Chapitre 295
Chapitre 295 : Déception (4) Traducteur : Milan (Novel France) « Je ferais n'importe quoi pour toi, Jern !... M-mais… je ne sais pas si je te serai vraiment d'une grande aide. »
« Hum ? »
Elisia hésita, comme si son assurance venait de faiblir.
« C'est vrai que je représente une menace pour les Dieux Extérieurs. Mais je ne sais pas me battre. Je… je ne me suis presque jamais battue de toute ma vie. »
« Oui. Je m'en doutais. »
C'était logique. Le rôle d'Elisia avait été celui d'une effaceuse : balayer les mondes des Dieux Extérieurs qui existaient jadis afin que ce monde puisse être créé.
La qualifier d'effaceuse était une chose, mais dès qu'elle entrait en contact avec un Domaine — la ressource la plus précieuse d'un Dieu Extérieur —, elle agissait comme un poison mortel qui le réduisait à néant. Lever la main sur un tel poison n'avait aucun sens ; il n'y avait rien à y gagner, tout à y perdre.
Les Dieux Extérieurs évitaient de lui chercher querelle, et Elisia elle-même n'était guère belliqueuse. En somme, rien qui n'incitât au combat.
« Alors, que dois-je faire ? »
« Voyons… »
Je pénétrai dans la capitale où se trouvait Elisia et jetai un regard autour de moi.
L'espace était reproduit à la perfection. Même un habitant de longue date aurait peiné à distinguer cette capitale factice de la véritable.
Dans ce cas…
« Tu as façonné tout cela avec l'Autorité de la Création, n'est-ce pas ? »
« L'Autorité de la Création ? »
« Tu sais, créer de la vie ou des objets à partir d'une fraction de ton Domaine, comme ceci. »
« Ah, oui. C'est donc comme ça que ça s'appelle, l'Autorité de la Création. »
Tandis que je donnais forme à une petite méduse, Elisia hocha la tête et leva la main.
« Moi, je fais comme ça. »
— Vooosh… Le sable au sol s'éleva, se rassembla au creux de sa paume et se transforma en une petite pomme.
Je clignai des yeux, légèrement surpris. Pour un œil profane, on aurait dit qu'elle avait façonné une pomme à partir de grains de sable, mais ce sable n'avait rien de réel.
C'était le faux sable d'une fausse capitale. Elle ne faisait que modifier la forme de quelque chose qui avait déjà été créé.
Le Domaine du Néant était décidément fascinant.
« Tu gouvernes donc les choses qui n'existent pas… »
« Oui. Ce qui a déjà disparu. C'est cela, mon Domaine. »
« Ça n'a pas de sens. Tu peux manipuler tout ce qui a un jour disparu ? »
Si c'était vrai, ce monde que l'on appelait le Néant dépassait tout ce que je pouvais concevoir. Il rivalisait sans peine avec le Grand Néant.
Mais Elisia, d'un air un peu gêné, me ramena à la réalité :
« Si c'était vraiment le cas, j'aurais pu t'aider dès le début. Je ne peux le faire qu'avec des choses qui ont disparu alors que j'en avais conscience. Et encore, il faut que je les connaisse réellement. »
« … C'est pour ça que tu as recréé la capitale. »
« Oui. Parce que je la connaissais, et qu'elle a disparu sous mes yeux. »
« Dis, c'est aussi comme ça que tu m'as créé ? »
« N-non, pas du tout ! Ça a demandé bien plus d'efforts que ça… J'aimerais autant ne pas en parler. »
Elisia semblait embarrassée d'avoir façonné un double de moi. Je changeai aussitôt de sujet.
« Laisse-moi faire un petit test. »
« Hum ? »
Je pris la pomme qu'elle venait de matérialiser et croquai dedans.
C'était une pomme tout ce qu'il y a d'ordinaire, sucrée, au jus frais et désaltérant. Mais Elisia devint blême et se mit à me marteler le dos.
« Qu'est-ce que tu fais ?! Recrache ça ! Ce que je fabrique est extrêmement dangereux ! »
« Ça va. Une simple pomme ne va pas… »
Alors que j'allais balayer son avertissement d'un revers de main, une vive douleur me vrilla l'estomac.
La gêne mua rapidement en un supplice intolérable. M'y attendant un minimum, je ne cédai pas à la panique et me contentai d'observer froidement mon état.
« … Dangereux, en effet. »
Ce n'était pas sans raison qu'Elisia s'était tenue à l'écart et avait refusé de m'aider jusqu'ici.
