Chapitre 296
Chapitre 296 : Déception (5) Traducteur : Milan (Novel France) Je rassemblai l’équipement qu’Elisia m’avait confié et me mis en quête d’Azrael.
« Il doit toujours veiller sur eux. »
Tous les elfes étaient dénués de conscience.
Pour rendre la raison à ces coquilles vides, j’avais besoin des souvenirs conservés par Azrael.
S’il y avait un problème, c’est que lorsque j’avais transféré l’humanité tout entière dans les Cités Souterraines, je n’avais à aucun moment déplacé Azrael.
En supposant qu’il n’ait pas péri, la seule façon dont il aurait pu survivre était…
Probablement la même méthode que la mienne.
« … »
J’étendis ma Perception des Courants sous la terre.
Infiltrant l’eau de mer dans les profondeurs du sol, je captai la moindre vibration à la recherche d’une cavité. Pour l’être que j’étais devenu, c’était un jeu d’enfant.
Très vite, je sus que mon intuition était la bonne.
« Trouvé. »
Une caverne souterraine, hein ?
Le fait qu’il se soit terré dans un tel endroit signifiait qu’il avait sans doute anticipé ce qui allait arriver. À moins que Dersia ne l’ait prévenu.
Je plongeai aussitôt dans le bassin d’eau pour émerger au cœur de la caverne.
— Splasch !
« … »
Dès que je m’extirpai de l’eau…
Mes pieds foulèrent une terre meuble.
Je regardai autour de moi, un brin surpris. L’endroit était bien plus vaste que prévu : un espace de la taille d’une petite ville qui, de toute évidence, n’avait rien de naturel.
Au lieu de la roche, le sol de cette caverne était tapissé d’une épaisse couche de terre.
Et en plein milieu de celle-ci,
un vieil homme piochait la terre avec une houe.
« Et hop… »
— Toc !
Même si j’avais surgi des profondeurs, il ne m’accorda qu’un bref coup d’œil avant de reprendre son labeur.
Azrael.
Comme il ne montrait aucun intérêt pour la discussion, je m’approchai le premier pour engager la conversation.
« Ça faisait un moment. »
« Ah, vraiment ? Quand on a vécu aussi longtemps, on ne sent plus passer le temps. »
Son ton était toujours aussi apathique, digne d’un homme ayant déjà fait le tour de ce que le monde pouvait offrir. Rien n’avait vraiment changé chez lui.
« Où sont les elfes qui t’accompagnaient ? »
« Tous morts. C’est pour ça que je creuse des tombes en ce moment. »
… Pendant une seconde, je le crus sur parole et en fus stupéfait.
Mais je compris bien vite que c’était impossible et fronçai les sourcils. Il était hors de question que cet autoproclamé gardien des elfes les ait tous éliminés jusqu’au dernier.
Pourtant, il n’avait pas rejoint les Cités Souterraines que j’avais bâties, et je n’avais pas réussi à le localiser non plus — il avait forcément dissimulé les siens par un moyen quelconque.
Je haussai les épaules, m’avançai à ses côtés et ramassai une pioche.
« Je vais t’aider. »
« … Quoi ? »
« Mon maître était aussi une elfe. On peut dire que j’ai une dette envers ton peuple, alors je peux bien faire au moins ça. »
— Tac, tac !
Tandis que je frappais le sol avec la pioche, il me dévisagea en clignant des yeux, puis tira quelques graines de sa poche pour les jeter sur la terre.
« … Qu’est-ce que tu fabriques ? »
« Pour tout dire, l’histoire des tombes n’était qu’une façon de parler. Avec le monde dans cet état, je ne vais pas perdre mon temps en futilités pareilles. Il faut bien manger, non ? »
« Je me disais aussi. Quel genre d’idiot creuse une tombe à la pioche ? Ce n’est même pas une pelle. »
Je soupirai, posai l’outil et tendis la main.
« Écarte-toi. »
— … Grrrondement !
En un éclair, le sol de l’immense caverne s’aplanit comme si un engin de labour venait d’y passer.
Six secondes. C’était tout ce qu’il m’avait fallu pour transformer une terre qui aurait demandé des jours de travail à un homme en un champ fertile prêt à semer.
Azrael ne parut pas particulièrement étonné. Il jeta simplement son outil de côté et grommela en continuant d’éparpiller ses graines :
« Si tu pouvais faire ça, pourquoi pas dès le début ? Pourquoi t’embêter avec une pioche ? »
« Je ne voulais pas creuser des tombes avec ce genre de pouvoir. »
« Et pourquoi donc ? »
« Cela m’a paru un brin sacrilège. Ces elfes sont, au fond, morts par ma faute… Creuser leurs sépultures avec le pouvoir même qui en est la cause… »
« Épargne-moi tes grands airs. Si tu pensais vraiment ainsi, tu n’avais qu’à pas plonger le monde dans un tel chaos dès le départ. »
En voyant Azrael semer ses graines d’un pas nonchalant, je laissai échapper un rire étouffé.
