pour qu’aucun geste ne soit laissé au hasard. Stark regarda cela avec curiosité. Il comprenait le principe d’un entraînement, bien sûr, mais il n’avait jamais réellement eu besoin d’un tel cadre. Dans son monde, sa puissance avait toujours existé avec lui, comme une évidence, comme quelque chose de naturel, presque organique. Ici, en revanche, il commençait à voir que la force seule ne suffisait pas toujours. Ce monde avait ses codes, ses méthodes, ses habitudes, et les humains qui y vivaient avaient visiblement appris à survivre par la discipline autant que par le courage. Il n’eut cependant pas le loisir de rester simple observateur très longtemps. L’un des chevaliers, un jeune homme au visage fier et à l’attitude un peu trop assurée, finit par remarquer sa présence. Il interrompit son échange avec un camarade, essuya d’un revers de main la sueur qui perlait sur son front, puis tourna pleinement la tête dans sa direction avec ce petit sourire que Stark avait déjà vu chez beaucoup d’hommes sûrs d’eux : celui de quelqu’un qui pense avoir trouvé une cible facile. « Qu’est-ce qu’il regarde, lui ? » lança-t-il, assez fort pour que les autres l’entendent. Deux autres chevaliers tournèrent la tête à leur tour. L’un d’eux haussa vaguement les épaules, comme si cela ne l’intéressait pas vraiment, mais le premier, lui, avait déjà décidé d’aller plus loin. Il s’avança de quelques pas, son épée d’entraînement reposant négligemment contre son épaule, et détailla Stark de haut en bas. La simple toge qu’il portait, sa posture détendue, l’absence d’armure, tout semblait nourrir le mépris naissant dans son regard. « Je te reconnais pas parmi les nôtres. T’es un invité, c’est ça ? » demanda-t-il avec un ton qui ressemblait moins à une question qu’à une provocation. Stark ne répondit pas immédiatement. Il se contenta de le regarder calmement, ce qui sembla agacer davantage le chevalier. « Je te parle. Ou alors tu fais partie de ces types qui ont l’air mystérieux juste parce qu’ils savent pas aligner trois mots ? » Quelques rires étouffés se firent entendre derrière lui. Rien de franchement méchant, mais assez pour montrer que la scène amusait les autres. Stark soupira intérieurement. Il n’avait pas spécialement envie de perdre son temps avec ça, mais il comprenait aussi la logique de la situation. Il était un inconnu, introduit brusquement dans un village sous tension, regardé avec curiosité, parfois avec gratitude, parfois avec méfiance. Dans ce genre de contexte, il était presque inévitable que certains cherchent à le tester. Le jeune chevalier, prenant le silence de Stark pour une faiblesse, continua sur sa lancée. « On m’a dit qu’un étranger s’était illustré contre les trolls, mais j’imagine que les histoires grossissent vite quand les gens ont peur. Si ça se trouve, t’as juste eu de la chance au bon moment. » Cette fois, Stark leva légèrement les yeux vers lui, sans changer d’expression. « Peut-être. » La réponse, brève mais parfaitement neutre, fit disparaître le sourire du chevalier. Il avait probablement espéré de la gêne, de l’hésitation, ou au moins une justification. À la place, il n’avait obtenu qu’un mot presque indifférent. « Alors prouve-moi le contraire, » répliqua-t-il. « Viens te battre. À moins que tu préfères rester là à te donner des airs. » Le capitaine des chevaliers n’intervint pas. Il observait simplement, les bras croisés, comme s’il voulait voir jusqu’où la situation irait. Stark remarqua d’ailleurs très bien qu’aucun des autres n’essayait réellement d’empêcher le duel. Certains avaient l’air amusés, d’autres curieux, et un ou deux semblaient déjà douter que la scène tourne comme prévu. Stark finit par avancer de quelques pas, s’arrêtant en face du chevalier. Il n’adopta aucune garde particulière, ne demanda aucune arme et ne prit même pas la peine de retirer la toge qui recouvrait encore son corps. Il resta simplement debout, calme, au point que cela donna l’impression qu’il ne considérait même pas cela comme un combat. Le chevalier eut un petit rire nerveux. « T’es sérieux ? Tu vas te battre comme ça ? » « Tu voulais tester quelque chose, non ? » répondit Stark. « Vas-y. » L’agacement se lisait désormais clairement sur le visage de son adversaire. Il recula légèrement, prit une vraie posture de combat et lança le premier assaut. Son attaque n’était pas mauvaise. Au contraire, elle était rapide, propre, bien exécutée. Il visait surtout à prendre l’initiative, à imposer son rythme dès le départ pour forcer Stark à subir. Mais celui-ci se contenta de décaler très légèrement son corps, juste assez pour laisser la lame passer devant lui sans le toucher. Le chevalier enchaîna immédiatement avec une seconde frappe, puis une troisième, augmentant progressivement la vitesse de ses mouvements. Ses attaques formaient une séquence cohérente, clairement apprise et répétée, mais plus il accélérait, plus l’écart réel entre eux devenait visible. Stark ne paraissait pas impressionné. Il ne faisait aucun geste spectaculaire, ne bondissait pas, ne forçait pas. Il se déplaçait simplement de quelques centimètres à chaque fois, avec une précision presque insolente, comme s’il lisait le combat avant même qu’il n’ait lieu. Le regard du chevalier commença à changer. L’assurance hautaine qu’il affichait au début laissa progressivement place à une tension plus palpable. Il comprenait que quelque chose clochait. Les attaques qu’il lançait auraient dû au moins forcer Stark à