Chapitre 14
Chapitre 14 - Le rang S inattendu Les tests commencèrent sans mise en scène particulière, comme s’il s’agissait d’une procédure routinière répétée des centaines de fois, mais dès les premières secondes, il devint évident que quelque chose ne se déroulait pas comme prévu. Stark ne cherchait pas à impressionner, il suivait simplement les consignes, exécutait les exercices demandés avec sérieux, sans excès, sans démonstration volontaire, et pourtant, chaque résultat dépassait largement les limites attendues. Le test de vitesse fut le premier à poser problème. On lui demanda de parcourir une distance définie en un minimum de temps, une épreuve simple, utilisée pour évaluer les capacités physiques de base. Stark se mit en position, attendit le signal, puis se mit à courir, sans réfléchir davantage, sans chercher à optimiser quoi que ce soit. En quelques secondes à peine, il avait atteint la ligne d’arrivée, si rapidement que les personnes chargées de mesurer la performance restèrent immobiles un instant, comme si elles n’étaient pas certaines de ce qu’elles venaient de voir. L’un d’eux vérifia plusieurs fois les instruments, pensant à une erreur, mais le résultat restait le même. Il avait pulvérisé le record, précédemment instauré par Jaal un autre prodige. Le test de force confirma immédiatement la tendance. Une machine magique était utilisée pour mesurer la puissance brute d’un individu, une sorte de dispositif capable d’absorber un impact et d’en traduire l’intensité en valeur mesurable. Stark frappa une première fois, sans y mettre toute sa force, pensant que cela suffirait largement, mais le résultat dépassa déjà la limite supérieure de l’échelle standard. On lui demanda de recommencer, cette fois en s’impliquant réellement, et lorsqu’il exécuta la consigne, la machine émit un bruit étrange avant de s’arrêter net, incapable de traiter l’impact correctement. Le test de réaction ne fit qu’accentuer l’écart. Des projectiles magiques étaient lancés à différentes vitesses et sous différents angles, censés surprendre le candidat et tester sa capacité à réagir en situation imprévisible. Stark ne bougea presque pas au début, observant simplement les trajectoires, puis se mit à intercepter, esquiver ou dévier chaque attaque avec une précision presque dérangeante, comme s’il voyait venir chaque mouvement avant même qu’il ne soit exécuté. À ce stade, les examinateurs avaient complètement changé d’attitude sans même s’en rendre compte, car là où ils échangeaient encore quelques remarques au début des épreuves, ils s’étaient progressivement tus, absorbés par ce qu’ils avaient sous les yeux, se contentant désormais de noter méthodiquement chaque résultat tout en observant Stark avec une attention bien plus sérieuse qu’au départ. Le passage au test de mana marqua un nouveau moment clé dans l’évaluation, car contrairement aux épreuves physiques qui restaient compréhensibles malgré leurs résultats anormaux, cette étape était censée donner une lecture claire et précise du potentiel magique du candidat. Une sphère magique flottait légèrement au-dessus d’un socle gravé de runes, un dispositif standard utilisé pour analyser la profondeur et la stabilité de la réserve de mana, et on demanda simplement à Stark de poser sa main dessus tout en se concentrant un minimum afin de permettre à l’artefact d’effectuer sa lecture correctement. Stark suivit les instructions sans se poser de question particulière, posant sa main sur la surface lisse de la sphère avec un calme total, et presque immédiatement, celle-ci réagit. Une lumière apparut sous sa paume, d’abord faible, comme à chaque début d’analyse, puis elle gagna en intensité de manière continue, sans jamais se stabiliser comme c’était normalement le cas. Les runes gravées autour du dispositif commencèrent à s’activer les unes après les autres, traduisant la montée en charge du système d’analyse, mais au lieu de converger vers une valeur précise, l’énergie semblait s’accumuler sans limite claire, comme si la sphère ne trouvait aucun point d’arrêt naturel dans ce qu’elle tentait de mesurer. L’intensité continua d’augmenter, encore et encore, dépassant les seuils habituels sans montrer le moindre signe de stabilisation, au point que certains examinateurs commencèrent à échanger des regards inquiets, comprenant que ce qu’ils observaient n’entrait dans aucun cadre classique d’évaluation. Les runes gravées à sa surface commencèrent à clignoter de manière irrégulière, comme si elles recevaient plus d’informations qu’elles n’étaient capables d’en traiter, et très vite, l’ensemble du dispositif entra dans un état instable, oscillant entre plusieurs niveaux d’analyse sans jamais se fixer sur une valeur précise. Les examinateurs échangèrent un regard presque instinctivement, sans même avoir besoin de parler pour comprendre qu’ils étaient face à un cas qui