Le Néant était redoutable. Je n'avais avalé qu'un unique morceau de pomme, une portion minuscule, et pourtant je sentais déjà ma Mer Abyssale se faire contaminer.
En termes de volume, plusieurs dizaines de litres d'eau de mer venaient de s'évaporer pour ce seul morceau. Ce ne fut qu'au moment où la douleur commença enfin à refluer que je mesurai pleinement ce que mon corps venait de subir.
« Cela efface littéralement un monde. Une partie de ma mer a tout bonnement cessé d'exister. »
« C'est pour ça que je te disais de ne pas la manger… ! Pfff… »
Elisia poussa un profond soupir, comme si elle avait prévu ce dénouement, et laissa retomber sa main.
« … Je veux t'aider, mais même sans aller jusqu'à me manger un morceau, ma simple présence te met en danger. Surtout si je sors d'ici. Que je le veuille ou non, je vais prendre conscience de la Mer Abyssale, et bon gré mal gré, elle disparaîtra en plein milieu du combat. Et alors… »
« Ton Domaine prendra de l'ampleur. »
« Et ça, je ne pourrai pas l'empêcher. Ça se transformera en tumeur. »
En résumé…
Si j'emmenais Elisia hors de la capitale pour obtenir son aide, le monde commencerait à se corrompre dès cet instant.
Si, sous ses yeux, une chose dont elle avait connaissance venait à mourir ou à disparaître, son monde s'étendrait d'autant.
Et ce monde en expansion s'imposerait à la réalité. Dès lors, ce serait la même chose que d'avaler cette pomme. Car à l'extérieur, il n'y avait que la Mer Abyssale.
« Tu comprends maintenant, n'est-ce pas ? Pourquoi je préférais rester tapie ici. »
Elisia frotta le sol du bout du pied, l'air un peu sombre.
« Bien sûr que je veux t'aider, mais si tu me fais sortir, ma seule existence vous fera du tort. Tu es toujours d'accord malgré ça ? »
« Je… ne pense pas que ce soit une bonne idée, en effet. »
Il m'était impossible de dissiper la Mer Abyssale comme ça, d'un coup de tête.
Un objet inerte comme une pomme ne posait pas de problème direct ; cette matière ne se mêlerait pas à mes flots à moins que je ne l'ingère moi-même.
Mais que se passerait-il si, sous les yeux d'Elisia, un élément composant ma Mer Abyssale était détruit ?
Il se régénérerait en tant que Domaine du Néant, se mélangerait à mes eaux, et la même réaction que celle que je venais d'endurer se produirait instantanément.
Autrement dit, faire sortir Elisia de cette fausse capitale relevait de la folie pure. Je serais blessé avant même d'avoir pu égratigner le Grand Néant.
Mais évidemment, peu importait.
« Alors… devrais-je lancer une sorte d'attaque suicide ? Les Dieux Extérieurs ne meurent pas, je suppose que c'est faisable. Mon pouvoir a été conçu pour ce genre de choses, après tout… »
« Absolument hors de question. Je ne suis pas venu te demander d'aller te battre en première ligne. »
« Ah bon ? Alors pourquoi… ? »
« Tu as dit que ton Autorité consistait à recréer ce qui a disparu sous tes yeux, c'est bien ça ? »
« O-oui. »
J'ouvris mon atelier et en sortis l'arsenal forgé par les nains qui y était entreposé pour l'étaler au sol.
Épées, lances, boucliers, armures… toutes sortes d'armes de corps-à-corps et d'équipements vinrent s'empiler devant Elisia et moi.
Puis, crac !
Sous une colossale pression de l'eau, l'ensemble fut broyé en un éclair pour ne plus former qu'un unique bloc d'acier difforme.
« Ces armes qui viennent d'être détruites… sont-elles considérées comme ayant disparu ? »
« Oui. Elles ont été détruites juste devant moi. »
« Peux-tu reproduire les mêmes à l'identique ? »
« … Ah ! »
Elisia hocha la tête, comme illuminée par une prise de conscience, et leva la main.
— Crrr… Tout autour du bloc d'acier écrasé, les armes de mêlée façonnées par Elisia prirent forme. C'étaient exactement les mêmes pièces qu'auparavant.
« Je vois. Tu as l'intention d'affronter le Grand Néant avec des armes contaminées par mon pouvoir ? »
« C'est ça. Peu importe à quel point son monde est immense, si un simple bout de pomme produit de tels ravages, nous devrions être capables de lui infliger de vrais dégâts. »
Cela ne le tuerait pas. Cela ne lui porterait même pas de coup fatal.
Mais ce n'était pas grave. En fin de compte, l'essentiel était de gagner du temps.
