Chapitre 297
Chapitre 297 : Déception (6)
Traducteur : Milan (Novel France)« Prouve-le. »
Après avoir longuement pesé ses mots, Azrael finit par lâcher cette phrase.
« Le prouver ? »
« Montre-le-moi par des actes. »
Azrael détourna la tête et recommença à semer ses graines.
« Le devoir qui m’incombe n’est pas une vulgaire promesse passée entre deux individus. C’est un lien scellé à l’échelle d’une espèce tout entière. Tu peux supplier une serrure cent fois de t’ouvrir une porte, penses-tu que cela changerait quoi que ce soit ? »
« Tu veux que je te montre une lueur d’espoir prouvant qu’on peut réellement abattre le Grand Néant ? »
« Ha, je ne suis pas cupide au point d’espérer une telle chose. »
Il ricana, puis ajouta une remarque pour le moins étrange :
« Amène-moi le représentant de l’espèce humaine. »
« … Quoi ? »
« Amène-le-moi. Je lui parlerai en face et je le mettrai à l’épreuve. S’il réussit, j’envisagerai peut-être de vous prêter ma force. »
Le représentant d’une espèce ?
Je fronçai les sourcils un court instant, puis haussai les épaules en faisant un pas en avant.
« Je m’en charge. Fais-moi passer ton test. »
« Pas toi. »
« Pourquoi pas ? Quelqu’un comme moi fait parfaitement l’affaire comme représentant de l’humanité. Ou alors, invoque tout le monde, qu’on en finisse. »
« Commence donc par prendre conscience de ce que tu es devenu. Tu n’as plus rien d’un humain. Une créature qui n’est plus humaine ne saurait représenter les siens. »
« … La princesse Charmia n’est pas là pour le moment. Et l’Empereur… »
« Tu ne comprends rien à ce que je dis. »
Azrael soupira en secouant la tête.
« Ces rangs de noblesse dont vous vous gargarisez ne valent rien ici. Je te demande simplement de m’amener l’apogée de l’espèce humaine. »
« L’individu le plus fort ? »
« Choisis toi-même tes critères. C’est toi qui es demandeur, c’est toi qui as besoin de nous. »
« … Et que feras-tu une fois que je te l’aurai amené ? »
« Ne t’ai-je pas parlé d’une épreuve ? Je saisis parfaitement où tu veux en venir. Mais à mes oreilles, tu demandes simplement aux elfes de sacrifier leur vie pour l’espèce humaine. Et nous n’avons aucune raison de faire une telle chose. »
« Mais si vous ne luttez pas, vous mourrez tous de toute façon ! Tu crois sincèrement que le Grand Néant va vous épargner, vous et vous seuls ? »
« Ce n’est pas mon problème. Le Pacte que j’ai conclu vise à préserver leur honneur et à attendre le Sauveur, pas à lutter pour les maintenir en vie à tout prix. »
« … »
« Je le répète : amène-moi le représentant de l’humanité. Que je puisse juger s’il est digne de combattre à nos côtés. »
« C’est bon, c’est bon. Je ne saisis pas où tu veux en venir, mais j’ai compris l’idée. »
Devant l’intransigeance d’Azrael, je n’eus d’autre choix que de créer une flaque d’eau pour me retirer.
… Le représentant de l’espèce humaine, hein.
« Choisir la personne la plus forte reste sans doute la meilleure option. »
Il m’avait dit de fixer mes propres critères, mais s’il s’agissait d’un test, amener l’humain le plus puissant était la démarche la plus logique. Un certain seuil de force brute suffisait à surmonter la plupart des épreuves.
Le premier nom qui me vint à l’esprit fut Brimal. C’était le plus redoutable épéiste que je connaissais.
Hélas, Brimal n’était pas humain. C’était un nain.
De surcroît, son tempérament était profondément exécrable, si bien que même si j’avais pu le désigner comme représentant, je m’y serais refusé.
Il ne restait donc qu’une seule possibilité.
Je descendis vers la Cité Souterraine et déployai aussitôt ma Perception des Courants.
« … Tout va bien. Pour l’instant, l’essentiel est d’éviter le moindre incident superflu. Si quelqu’un vous cherche querelle, ne ripostez sous aucun prétexte. »
« Bien, Dame Karos ! »
Une tente dressée dans l’un des niveaux supérieurs de la ville.
Karos enchaînait les ordres aux chevaliers sans marquer la moindre pause, tout en épluchant des piles de documents.
Au premier coup d’œil, son efficacité sautait aux yeux ; elle n’avait clairement pas gagné son titre de chevalier par la seule grâce de son épée. Elle était si absorbée par sa tâche qu’elle ne semblait pas avoir remarqué ma présence dans son dos. Je m’éclaircis la gorge :
« Hum, Karos. »
« … ! Qui va là ! »
— Clang ! Des étincelles jaillirent.
