Chapitre 294
Traducteur : Milan (Novel France)
Chapitre 294 – Tromperie (3)
« Hmm… ? »
« Je vais être honnête. On a perdu, on a plus de moyens de riposter. »
Voyant la princesse Charmia totalement désemparée, je précisai :
« Le Grand Néant se prépare pour ça depuis une éternité. S’il avait encore été une Incomplet, il y aurait peut-être eu une faille, mais face au plan d’un Dieu Exterieur, je doute qu’il y ait la moindre brèche. »
« A-alors, tu imagines quoi comme contre-attaque ? »
« Aucune. Mon plan initial était de gagner du temps grâce au pouvoir de Votre Altesse pour réfléchir à une solution, mais plus j'y réfléchi, moins il me semble probable que le Grand Néant n’ait pas déjà anticipé tout ce que je pourrais imaginer. »
« Ah… »
C’était simplement la réalité de la situation.
La prudence du Grand Néant frisait la paranoïa. Dès l’instant où il agissait, l’issue était déjà scellée. Tout ce qu’il entreprenait par la suite revenait à prendre un verre déjà brisé pour le réduire en poudre au mortier et au pilon.
« Même si je ne comprends toujours pas pourquoi il est allé aussi loin… »
Pourquoi continuait-il à me craindre, même après s’être assuré la victoire ?
J’avais bien une hypothèse, mais aucune certitude.
Voilà pourquoi j’avais besoin de recueillir davantage d’informations.
« C’est pour cette raison que… j’aimerais que Votre Altesse trouve la réponse. »
« … Tu veux dire que je devrais retourner dans le passé pour créer une fissure dans les plans du Grand Néant ? »
« Non. »
L'Empereur, resté silencieux en observant l'expression résolue de Charmia, prit enfin la parole.
Peut-être parce que sa fille se tenait devant lui, il s'exprima cette fois d'une voix bien plus humaine. Se grattant la tempe d'un air embarrassé, il poursuivit :
« Même si tu as hérité de mon autorité et que tu retournais au point le plus reculé possible dans le temps, tout était déjà décidé à ce moment-là. Quels que soient les choix que tu ferais, rien ne changerait.
En plus, ce n'est pas un champ de bataille où un simple être humain peut infléchir le cours de l'histoire. Si tu retournais dans le passé pour agir de la sorte, le Grand Néant ajusterait simplement sa stratégie en conséquence. »
« Alors je suis encore plus perdue. Que suis-je censée faire, au juste ? »
Face à Charmia perplexe, j'échangeai un regard avec l'Empereur, puis hochai la tête.
« Nous devons découvrir pourquoi le Grand Néant craint la Mer Abyssale. »
« Qu-quoi ? »
« À l'origine, le monde du Grand Néant n'était rien d'autre que le ciel. Il n'a jamais régné sur ce qui s'étendait par-delà les cieux. C'est pour cela qu'il a pu être scellé sous la Mer Abyssale, mais ce n'est plus le cas aujourd'hui. Le domaine qu'il contrôle désormais a depuis longtemps dépassé le rang des Dieux Extérieurs ordinaires. Il est devenu quelque chose de bien plus grand. »
L'Empereur enchaîna calmement :
« Comment a-t-il obtenu un tel domaine ? Et après l'avoir acquis, pourquoi craint-il autant la Mer Abyssale ? Si nous parvenons à percer ce mystère, nous pourrons peut-être encore trouver un moyen de lui résister. »
« Je comprends. Mais… j'ignore jusqu'où je peux remonter dans le temps ni où j'atterrirai exactement. Et même si j'y parviens, je ne sais pas ce que je suis censée faire… »
« Je vais t'aider pour cela. »
L'Empereur posa doucement une main sur la tête de Charmia.
« Tu as hérité de toute mon autorité. Si tu voyages à mes côtés, tu pourras peut-être remonter les souvenirs portés par ta lignée au-delà de la limite qui t'est normalement permise… En d'autres termes, tu pourras plonger dans les mémoires de tes ancêtres. Si tu parviens à aller aussi loin, tu devrais pouvoir être témoin des souvenirs de quelqu'un qui était lié au sorcier de la Mer Abyssale, et peut-être en tirer de précieux indices. »
L'échec n'était pas une option.
Charmia acquiesça d'un hochement de tête entendu, puis leva les yeux vers le ciel.
« Je comprends ce que vous me demandez. Dans ce cas, nous devons en finir avant que le Grand Néant n'arrive. »
« C'est impossible. »
« … Quoi ? »
Je haussai les épaules et lui exposai la sombre réalité :
« À l'origine, Votre Altesse devait nous faire gagner du temps, mais c'est désormais vous qui devez rassembler des informations. Cela signifie que le Grand Néant sera là très bientôt. Nous ne pourrons pas l'empêcher d'arriver. »
« M-mais alors, même si je reviens avec ces informations, est-ce que tout ne sera pas déjà fini ? »
« Non, nos rôles ont simplement été intervertis. »
Je secouai la tête avec un léger sourire.
