Chapitre 269
« Maman, c’est quoi ça ? »
« Chut, ne fixe pas ça ! Tu pourrais devenir aveugle ! »
« P-putain… pas encore ça… »
Dès notre retour dans la capitale actuelle, j’ai senti que l’atmosphère avait changé par rapport à la dernière fois.
Il n’y avait qu’une seule raison à cela. La cicatrice que Dercia avait gravée dans le ciel.
Partout, les gens levaient les yeux vers cette longue ligne noire qui s’étirait à travers les cieux couverts, soupirant de désespoir.
« Autrefois, même dans une situation pareille, les gens auraient juste dit : "Ah, un mage fait encore des siennes", et seraient passés à autre chose. »
Alors que nous marchions dans la rue principale, Linmel observait les citoyens verrouiller précipitamment leurs portes avec une expression amère.
« Depuis que la capitale a été détruite et que les Déchus ont commencé à semer le chaos partout, tout le monde est devenu un peu sensible à ce genre de changements. Surtout si ça a un rapport avec le ciel. »
« On dirait bien. »
Même sans déployer mon Sens du Courant, je pouvais sentir ce sentiment morne de défaite planer sur toute la ville.
Bien sûr, tout le monde ne se noyait pas dans le désespoir. Un certain nombre de Chevaliers s’activaient encore avec urgence malgré l’heure tardive. Leurs mouvements précis et efficaces montraient clairement que ce n’était pas la première catastrophe anormale à laquelle ils faisaient face.
« Je vais aller rapporter ce que c’est réellement. À propos de ta maîtresse, euh… »
« Ne dis pas qu’elle est morte. Dis juste qu’elle a été blessée elle aussi et qu’elle est en convalescence. »
« D’accord ! Compris. Où vas-tu aller, Jern ? T-tu voudrais peut-être venir chez moi ? »
« Non. Avec un ciel pareil, qui sait ce qui pourrait arriver. Je vais me reposer près du lac derrière la ville. »
« …D’accord. Compris… »
J’ai regardé Linmel, abattu, s’éloigner avant de reporter mon regard sur le ciel.
Le fait que la blessure gravée dans le corps du Grand Vide ait commencé à apparaître à travers les cieux signifiait une chose. Il avait commencé à prendre le contrôle total du ciel de ce monde.
La seule partie rassurante était :
« C’est encore faible. »
La ligne ne ressortait sur le ciel nocturne que parce qu’elle n’était pas aussi sombre que le ciel lui-même.
Comparée à l’encre que j’avais vue auparavant, elle était bien plus pâle. Ce qui signifiait qu’il restait encore du temps.
Cependant, il n’y en avait pas beaucoup, ce qui était assez désespérant.
« Tu essaies encore de faire quelque chose à ce sujet ? »
Depuis l’intérieur de la tasse, Nightchaser s’est moqué de moi d’un ton paresseux.
« C’est trop tard. Honnêtement, c’est presque une chance. Au moins, tu pourras rejeter la faute de l’échec sur le manque de temps. »
« Ce n’est pas trop tard. Le temps est juste compté. »
J’ai refermé le couvercle de la tasse et me suis dirigé vers la périphérie de la capitale.
J’avais dit à Linmel que j’allais me reposer, mais il était impossible de me détendre dans une telle situation. À partir de maintenant, chaque seconde, non, chaque tranche de cinq secondes, devait être utilisée avec soin.
Il y avait quelqu’un que je devais rencontrer en priorité. Ou plutôt, quelque chose d’assez proche d’une personne.
Mon Sens du Courant s’est propagé à travers la capitale.
« …Hein ? C’est quoi ce type ? »
Je l’ai trouvé, mais il était dans un endroit assez étrange.
Pourquoi diable était-il dans un endroit pareil ? En penchant la tête, j’ai créé une flaque d’eau sur le sol.
Au moment où je m’y suis jeté, une puanteur terrible m’a frappé.
En me bouchant le nez avec une grimace, j’ai regardé le nain, dormant confortablement contre le mur.
« Grgh, grrrgh... »
Brimdal était allongé là, son épée à la main, dormant aussi paisiblement que si le monde n’était pas en train de finir. Après avoir jeté un coup d’œil autour de moi, j’ai fait gicler quelques gouttes d’eau directement dans sa bouche grande ouverte.
« Pourquoi tu dors dans un endroit pareil ? Réveille-toi. »
« Tousse, tousse — c’est quoi ce… ? Ptui ! »
Brimdal a réagi bien plus violemment que je ne l’avais prévu.
Avant même de me reconnaître comme Jern, son visage était déjà devenu pâle alors qu’il scrutait frénétiquement les environs. Puis son regard s’est posé sur moi, et ses sourcils se sont froncés.
« …C’est quoi ce bordel… ? »
« Ça fait longtemps, Brimdal. Tu as été bien ? »
« … »
Malgré mon accueil chaleureux, Brimdal m’a fixé pendant un long moment.