« Tu peux continuer à m'en fabriquer d'autres comme ça ?! »
« Oui ! Rien de plus facile ! »
Elisia leva de nouveau la main et se mit à dupliquer les armes à la chaîne.
Tandis que je regardais ces pièces, forgées au prix de tant d'efforts par les nains, se multiplier comme sorties d'une presse industrielle — songeant à quel point la puissance d'un Dieu Extérieur était aberrante —, Elisia me demanda, piquée de curiosité :
« Mais pourquoi fabriquer des épées pareilles ? Si tu comptes projeter quelque chose sur le Grand Néant, ne devrais-tu pas plutôt créer un épieu géant ? Quelqu'un comme toi n'aurait aucun mal à propulser une telle arme. »
« Je pourrais le lancer, certes. Mais il l'esquiverait ou le réduirait en miettes. Le mieux pour moi reste de continuer à manier l'eau de mer comme je l'ai toujours fait. »
« A-alors pourquoi faire des épées ? Ce n'est pas comme si tu allais te battre une lame à la main. »
« Pour obtenir du renfort. »
Elisia, d'abord déconcertée, finit par comprendre mon intention et écarquilla les yeux.
« … Les Chevaliers ? »
« Exactement. »
« Jern, c'est… »
Elle ravala ses mots, mais je voyais très bien où elle voulait en venir.
Quelle que fût l'ampleur des dégâts qu'ils pouvaient causer, jeter de simples humains face à un Dieu Extérieur revenait à les envoyer à une mort inutile.
Une souris armée d'une aiguille pouvait-elle espérer vaincre un tigre ? Même en en rassemblant une centaine, elles représenteraient tout au plus une vague nuisance ; pire encore, il y avait de fortes chances qu'elles ne fassent même pas le poids à ce point-là.
« … Tu es sûr que ça ira ? »
« Je sais ce qui t'inquiète. Mais ne t'en fais pas. Je ne compte pas me contenter de leur enfiler cette armure pour leur ordonner d'aller charger au massacre. »
Dans ce cas, il me suffisait simplement de leur mettre autre chose qu'une aiguille entre les mains.
« J'ai compris que je ne pouvais rien accomplir tout seul. Toi, les Chevaliers, et bien d'autres choses encore… J'ai besoin de tout ce que nous avons sous la main. Ce n'est peut-être pas très reluisant, mais j'utiliserai la moindre ressource disponible. »
« … D'accord ! »
À ces mots, Elisia m'adressa un doux sourire et acquiesça :
« Pour être honnête, je ne vois pas trop comment des Chevaliers pourraient nous aider contre un Dieu Extérieur… mais puisque c'est toi qui le dis, je te crois ! »
« Merci. Cela dit, il y a un détail sur lequel tu te méprends un peu. »
« … Hum ? »
Je laissai échapper un petit rire en voyant sa mine perplexe.
« Je vais effectivement demander de l'aide aux Chevaliers, mais à part les combattants d'exception comme Linmel et Karos, la plupart ne seront pas d'une grande utilité. Je n'ai aucune intention d'envoyer le commun des mortels au front. »
Ce serait véritablement les condamner à une mort vaine. Même si je devais faire feu de tout bois, on n'amène pas un nouveau-né dans une rixe.
Elisia parut encore plus troublée.
« M-mais alors, pourquoi en fabriquer autant ? »
Les armures complètes et les cottes de mailles qui s'empilaient déjà en véritables collines dépassaient de très loin ce que cette poignée de Chevaliers pouvait équiper.
« Devine. À ton avis, à qui sont-elles destinées ? »
Je lui posai la question avec un demi-sourire.
Des êtres qui n'étaient pas des Chevaliers, assez nombreux pour affronter un Dieu Extérieur, et en quantité plus que suffisante.
Un tel peuple, non, une telle race existait bel et bien.
« ?? »
Voyant qu'elle ne devinait pas, je lui donnai la réponse :
« Les Elfes. »
« … Quoi ? »
« Une bande de lâches qui ont fui parce qu'ils ne pouvaient plus assumer leur propre pouvoir. Pour l'instant, ils dorment à poings fermés, mais… »
Ils n'étaient pas morts.
Une race tout entière sous la garde d'un unique Berger.
Et je savais exactement où ce Berger se trouvait.
« Il est grand temps d'aller les réveiller. »
Il restait à peu près un jour avant la destruction du monde, n'est-ce pas ?
Pour une race qui avait jadis été une véritable Calamité pour ce monde à tant d'égards, l'heure était venue d'exiger d'eux une expiation depuis bien trop longtemps différée.
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