« Je vais le retenir pendant que Votre Altesse récolte ces informations. »
« … En es-tu vraiment capable ? »
« Je le pense. Il ne cherche pas à m'absorber. Si je reste en mouvement perpétuel sans lui laisser la moindre ouverture, il ne pourra pas attaquer de manière inconsidérée. »
« Argh… »
« Charmia. »
Plongeant mon regard droit dans ses yeux hésitants, je déclarai :
« Quoi qu'il arrive, je protégerai tout le monde ici. Alors faites-moi confiance et accomplissez ce que vous seule pouvez faire. »
« … Je te fais confiance. »
Après un bref silence…
Charmia hocha la tête et sourit doucement, comme si elle n'avait jamais douté de mes paroles, ne fût-ce qu'un instant.
« Tu n'as jamais rompu une seule promesse, quoi qu'il advienne, Jern. »
« Eh bien, j'avais pourtant promis de vaincre le Grand Néant, pour finalement revenir après une cuisante défaite… »
« Mais le combat n'est pas encore terminé, n'est-ce pas ? Le Jern que je connais n'est pas du genre à baisser les bras simplement parce qu'il est en mauvaise posture. »
En voyant son sourire, j'inclinai profondément la tête.
« … Je compte sur vous. »
« Évidemment. Attends-moi encore un peu. Je serai de retour avant même que tu ne t'en rendes compte ! »
Charmia m'adressa un sourire chaleureux.
C'était un sourire si radieux que personne n'aurait pu imaginer que le monde était sur le point de s'effondrer.
Charmia n'aimait pas qu'on la regarde utiliser son pouvoir.
N'étant pas particulièrement curieux de le voir non plus, je suis parti sans attendre.
J-1
Sous terre ou non, nous étions toujours au cœur de l’Abysse.
Je pouvais déjà sentir cette présence colossale se rapprocher de la strate la plus profonde. Ma mission consistait désormais à gagner du temps.
Le Grand Néant ne semblait pas pressé de me tuer s'il pouvait l'éviter. Alors peut-être que, tout comme je l'avais affirmé avec assurance à Charmia, je pourrais faire traîner les choses d'une manière ou d'une autre.
— S'il n'y avait pas tous ces gens.
« Ouh là là, on est tellement serrés… »
« Combien de temps allons-nous devoir rester ici… ? »
Vue d'en haut, la cité souterraine paraissait bondée à l'extrême. Après tout, elle abritait désormais tous les survivants de ce monde.
Si j'affrontais le Grand Néant ici, les vies humaines vaudraient moins que celles de vulgaires mouches. Chaque échange de coups faucherait des dizaines de milliers d'âmes.
Je n'avais aucune intention de rompre ma promesse envers Charmia. Quoi qu'il arrive, j'avais juré de protéger ces existences.
Et pour y parvenir… je ne pouvais pas le faire seul.
« … C'est bien naturel, après tout. »
Je poussai un petit rire discret avant d'entamer ma descente vers la strate la plus profonde.
Qu'avais-je jamais accompli de mes propres mains ?
Je n'étais rien de plus qu'un pauvre humain malchanceux tombé au fond de la Mer Abyssale. La seule et unique raison pour laquelle j'avais survécu aussi longtemps était l'aide que tout le monde m'avait apportée.
Pourtant, je m'étais convaincu que personne d'autre ne pouvait m'aider et j'avais décidé d'affronter le Grand Néant en solitaire.
Le palais où j'arrivai après avoir franchi la strate la plus profonde m'inspirait une étrange nostalgie.
La capitale.
La capitale telle qu'elle était avant que tout ne vole en éclats.
« C'est prodigieux. »
Pendant un instant, j'en oubliai totalement la situation et contemplai les lieux avec stupeur.
Même submergée au sein de la Mer Abyssale, la capitale demeurait parfaitement sèche, préservée telle que je m'en souvenais. Quand on savait le temps qu'il avait fallu aux autres Dieux Extérieurs pour accomplir le moindre exploit comparable, cela en disait long sur la maîtrise magistrale avec laquelle elle gouvernait son domaine.
Chassant ma surprise pour le moment, je toquai à la porte de la cité.
« Elisia. »
« … Jern ? »
La réponse fusa presque instantanément.
La porte s'entrouvrit juste assez pour laisser entrevoir une cascade de cheveux argentés, comme si elle m'avait attendu tout ce temps.
Mais elle n'avança pas davantage. Au moment où elle tenta de pencher la tête hors de la porte dans la Mer Abyssale, elle sursauta de surprise et referma précipitamment le battant.
« Qu-qu'est-ce qui s'est passé ? Le monde entier s'est soudainement retrouvé sous l'eau. J'ai eu tellement peur. »
« Désolé. Le Grand Néant a attaqué sans crier gare. Je n'ai pas eu l'occasion de te prévenir avant. Il s'est passé quelque chose ici ? »
« Moi, je vais bien. C'est de toi que je m'inquiète, Jern. »
« De moi ? »
« Je ne peux pas rester dans le domaine d'un autre monde. Tu le sais bien. »
… Ce ne fut qu'en entendant ces mots que je regardai véritablement autour de la cité. La capitale n'était pas protégée de la manière dont je l'avais d'abord cru.