Dans le même souffle que son dégainé, une lame au tranchant de rasoir vint se caler contre ma gorge.
« … Elle est devenue encore plus monstrueuse qu’avant. »
Son geste avait été fulgurant. Non, d’une rapidité inconcevable.
Je l’avais déjà vue manier le fer à plusieurs reprises. Elle flirtait déjà avec une vélocité quasi divine, un stade au-delà duquel progresser relevait de l’exploit impossible, mais elle semblait pourtant y être parvenue.
Son coup était au moins une fois et demi plus vif. Ce n’était pas comme si j’étais incapable de le parer, mais puisqu’une simple estocade ne pouvait même plus égratigner ma chair, je me contentai d’un sourire gêné.
« C’est moi. »
« Ah, Jern… c’est vous. »
« ? Tu n’as pas l’air surprise. »
Karos rengaina son épée avec un calme parfait.
Je m’attendais à ce qu’elle me demande ce que je faisais ici au lieu d’être à la surface.
Elle laissa échapper un soupir, pinça l’arête de son nez marquée par la fatigue et se rassit.
« La princesse Charmia m’a prévenue. Elle m’a dit que vous aviez essuyé un revers écrasant et que vous prépariez une contre-attaque. »
« Ce n’était pas une défaite écrasante. »
« … Vraiment ? »
« Il faut au moins qu’il y ait un combat pour pouvoir parler de victoire ou de défaite. Je n’ai même pas foulé le même champ de bataille que lui. »
« Merci infiniment pour ces paroles si pleines d’espoir… »
Karos se replongea dans ses parchemins tout en reprenant :
« Alors, pourquoi venir me trouver en pleine préparation d’une contre-attaque ? Je suis débordée à force de remplacer la Princesse. »
« J’ai besoin de toi, Karos. Azrael m’a ordonné de lui amener le représentant de l’espèce humaine. »
« Le représentant de l’espèce humaine ? »
Karos me fixa comme si je venais de proférer la pire des insanités, puis secoua la tête.
« J’ignore de quoi il retourne, mais si je quitte mon poste à la seconde, des émeutes vont éclater partout. Pourriez-vous au moins attendre quelques heures ? »
« Si c’était possible, j’aimerais qu’on parte immédiatement. Le temps presse. »
« Hum… »
Même en se montrant très optimiste, le temps manquait cruellement. Bien sûr, son rôle ici était crucial, mais c’était un sacrifice inévitable. S’il le fallait vraiment, je n’avais qu’à la déposer devant Azrael avant de venir régler ses affaires administratives moi-même.
Ses yeux continuaient de parcourir les rapports tandis qu’elle me répondait :
« Qu’importe ce que désigne ce représentant, si vous êtes venu me chercher, j’imagine que vous avez besoin de la personne la plus puissante parmi les simples humains. C’est bien cela ? »
« En effet. »
« Dans ce cas, vous avez frappé à la mauvaise porte. Ne vous adressez pas à moi, allez voir Linmel. »
« … ? »
Linmel ?
Certes, en termes de force brute, Linmel rivalisait avec Karos.
Mais pour une multitude de raisons, comme l’expérience et les années de pratique accumulées, Karos devait logiquement rester le plus puissant chevalier de l’humanité à l’heure actuelle.
Elle dut lire l’interrogation sur mon visage, car un léger rire lui échappa.
« Ce n’est pas pour me vanter, mais mon niveau s’est nettement amélioré ces derniers temps. »
« Oui, j’ai cru le voir. Tes frappes sont devenues bien plus rapides. »
« J’ai reçu de l’aide. J’ai pu franchir un nouveau palier sous la tutelle d’un chevalier ayant atteint un royaume bien plus élevé que le mien. »
« … ? »
Un chevalier capable d’enseigner à Karos ?
Aucun humain, en tout cas, n’en était capable. C’était difficile à concevoir, mais en suivant le fil de notre échange…
« … Tu parles de Linmel ? »
« Depuis que nous sommes descendus dans la Cité Souterraine, elle n’avait cessé d’avoir l’air abattue. J’estimais cela bien naturel vu le destin funeste promis à l’humanité, alors je l’ai laissée tranquille. Mais ensuite, j’ai aperçu un unique trait de lumière fendre la salle d’entraînement. »
Karos poursuivit, comme si elle peinait elle-même à croire à son propre récit :
« Le fracas a retenti bien après le coup. Les nains ont dû lancer des réparations d’urgence pour colmater une brèche dans le plafond d’où s’écoulait de l’eau. »
« C’est impossible. »
Je fronçai les sourcils, réfutant immédiatement l’idée.
« Sais-tu seulement à quelle profondeur se trouve cette cité ? Percer la roche jusqu’à la Mer Profonde où stagne l’eau de mer, d’un seul coup d’épée… c’est humainement inconcevable. »
« Étrange, n’est-ce pas ? Les nains ont dit exactement la même chose. »
Karos n’était pas du genre à plaisanter.