« Si je ne l’avais pas fait, un endroit comme celui-ci n’existerait même pas, tu sais. »
« Tu as l’air de croire que tu sais tout. »
Azrael répondit d’une voix encore plus basse :
« Peut-être qu’il ne se serait absolument rien passé. »
« … Quoi ? »
C’était quoi, cette absurdité ?
Tandis que je restais interdit face à ce que je venais d’entendre, il poursuivit :
« Peut-être que même si le Grand Néant était descendu, le monde aurait continué de tourner tel quel. Ces Mondes Primordiaux dont il parlait étaient peut-être bien plus vivables que tu ne le penses. »
« Tu as perdu la tête ? Remarque, je savais déjà que tu n’étais pas net… mais pas à ce point. »
« Hé, oui. Les chances auraient été infimes. Mais qu’importe à présent, puisque tout est déjà fini. »
« … »
Il continua de semer en silence, puis reprit brusquement :
« Retourne d’où tu viens. J’ignore ce que tu espérais trouver ici, mais je n’ai rien à offrir à un être comme toi. Que pourrait bien attendre une entité qui dépasse l’entendement d’un misérable chaman comme moi ? »
« J’ai besoin de ton aide. »
« Pour quoi faire ? »
« Dès maintenant, je vais livrer une bataille pour arracher un ultime répit face au Grand Néant. Pour cela, j’ai besoin de ta force, et de celle de tes elfes. »
« Je te l’ai déjà dit. Ne viens-je pas de te dire qu’ils étaient tous morts ? »
En voyant Azrael hausser les épaules, une idée me traversa l’esprit.
« Ce Sauveur que les elfes attendent… L’elfe qui prouvera un jour que leur existence a un sens. De quoi s’agissait-il exactement ? »
« Cette histoire est terminée depuis bien longtemps… »
Azrael soupira, l’air légèrement agacé, avant de répondre :
« C’était littéralement l’espoir de voir émerger un elfe capable d’acquérir de la puissance sans sombrer dans l’Abysse. L’espérance de vie d’un elfe est quasi infinie. Par conséquent, plus le temps s’écoule, plus les risques de sombrer augmentent de manière exponentielle. C’est pourquoi ils désiraient ardemment un individu capable d’atteindre le sommet de la puissance sans déchoir, quelqu’un qui leur montrerait comment faire. »
« … »
« Comme j’étais le seul à avoir suivi une voie différente — celle du chamanisme — et que je ne risquais pas de déchoir, je suis devenu le gardien de leurs souvenirs. Voilà tout. À présent que ce Sauveur ne s’est jamais manifesté, jusqu’au tout dernier instant, c’est un conte qu’il n’y a plus aucun intérêt à connaître. »
« Alors pourquoi ne pas les avoir réveillés, même maintenant ? »
Si ce qu’Azrael disait était vrai, ces elfes étaient avides de vivre et avaient fait le sacrifice de leurs propres souvenirs.
Pourtant, Azrael les avait laissés dénués de conscience sans jamais les éveiller, jusqu’à la toute dernière minute. Alors même que des elfes acculés au bord de la Déchéance auraient pu mener une contre-attaque décisive s'ils avaient recouvré la mémoire.
« Ce ne sont pas leurs souvenirs qu’ils m’ont confiés, mais leurs vies. Ils m’ont demandé de les achever s’il n’y avait aucun moyen de régler le problème. Et je n’ai jamais trouvé de solution. »
« Hum. »
Je réfléchis un court instant, puis demandai :
« Ne ferais-je pas l’affaire ? »
« De quoi parles-tu ? »
« D’après tes propres dires, les elfes ont abandonné leurs souvenirs par peur de ce qui les attendait après avoir sombré dans l’Abysse. Parce qu’avec une vie éternelle, ils étaient voués à déchoir tôt ou tard, et ils redoutaient l’abomination qu’ils allaient devenir par la suite. »
« … C’est exact. »
« Je suis la réponse à ce dilemme. Regarde-moi : je me tiens devant toi, en parfaite santé, alors même que j’ai sombré dans l’Abysse. »
Azrael s’arrêta net de semer.
Puis il me jeta un regard sidéré, comme si l’idée était complètement absurde.
« Tu ne peux pas être la solution. Devenir un Dieu Extérieur, c’est ça ? Tu t’imagines que tout le monde peut surgir des tréfonds comme tu l’as fait ? Tu n’es rien d’autre qu’une anomalie isolée, profondément aberrante. »
« Non, je ne dis pas qu’ils doivent devenir des Dieux Extérieurs. »
Je secouai la tête pour démentir et répondis :
« Je dis qu’ils doivent résister jusqu’au bout. »
« Qu’est-ce que tu dis ? »
« C’est vrai, je suis devenu un Dieu Extérieur, j’ai acquis de la puissance et j’ai réchappé à une situation qui aurait dû me tuer. Mais avant cela, tout comme après, mon objectif a toujours été le même. »
« … »
« Je veux survivre. Je veux survivre à cette chose qu’on appelle le Grand Néant. Et si possible, emmener avec moi tous ceux que je connais. »
« Comme je le pensais, ce n’est pas une réponse qui puisse servir de solution. »
Azrael se détourna de nouveau et dispersa une autre poignée de graines.