Au début, je pensais qu'Elisia avait utilisé son pouvoir pour repousser l'eau de mer. Il n'en était rien.
L'eau refusait d'elle-même d'approcher de la capitale. Elle refluait de son propre chef. Je n'avais rien fait. C'était un phénomène tout aussi naturel qu'une bulle d'air demeurant intacte sous la surface de l'océan.
« Si tu ne règles pas ça rapidement, ma présence finira par contaminer ta Mer Abyssale. Alors… »
« Ah, tu n'as pas besoin de t'en faire pour ça. »
« … T-tu as gagné ? »
Derrière la porte, la voix d'Elisia s'illumina d'espoir.
« Non, j'ai perdu. Lamentablement. Je n'ai même pas fait le poids. »
« … Ah, heu… »
« Hein ? Tu le prends mieux que ce à quoi je m'attendais. »
« … Je suis désolée, Jern… Je me disais qu'il était possible que tu ne puisses pas gagner. »
En écoutant la timide confession d'Elisia, je me contentai d'acquiescer d'un signe de tête.
Après tout, elle avait déjà vu le Grand Néant par le passé. Il n'était pas étonnant qu'elle pense ainsi.
« N-non ! Je ne dis pas que tu es faible, Jern. C'est juste que… j'ai déjà aperçu le Grand Néant autrefois. Quand je l'ai vu, il avait l'air grièvement blessé et affaibli… »
Elle hésita un instant avant de lâcher enfin le fond de sa pensée :
« … C'était différent. Différent des autres Dieux Extérieurs. C'était comme si son existence même appartenait à un tout autre ordre. »
« Je vois. Je comprends. »
En y repensant maintenant, peut-être qu'Elisia avait perçu un fragment de la véritable nature du Grand Néant depuis le début.
Alors que cette pensée me traversait l'esprit, une autre, légèrement espiègle, lui succéda.
« Alors, qu'aurais-tu fait si j'avais vraiment perdu et n'étais jamais revenu ? »
« Je serais venue te sauver, bien sûr ! »
« Vraiment ? Et comment ? »
« … »
Elisia retomba dans le silence. Puis, depuis l'embrasure de la porte, elle tendit timidement une main.
De petits doigts d'une blancheur immaculée émergèrent. Ils effleurèrent l'eau de mer…
… et firent naître quelques minuscules bulles.
« … ! »
Un individu ordinaire n'aurait jamais saisi la portée de ce qui venait de se produire. Mais moi, en tant que Dieu Extérieur de la Mer Abyssale et souverain de ce domaine, je le compris à la seconde.
À l'instant, Elisia venait d'annihiler un infime fragment de la Mer Abyssale.
« Je suis désolée. Je sais que ça n'aurait sans doute pas servi à grand-chose, mais je ne pouvais pas rester assise là sans rien faire… »
L'endroit que sa main avait touché ne faisait plus partie de la Mer Abyssale.
Ce n'était devenu rien de plus qu'un recoin ordinaire des profondeurs océaniques.
Un lieu naturel qui n'était plus sous mon autorité ni au sein de mon domaine.
Tout comme je ne pouvais commander au ciel et que le ciel ne pouvait me commander, cet espace était devenu une réalité entièrement distincte.
Le Néant.
Un concept façonné pour effacer les domaines divins. J'avalai ma salive avant de secouer la tête.
« Elisia. »
« H-hein ? J'ai fait quelque chose de mal ? »
« Je ne pense pas que le Grand Néant s'en prendra à toi. Ni à tes capacités, ni à ton monde. Ils sont bien trop dangereux. Si tu restes là à l'intérieur, il ne viendra pas te provoquer inutilement. Tant que tu n'essaies pas de l'affronter toi-même. »
Cela avait déjà été prouvé à maintes reprises.
Si j'étais le Grand Néant, je n'aurais pas non plus l'audace de me mêler d'un monde comme le sien.
« Mais je te demande pardon. J'ai besoin que tu prennes des risques et que tu m'aides. »
« … »
« J'ai besoin de toi en ce moment même. »
J'avais préparé tout un arsenal d'arguments pour la persuader.
Mais il s'avéra que tous ces efforts étaient superflus.
– Grrriiiic…
À la seconde où elle m'entendit dire que j'avais besoin d'elle, la porte de la cité s'ouvrit à deux battants.
« D'accord, j'ai compris. Que veux-tu que je fasse ? »
Elisia ne posa pas la moindre question.
… Pour une raison qui m'échappait, elle avait même l'air plutôt heureuse.
Si vous avez des retours ou juste envie de discuter Novel, Rejoignez nous : https://discord.gg/RbKeWnWuGF