C’était comme s’il essayait de déterminer exactement ce que j’étais.
Je pouvais déjà deviner où cela menait, alors j’ai poussé un soupir et je me suis gratté la tête.
« Si tu t’apprêtes à me demander de prouver que je ne suis pas un imposteur, alors oui, je peux m’expliquer. Dis juste le mot quand tu seras prêt. »
« …Non. »
Gardant toujours sa garde, Brimdal a lentement rengainé son épée.
« Il ne doit pas y avoir beaucoup de gamins dans ce monde capables d’avoir une expression comme s’ils avaient vécu toute une vie. Jern, c’est vraiment toi. »
« Je ne suis plus un gamin. »
« —On dirait bien que tu n’es plus humain non plus. »
Brimdal a lancé une remarque assez cinglante.
Apparemment, un Chevalier du niveau de Brimdal pouvait immédiatement remarquer le changement en moi.
« En toutes mes années, je n’ai jamais rencontré quelqu’un capable de s’approcher juste devant moi sans que mes sens ne le détectent. Et quelqu’un que je ne peux toujours pas sentir, même en le regardant directement et en lui parlant… encore moins. »
Il s’est approché, m’a attrapé la tête brutalement et a commencé à me tapoter et à me tâter partout avant de laisser échapper une exclamation.
« C’est quoi ce délire ?! Même en te touchant directement, je ne peux toujours rien sentir… Qu’est-ce que tu es devenu ? »
« Je suis devenu le dieu d’un autre monde, je suppose. Je suis essentiellement le concept vivant et respirant de la Mer abyssale en ce moment. »
« Hm, je ne sais pas exactement ce que tu es devenu, mais je sais que tu es devenu fou. On dirait que tu as passé les 5 dernières années à apprendre une magie bizarre. Tu sais au moins ce qui est arrivé à ce monde pendant ton absence ? »
« …Pourquoi étais-tu ici ? »
Comme l’explication allait évidemment prendre beaucoup de temps, je l’ai coupé. Brimdal a immédiatement froncé les sourcils.
« Je suis puni. Hah. Tout ce que j’ai essayé de faire, c’est d’apporter un peu d’espoir pour l’avenir. »
« Puni ? »
« Ouais. Ils m’ont dit de monter la garde ici et d’empêcher les Déchus d’entrer par les voies navigables, mais honnêtement, c’est essentiellement une vengeance. Hmph, petits bâtards. »
« Quelle que soit la punition, tu viens quelque part avec moi maintenant. »
« Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ? Attends, ne me dis pas que tu es venu ici en me cherchant dès ton arrivée ? Si tu espérais des retrouvailles touchantes, tant pis pour toi. Il y a plein de gens qui te cherchent en ce moment, alors va les voir. »
« J’adorerais aussi des retrouvailles sincères, crois-moi, mais nous n’avons vraiment pas le temps. Il ne nous reste probablement même pas un quart de demi-année. Nous devons d’abord nous occuper des choses importantes. »
« … »
À la sincérité dans ma voix, l’expression de Brimdal est devenue sérieuse pour la première fois. Il a hoché lentement la tête.
« Je t’écoute. »
« Présente-moi à tes amis. »
« …Tes amis ? »
« Ouais. Tes amis nains. La race qui vit sous terre à creuser des tunnels. »
« Ok, laisse-moi mettre deux choses au clair tout de suite. »
Brimdal a levé deux doigts, puis en a replié un.
« D’abord, ces bâtards ne sont pas mes amis. Ce sont mes ennemis. Si j’allais les voir, ils essaieraient de me tuer. »
« Je vois. Et la deuxième ? »
« La deuxième est juste une insulte. Mais si je devais le formuler gentiment, ce serait de demander pourquoi tu les cherches. »
« Parce qu’on doit creuser. »
« Creuser ? Je me demandais bien quelles absurdités tu allais sortir. »
Brimdal a affiché un sourire fier et a planté son épée dans le sol.
« Je peux gérer ça tout seul. Donne-moi une heure. Je vais creuser un trou assez profond pour enterrer tout ce bâtiment. »
« Je peux faire ça en 3 secondes. Mais quand je dis qu’on doit creuser ici, je ne parle pas juste de faire un trou profond et large. »
J’ai secoué la tête et corrigé son malentendu.
« Je veux dire qu’il nous faut une ville souterraine assez profonde pour que chaque personne dans ce monde puisse respirer, manger et vivre normalement pendant au moins plusieurs mois. Quelques dizaines de mètres sous terre ne suffiront pas. Il faut que ce soit des centaines de mètres plus profond que ça. »
« …Quoi ? »
Brimdal a penché la tête en m’écoutant.