« Je ne peux pas concevoir l’ampleur des tourments que tu as endurés dans la Mer Profonde. Mais tu n’as tenu que quelques années, n’est-ce pas ? Pour les elfes, leur longévité devient une entrave. Plus leur puissance est grande, plus ils tiennent longtemps, et plus leur supplice s’éternise. »
« Je leur envie cela. Le fait de pouvoir résister aussi longtemps. »
« Tu te moques de moi ? »
« C’est une requête. »
Je m’approchai d’Azrael et plongeai ma main dans sa poche pour y saisir ses graines.
Alors qu’il reculait d’un mouvement surpris, j’éparpillai les graines sur le sol.
« Pour être honnête, je le sais aussi. Nos chances sont infimes. Mais elles ne sont pas inexistantes. Elles sont bien là, c’est certain. »
« Tu te berces d’illusions. »
« Peut-être. Mais peu m’importe si c’est une illusion. Je vais me débattre jusqu’au bout. Et pour cela, j’ai besoin de ton aide. Parce qu’il semble évident que je n’y arriverai pas tout seul. »
« Tu es un monstre qui dépasse l’entendement. Et tu cherches à défier un monstre plus titanesque encore. Des fourmis comme nous n’ont pas leur place dans un affrontement pareil. »
« Dans ce cas, j’emprunterai volontiers la patte d’une fourmi. »
« … Tu es irrécupérable. »
Azrael poussa un soupir, puis reprit sa semence.
« Dans ce cas, j’ai une condition. »
« Laquelle ? »
« Trouve le Grand Néant et dis-moi ce qu’il est réellement. »
« … ? »
Azrael soutint mon regard déconcerté et poursuivit, inflexible :
« Laisse-moi t’apprendre un fait intéressant. Le Grand Néant n’est pas le Ciel. Tu te méprends sur ce qu’est cette entité. »
« Euh, attends… »
« Que tu me croies ou non ne change rien. Mais c’est mon unique condition pour t’aider. Si tu reviens en connaissant la vérité, alors je saurai que tu es sincère… »
« Non mais en fait, je l’ai déjà rencontré. »
« … ?? »
Devant Azrael, dont la mine trahissait une incompréhension totale, je me grattai la tête et lui expliquai :
« Cette chose n’est pas le Ciel, c’est le Ciel au-dessus du Ciel. Elle régit l’univers tout entier, semble-t-il. J’avais réussi à m’emparer du Ciel lui-même, mais d’encore plus haut, elle a déferlé sur moi… »
« A-attends. »
Azrael me fixa avec une incrédulité manifeste.
« Tu l’as vu ? C’est impossible… cette chose ne t’aurait jamais laissé en vie… »
« C’est gênant à admettre, mais je ne faisais pas le poids du tout. J’ai fui la queue entre les jambes. J’ai quand même réussi à arracher un tout petit peu de temps. »
« Alors… tu le sais ? Ce que cette entité est réellement ? Et tu l’as affrontée en personne ? »
« C’est bien ça. »
« Tu es en train de me dire que tu as compris que même si tous les Dieux Extérieurs de tous les mondes unissaient leurs forces, ils ne lui infligeraient pas la moindre égratignure ? »
« Hum, oui, ça résume assez bien les choses. »
« … T-tu as perdu l’esprit ? »
Azrael s’arrêta net de semer et me regarda avec des yeux écarquillés d’effroi.
« Tout ce que tu viens de me raconter… tu l’as dit en connaissant la vraie nature de ce Grand Néant ? En sachant ce à quoi tu te heurtes, et après t’être retrouvé face à lui, tu oses encore me tenir de tels propos ? »
« … Qu’est-ce qu’il y a de si bizarre à cela ? »
« Tu es un Dieu Extérieur. Même si ton esprit est dévasté, tu devrais comprendre bien mieux que n’importe quel humain ce qu’est cette abomination ! »
Peur, horreur, sidération. Son regard était un mélange de toutes ces émotions.
« Comment… comment peux-tu seulement envisager de lutter ? Comment se fait-il que tu ne renonces pas ? Es-tu sain d’esprit ? »
« Eh bien, vois-tu… »
On ne pouvait pas combattre le Grand Néant.
Même un Dieu Extérieur de la Mer Profonde, même une entité supérieure à cela, n’était rien de plus qu’un grain de sable dans un désert face à lui.
Et pourtant.
Le jeune enfant qui avait jadis sombré dans la Mer Profonde avait éprouvé exactement la même chose.
« J’ai survécu à la Mer Profonde. Alors que je n’étais qu’un enfant. »
« … »
« Et cette fois, en tant que Dieu Extérieur de la Mer Profonde, je vais vaincre le Grand Néant. Impossible, dis-tu ? Trop ardu ? Je le sais déjà. »
Je fixai Azrael et esquissai un léger sourire.
« Parce que je l’ai déjà fait une fois. »
Ce qui a été accompli une fois peut l’être une seconde.
Telle était ma conviction.
Si vous avez des retours ou juste envie de discuter Novel, Rejoignez nous : https://discord.gg/RbKeWnWuGF