ne correspondait à rien de ce qu’ils avaient l’habitude de traiter. Au départ, ils avaient simplement pensé à une réserve de mana particulièrement élevée, ce qui, bien que rare, restait dans le domaine du possible, surtout pour certains individus talentueux ou bien entraînés, mais très vite, cette hypothèse ne tint plus. Ce qu’ils observaient ne ressemblait pas à une quantité mesurable qui atteignait un plafond, mais à quelque chose qui continuait de croître sans jamais montrer le moindre signe de stabilisation, comme si la sphère tentait de remplir un récipient qui n’avait tout simplement pas de limite. Ce n’était pas une question de niveau, ni même de puissance brute, c’était une anomalie dans la manière même dont l’énergie était lue. L’un des examinateurs s’approcha légèrement, posant la main sur le socle pour tenter de réguler le flux d’analyse, injectant un ajustement manuel afin de forcer la sphère à se stabiliser, mais la tentative ne produisit aucun effet réel. Au contraire, les runes réagirent de manière encore plus instable, certaines s’éteignant tandis que d’autres s’illuminaient de manière incohérente, comme si le dispositif perdait progressivement sa capacité à interpréter ce qu’il recevait. La lumière monta une dernière fois en intensité avant de s’interrompre brutalement, la sphère s’éteignant d’un coup sec, laissant place à un silence inattendu dans la salle. Personne ne parla immédiatement. L’arrêt était trop net, trop anormal pour être ignoré, et pendant quelques secondes, les examinateurs restèrent immobiles, cherchant une explication logique à ce qu’ils venaient de voir, sans réellement en trouver. L’un d’eux finit par se redresser et prendre une décision rapide, car rester bloqué sur une analyse impossible n’apporterait rien de plus, et dans ce genre de situation, il existait déjà un protocole. Faute de pouvoir établir une mesure fiable, Stark fut assigné temporairement à un cercle magique de rang 3, non pas parce que cela correspondait à son niveau réel, mais simplement parce qu’il fallait une base administrative pour valider son inscription, en attendant qu’un évaluateur spécialisé, capable de traiter ce type de cas atypique, puisse être consulté. Même parmi eux, ce genre de décision restait inhabituel, ce qui se lisait clairement dans leurs expressions, mais personne ne remit en cause le choix, car il n’y avait tout simplement pas d’alternative immédiate. Les autres résultats furent ensuite rassemblés, compilés avec une rigueur presque mécanique, chaque donnée étant intégrée dans l’évaluation globale, et une fois le processus terminé, les informations furent affichées officiellement. La conclusion tomba sans détour, sans mise en scène particulière, mais avec un impact immédiat sur tous ceux qui y assistaient. Stark Mazd venait d’être classé rang S. Officiellement. Malgré des performances moyennes aux tests écrits, où Stark avait clairement montré ses limites théoriques, notamment sur certains aspects culturels ou historiques qu’il ne maîtrisait pas encore parfaitement, ses capacités physiques et énergétiques suffisaient largement à compenser, au point de le placer directement au sommet. La réaction ne se fit pas attendre, et même si personne ne cria immédiatement, la tension dans la salle changea en une fraction de seconde. Les conversations en cours s’interrompirent, certains regards se tournèrent vers le panneau d’affichage, puis vers Stark, et très vite, un brouhaha contenu commença à se propager, mélange de murmures, de commentaires à voix basse et d’échanges rapides entre aventuriers qui tentaient de comprendre ce qui venait d’être annoncé. Ce n’était pas simplement une surprise, c’était une anomalie dans un système que tous pensaient maîtriser, car dans ce milieu, atteindre le rang S n’était pas seulement une question de performance brute, mais aussi de réputation, de reconnaissance, d’un parcours déjà validé par les autres. Or, Stark n’était rien de tout ça,il n’avait aucun historique, aucun nom, aucune trace et pourtant, il venait d’être placé au sommet. Certains se rapprochèrent légèrement, cherchant à vérifier l’information de leurs propres yeux, d’autres restèrent en retrait, analysant la situation avec plus de prudence, mais dans tous les cas, personne ne resta indifférent. Très vite, les premières hypothèses commencèrent à circuler, certaines évoquant une simple erreur de calcul, un bug dans le système d’évaluation, tandis que d’autres, plus méfiantes, parlaient déjà de manipulation, d’un coup monté pour servir les intérêts du duché dans une période instable. Ce genre de décision, dans un environnement aussi structuré que celui des aventuriers, ne pouvait pas être pris à la légère, et le fait qu’elle le soit malgré tout ne faisait qu’alimenter les doutes. Stark percevait tout cela sans vraiment s’y attarder. Les regards posés sur lui, les discussions