Et la Cité Souterraine avait été bâtie au plus profond des entrailles de la terre, là où la maîtrise des nains le permettait. Si une lame pouvait perforer la roche jusqu’à atteindre l’eau de mer, cela revenait à fendre les nuages dans le ciel d’un revers de la main.
Incapable d’articuler le moindre mot pendant un instant, je finis par former une flaque d’eau sous mes pieds.
« Je vais aller vérifier et je reviens. Navré de te laisser tout ce fardeau sur les bras. »
« … Un instant. »
Karos me retint d’un geste hésitant au moment où j’allais plonger, avant d’ajouter dans un demi-soupir :
« Tâchez de ne pas trop la brusquer. »
« ? Oui. Bien entendu. »
Il était hors de question que je fasse quoi que ce soit qui puisse peiner Linmel.
J’étendis aussitôt ma Perception des Courants pour localiser sa présence. Un modeste logement, une petite pièce. Une seule occupante.
Créant une flaque, je m’y téléportai d’un trait pour apparaître devant sa porte.
Grâce à ma Perception des Courants, je perçus qu’elle était assise à un bureau, occupée à écrire. C’était sans doute personnel, alors je m’abstins d’en savoir plus ; contrairement à Karos, je tenais à respecter l’intimité de Linmel.
Toc, toc, toc. Je frappai d’abord.
« Je suis occupée ! Je mangerai plus tard ! »
La réponse fusa presque instantanément. Sa voix était aussi enjouée que d’habitude, et je sentis une bouffée de soulagement m’envahir.
Je m’étais inquiété en apprenant qu’elle était morose, mais elle semblait s’être complètement reprise.
« Linmel, c’est moi. »
« … Hein ?! »
Un bruit de pas précipités et de bousculade retentit.
Peu après, la porte s’ouvrit à la volée.
Linmel leva les yeux vers moi, totalement éberluée, affichant la mine de quelqu’un qui voit un mort revenir à la vie, avant de jeter un regard vers le plafond.
« Q-q-quoi ? Jern ?? Tu vas bien ? Tu n’as rien ? »
« Je vais bien, ne t’en fais pas. Je voulais juste… »
J’entamai ma phrase pour la rassurer, mais un détail attira mon attention.
« Tu as parlé avec la Princesse ? »
« P-parlé de quoi ? »
« Du fait que j’ai perdu contre le Grand Néant. »
« Ah… »
Le visage de Linmel s’assombrit aussitôt.
Comme si une intuition qu’elle redoutait venait d’être confirmée.
Mais son expression s’illumina de nouveau, et elle secoua la tête avec détermination :
« Jern, on va recommencer ! Cette fois, je vais t’aider, je peux t’aider ! »
« Euh, oui. C’est exactement pour cela que je suis venu te voir. Mais… tu étais au courant ? »
« Je ne… l’ignorais pas vraiment. »
L’inquiétude voila les traits de Linmel, qui serra doucement les poings.
« E-en fait… je m’apprêtais à monter pour te sauver. »
« … Quoi ? »
« J’ai vu que le monde d’en haut avait changé. J’ai compris que la situation était désespérée. Mais comme tu ne revenais pas, j’ai pensé que tu avais peut-être été capturé… »
Linmel se dandina d’un air gêné, puis baissa la tête.
« Tu avais raison. Je l’ai compris en le voyant. Dès que j’ai aperçu cette chose là-haut, j’ai su que ce n’était pas un adversaire à ma portée. Qu’il était impossible de lui tenir tête, et que si je t’avais accompagné, je n’aurais été qu’un fardeau. Tu avais raison sur toute la ligne. »
Après avoir prononcé ces mots, Linmel retrouva son sourire habituel.
« Mais ce n’est plus le cas maintenant ! J’ai tout compris, moi aussi. Comment voir, et comment trancher. »
« … »
J’allais lui demander comment diable elle avait pu constater la situation à la surface depuis les tréfonds de la terre, mais le souffle me manqua.
Elle se trouvait au cœur de ma Perception des Courants.
Bien sûr, c’était tout à fait naturel. L’époque où les chevaliers d’élite échappaient à mes sens était révolue depuis longtemps. Ma Perception des Courants pouvait désormais déceler n’importe quel être vivant sans laisser filer la moindre proie, et c’était ainsi que je l’avais trouvée.
Il n’y avait qu’une seule différence.
« J’ai travaillé tellement dur pour t’imiter, Jern ! »
— Elle, une pure humaine qui n’abritait en elle aucun Dieu Extérieur, aucun sorcier, pas la moindre goutte du sang divin de la Mer Profonde,
… avait sombré dans un royaume insondable que je ne pouvais même pas commencer à concevoir.Si vous avez des retours ou juste envie de discuter Novel, Rejoignez nous : https://discord.gg/RbKeWnWuGF