reculer, à se protéger davantage, à montrer un signe d’effort. Mais rien ne venait. Stark, lui, continuait à le regarder avec ce calme presque désarmant. Il observait sa respiration, son appui dominant, la manière dont son épaule droite annonçait légèrement ses frappes avant même que le bras ne parte, la façon dont sa frustration commençait déjà à perturber sa technique. Le combat était en train de se jouer bien avant le choc des corps, et son adversaire ne s’en rendait même pas compte. Piqué dans son orgueil, le chevalier décida alors de s’engager plus franchement. Il lança une feinte haute avant de pivoter brusquement pour frapper plus bas, cherchant à surprendre Stark dans la transition. L’intention était meilleure, le rythme plus dangereux. Cette fois, Stark bougea vraiment. Il avança au lieu de reculer, entra dans l’espace du chevalier avant la fin du mouvement, posa une main sur son poignet armé et l’autre sur son avant-bras, puis pivota avec une fluidité déconcertante. Le chevalier perdit instantanément son équilibre. Tout alla très vite. Son bras fut guidé hors de son axe, ses appuis se croisèrent, sa hanche céda avant même qu’il ne comprenne ce qui se passait, et l’instant d’après il se retrouva projeté au sol avec une brutalité qui arracha un bruit sec à l’assistance. Son épée lui échappa des mains et glissa plusieurs mètres plus loin. Le silence tomba d’un coup. Personne ne rit cette fois. Le chevalier resta une seconde allongé, le souffle coupé, plus choqué qu’autre chose. Il se redressa rapidement, surtout pour sauver ce qui pouvait encore l’être de sa dignité, mais son visage trahissait une incompréhension totale. « Comment… » Il ne termina pas sa phrase. Stark était toujours à la même place, dans la même posture tranquille, comme si ce qu’il venait de faire n’avait demandé aucun effort. « Tu t’ouvres trop quand tu veux accélérer, » dit-il simplement. « Et tu cherches à dominer avant d’avoir compris ton adversaire. » La remarque, prononcée sans méchanceté mais avec une évidence presque désarmante, eut l’effet d’une gifle supplémentaire. Quelques-uns des autres chevaliers détournèrent un instant le regard, comme s’ils ressentaient presque la honte à sa place. Le capitaine finit par s’avancer, mettant un terme implicite à l’échange. Il ne regarda même pas le chevalier humilié, trop concentré sur Stark. Arrivé à sa hauteur, il s’arrêta quelques secondes, l’observant comme on observe quelque chose qu’on essaie de comprendre. « Ce que tu viens de faire n’était pas juste un bon mouvement, » dit-il finalement. « Tu as utilisé l’aura sans même y penser. » Stark fronça très légèrement les sourcils. « L’aura ? » Le capitaine sembla surpris, non pas par la question elle-même, mais par la sincérité avec laquelle elle avait été posée. « Tu ne connais pas ce terme ? » « Non, » répondit Stark. « Si c’est le nom que vous donnez à l’énergie, alors non, je le découvre. » Le capitaine prit le temps de le détailler à nouveau, comme pour vérifier qu’il n’était pas en train de se moquer de lui. Mais rien dans l’attitude de Stark ne suggérait une quelconque plaisanterie. « L’aura, » reprit-il, « c’est l’énergie qu’un combattant fait circuler dans son corps pour renforcer ses mouvements, affiner ses sens et soutenir ses techniques. Certains l’utilisent pour renforcer leur lame, d’autres pour durcir leur corps, d’autres encore pour accélérer leurs réflexes. Mais ce que je viens de voir n’a rien d’ordinaire. » Stark regarda brièvement sa propre main, comme s’il essayait de rapprocher ce mot d’une sensation qu’il connaissait déjà sous une autre forme. « Donc vous donnez un nom à ça, » dit-il calmement. « Intéressant. » Le capitaine haussa légèrement un sourcil. « Tu parles comme quelqu’un qui a toujours utilisé cette énergie sans jamais l’apprendre. » « C’est à peu près ça, » répondit Stark avec franchise. Autour d’eux, les autres chevaliers avaient totalement changé d’attitude. Celui qui avait voulu l’humilier était désormais silencieux, debout un peu en retrait, et son regard n’avait plus rien de moqueur. Les autres, eux, observaient Stark avec une attention bien différente de celle du début. Il n’était plus un étranger vaguement suspect ou un type en toge à l’allure étrange. Il venait de battre l’un des leurs sans arme, sans effort apparent, et surtout sans chercher à l’écraser plus que nécessaire. Le capitaine, lui, semblait bien plus intéressé par le potentiel de Stark que par la petite humiliation qui venait d’avoir lieu. « Si tu ne connais même pas le concept d’aura, alors ce que tu fais instinctivement pourrait devenir monstrueux une fois maîtrisé. » Stark releva légèrement les yeux vers lui. « Monstrueux ? » Le capitaine eut un léger sourire, le premier depuis le début. « Dans le bon sens du terme. » Stark resta silencieux un instant, puis reposa son regard sur sa main. Il repensa aux combats récents, à la fine couche dorée qui recouvrait parfois son corps, à la manière dont son énergie avait agi tantôt comme une protection, tantôt comme une arme, tantôt comme une extension presque consciente de sa volonté. Si ce monde appelait cela l’aura, alors cela signifiait qu’il venait encore une fois de tomber sur une règle qu’il utilisait déjà sans en connaître le nom. Et quelque part, cette idée lui plaisait. Parce qu’elle signifiait qu’il avait encore beaucoup à découvrir. « D’accord, » dit-il enfin en relevant la tête. « Alors explique-moi. Qu’est-ce que l’aura, exactement ? »