à demi-mot, l’atmosphère qui se tendait légèrement autour de sa présence, tout cela ne lui était pas étranger, mais ne l’intéressait pas particulièrement non plus. Il n’était pas venu ici pour être reconnu, ni pour entrer dans un jeu de réputation. Sans chercher à répondre à qui que ce soit, il s’approcha simplement du comptoir, récupéra sa licence fraîchement validée et jeta un rapide coup d’œil aux informations inscrites dessus, juste assez pour confirmer que tout était en ordre, puis il tourna les talons. Il quitta la guilde dans un calme presque décalé par rapport à l’agitation qu’il laissait derrière lui, traversant la salle principale sans accorder plus d’attention aux regards qui continuaient de le suivre. Une fois à l’extérieur, le bruit de la ville reprit immédiatement le dessus, effaçant en partie l’ambiance lourde qu’il venait de quitter, et il continua de marcher sans objectif précis, cherchant simplement à s’éloigner suffisamment pour retrouver un peu de tranquillité. Il trouva une auberge sans difficulté, comme si son corps avait naturellement suivi un chemin logique dans cet environnement encore nouveau pour lui. Le lieu était simple mais propre, suffisamment discret pour ne pas attirer l’attention, et après un échange rapide avec le propriétaire, il obtint une chambre sans complication. L’endroit n’avait rien d’exceptionnel, mais il suffisait largement pour ce dont il avait besoin. Une fois seul, il prit quelques secondes pour observer la pièce, puis s’installa sans se presser, laissant son corps relâcher la tension accumulée depuis son arrivée à la guilde. Le calme revint progressivement, et avec lui, une sensation plus stable, plus posée, comme s’il venait de franchir une étape sans encore en mesurer toutes les conséquences. Mais à l’extérieur, la situation était déjà en train d’évoluer. Car si Stark avait choisi de s’éloigner sans faire de bruit, la ville, elle, n’avait pas oublié ce qu’elle venait de voir. —-- Quelques heures plus tard, dans une rue animée, une voix éclata. Jack Bestia. Debout, au milieu de la foule, un journal à la main, observant l’annonce avec un large sourire. « AHAHAH… c’est qui ce type ? Un rang S ? » Son regard brillait. « N’importe quoi… » Il leva la tête. Puis hurla. « STAAAAAAARK ! » Sa voix résonna dans toute la rue, attirant immédiatement l’attention, et quelque part, au milieu de la ville, Stark l’entendit. Jack reprit, sans retenue. « Je suis Jack Bestia ! Si t’es vraiment un rang S comme ils veulent nous le faire croire, alors je te défie dans l’arène ! » Il pointa le ciel, comme pour marquer l’annonce. « Dans trois jours ! Si tu te montres pas, ça voudra dire que t’es qu’un lâche qui mérite pas son titre ! » Puis il éclata de rire, satisfait, avant de disparaître à son tour, laissant derrière lui une foule déjà en train de s’agiter. —------------ Le lendemain matin, l’agitation s’était propagée bien au-delà des murs de la guilde, et ce qui n’était au départ qu’une annonce interne était devenu en quelques heures un véritable sujet public, repris, commenté et amplifié dans toute la ville. Dans les rues principales comme dans les quartiers plus modestes, on voyait des gens regroupés autour des vendeurs de journaux, certains feuilletant déjà les pages avec empressement, d’autres attendant leur tour avec impatience, et très vite, les exemplaires commencèrent à manquer tant la demande était forte. Les manchettes ne parlaient que de ça, mettant en avant le nom de Stark Mazd accompagné de mentions comme “nouveau rang S” ou “évaluation controversée”, et chaque article proposait sa propre lecture des événements, certains restant prudents, d’autres n’hésitant pas à prendre position de manière plus affirmée. Les discussions ne restaient jamais longtemps neutres. Dans les tavernes, sur les marchés, aux abords des bâtiments administratifs, les conversations tournaient rapidement autour de cette même question, et chacun semblait avoir un avis à donner, souvent influencé par ce qu’il avait lu ou entendu quelques minutes plus tôt. Les résultats de Stark, qui n’auraient jamais dû circuler aussi vite, avaient clairement fuité, et les détails concernant ses performances physiques exceptionnelles, son évaluation de mana incohérente et son niveau global alimentaient toutes les interprétations possibles. Très vite, la ville se structura autour de deux visions opposées. D’un côté, ceux qui voyaient dans cette apparition soudaine la naissance d’un nouveau prodige, un individu exceptionnel qui venait renforcer l’image du duché de Martin, déjà réputé pour avoir vu émerger plusieurs figures majeures au fil des années. Pour eux, Stark n’était qu’un exemple supplémentaire de ce phénomène, une preuve que certains talents apparaissaient sans prévenir et qu’il fallait savoir les reconnaître rapidement. De l’autre côté, un groupe tout aussi vocal refusait d’accepter cette version, estimant que l’ensemble de l’évaluation était trop incohérent pour être crédible, et que tout cela ressemblait davantage à une mise en scène orchestrée pour redorer l’image du duché dans un contexte où les récents événements liés à la forêt de Norlf avaient fragilisé sa position. Les arguments s’enchaînaient, se contredisaient, se renforçaient selon les interlocuteurs, mais aucun camp ne parvenait réellement à s’imposer, car dans les faits, personne ne disposait d’assez d’informations pour trancher définitivement. Cette incertitude ne faisait qu’alimenter davantage l’intérêt général, transformant un simple résultat d’évaluation en véritable sujet de spéculation à l’échelle de toute la ville. Malgré ces divergences, un point faisait l’unanimité, au point de mettre fin à toute discussion inutile. Peu importe les rumeurs, peu importe les interprétations, une seule chose permettrait de valider ou de détruire cette réputation naissante. Le duel. Face à Jack Bestia, surnommé le bête enragée de Akala, ou aussi bien connu comme le prodige de la force. Et cette fois, il n’y aurait pas de place pour le doute. —-------
De son côté, Jack était installé dans une taverne assez bruyante, entouré de ses hommes, une grande table occupée sans retenue, des verres déjà entamés et une ambiance festive comme si son duel de demain n’était rien d’autre qu’une commoditée. Il tenait son verre d’une main, adossé contre le dossier de sa chaise, pied sur la table, observant distraitement les réactions autour de lui pendant que certains de ses subordonnés discutaient encore de l’annonce du jour. Rien dans son attitude ne trahissait une quelconque inquiétude, au contraire, il semblait presque amusé par toute cette histoire, comme si le simple fait d’entendre parler d’un nouveau rang S ne représentait pas une menace, mais plutôt une distraction bienvenue. Il laissa échapper un rire bref avant de reprendre, d’un ton à la fois moqueur et assuré. « Ahaha… je suis sûr qu’il va même pas venir… » Il fit tourner légèrement son verre, regardant le liquide à l’intérieur comme si la réponse se trouvait déjà là, puis releva les yeux avec un léger rictus. « Sérieux, créer un faux rang S pour attirer du monde… ils sont tombés bas… » Autour de lui, certains acquiescèrent immédiatement, trop habitués à suivre son raisonnement pour le remettre en question, tandis que d’autres restaient plus silencieux, observant ses réactions avec attention. Un des subordonnés, visiblement plus enthousiaste que les autres, se redressa légèrement pour prendre la parole, cherchant clairement à renforcer l’opinion de son chef. « Vous avez raison chef, avec vous qui valez déjà une centaine d’hommes, et Jaal qui en vaut trois cents— » La phrase ne se termina jamais. Jack s’arrêta net. Le mouvement fut presque imperceptible au début, mais l’ambiance changea immédiatement, comme si l’air lui-même s’était alourdi en l’espace d’une seconde. Son expression se transforma lentement, son regard se durcissant sans qu’il n’ait besoin de dire quoi que ce soit. Il posa son verre sans précipitation, puis tendit la main vers l’homme qui venait de parler. Il l’attrapa par la tête. Sans effort. Et le souleva comme s’il ne pesait rien. La pression qui se dégagea à cet instant était immédiate, écrasante et parfaitement ressentie par tous ceux qui se trouvaient dans la pièce. Les conversations s’arrêtèrent brutalement, certains clients baissèrent les yeux, d’autres restèrent figés, incapables de détourner le regard, mais aucun n’osa intervenir. Jack approcha légèrement le visage de son subordonné, le fixant avec une intensité froide. « …Enfoiré. » Sa voix était basse, presque calme, mais chaque mot portait une violence bien plus lourde que n’importe quel cri. « Tu crois que je vaux moins que cet enfoiré de Jaal ? Je suis le prodige de la PUTAIN de force bordel ! Je suis l’homme le plus fort qui existe dans ce monde, alors tu veux vraiment me comparer à cet enfoiré ?!» Il n’attendit pas de réponse. Il n’y en avait pas besoin. D’un mouvement sec, il écrasa violemment la tête de l’homme contre le sol, le choc résonnant dans toute la taverne avec une brutalité qui coupa net toute forme de bruit. Le corps resta au sol, inerte, et personne ne bougea, comme si la scène venait de rappeler à tous la place exacte qu’ils occupaient face à lui. Le silence qui suivit fut total. Jack relâcha sa prise, comme si de rien n’était, puis passa une main dans ses cheveux avant de reprendre son verre, soupirant légèrement, visiblement agacé plus que réellement en colère. « Tss… j’étais de bonne humeur… » Il prit une gorgée, retrouvant progressivement son calme, puis quitta la taverne. Un léger sourire se dessina sur son visage, pas amusé, pas joyeux, un sourire dangereux. « Ce Stark… il a intérêt à se pointer… » Et cette fois, dans sa voix, il n’y avait plus aucune moquerie.