« Tu comprends au moins ce que tu es en train de dire ? »
« Oui, je comprends. Plus précisément, même après que chaque parcelle de terre de ce monde soit submergée sous l’eau de mer, il ne doit y avoir aucun problème avec cet espace de vie. »
« … »
Son visage s’est figé d’incrédulité. Puis il s’est gratté la tête et a commencé à m’expliquer les choses comme s’il essayait de raisonner un idiot.
« Jern, écoute bien. Un projet de cette envergure n’a jamais existé dans l’histoire des nains depuis le jour où notre race a eu sa première barbe. Et plus important encore, même si chaque nain se consacrait uniquement à ce monde, oublie 1 an. Il faudrait 10 ans juste pour réussir à peine. C’est impossible. »
« Alors les nains sont encore plus capables que ce à quoi je m’attendais. »
Honnêtement, je m’attendais à ce qu’il dise que cela prendrait plus de 100 ans.
Apprendre que c’était possible en 10 ans m’a rendu encore plus confiant.
Cette tâche devait être confiée à Brimdal. En voyant le sérieux mortel sur mon visage, dénué de la moindre trace de plaisanterie, Brimdal m’a fixé avec une expression épuisée.
« Je ne sais pas comment tu as interprété ce que je viens de dire, mais… »
« Je vais aider. »
-Goutte, goutte, goutte...
Alors que je levais la main, quelques gouttes d’eau sont tombées.
Brimdal a regardé le sol avec une expression qui disait clairement : « Qu’est-ce que cet idiot fait encore ? »
-Boum !
« C’est quoi ce… ? »
Les minuscules gouttes ont furieusement foré la terre, créant instantanément un trou massif. Les yeux de Brimdal se sont écarquillés comme des soucoupes à cette vue.
« Jette une pierre dedans. »
Toujours troublé, Brimdal a hésité un instant avant de ramasser un caillou à proximité et de le jeter dans le trou.
Aucun son n’est revenu. Ce n’est qu’après 5 minutes entières qu’un léger clapotis a finalement résonné vers le haut. C’était si faible qu’aucune personne ordinaire n’aurait pu l’entendre.
« Toi… »
Ce n’est qu’à ce moment-là que Brimdal m’a vraiment regardé.
En tant que nain ayant passé la moitié de sa vie à creuser la terre, il ne pouvait pas confondre cela avec de la simple magie.
« Qu’est-ce que tu es devenu, exactement ? »
J’ai simplement haussé les épaules à cette question presque murmurée.
« Je te l’ai déjà dit. »
« …Le… tu es sérieux ? À propos de créer une forteresse souterraine capable d’abriter tous ceux qui sont actuellement en vie ? »
« Oui. Et si possible, j’aimerais pouvoir abriter les animaux aussi. S’il y a quoi que ce soit que je puisse faire pour aider, je le ferai. »
« Hrrrmmm... »
Les bras croisés, Brimdal s’est plongé dans une réflexion profonde, considérant sérieusement ma proposition.
Mais à la fin, sa réponse est restée la même.
« Désolé, mais la persuasion est impossible. Du moins si ça passe par moi. »
« Non, pourquoi ? »
« Eh bien, ahem… Quand j’ai quitté ce groupe, j’ai peut-être fait quelques trucs… du genre qu’ils ne prendraient pas très bien… »
Brimdal a évité maladroitement mon regard alors qu’il essayait d’orienter la conversation dans une autre direction.
« Si on compare à l’Empire, de quel genre de crime parle-t-on ? »
« Hm, probablement du niveau d’une tentative d’assassinat sur l’Empereur. »
« … »
Apparemment, Brimdal avait été une menace bien plus grande que je ne l’avais imaginé.
« Qu’est-ce que je fais maintenant ? »
J’ai creusé mes méninges pendant un moment. J’aurais pu menacer les nains avec mon pouvoir, mais cela avait beaucoup trop de chances de se retourner contre moi.
Plus important encore, c’était quelque chose que les nains eux-mêmes devaient comprendre et choisir volontairement de faire. Si la moindre erreur se produisait, chaque humain vivant se noierait.
Le projet devait avancer d’une manière que tout le monde puisse accepter.
« Eh bien, je peux quand même te guider là-bas. Pour ce qui est de les persuader… tu devras trouver ça tout seul. »
Brimdal a répondu sans vergogne, comme s’il n’avait absolument rien fait de mal. Alors que je me demandais si je devais lui mettre une gifle maintenant que j’en avais le pouvoir, quelque chose a fait tilt dans mon esprit.
« …Alors, Brimdal, tu es vraiment sûr d’avoir commis quelque chose d’aussi grave qu’une tentative de régicide ? »
« La folie passionnée de la jeunesse. Un souvenir assez embarrassant, je dois dire. »
« Donc pour les nains, tu es un ennemi assez important ? »
« Hm ? Ouais. C’est ça. »
« Et les nains sont assez sérieux avec leurs rancunes, n’est-ce pas ? »
« Bien sûr. Nous n’oublions jamais ce qui ne doit pas être oublié… »
Brimdal a hoché la tête fièrement, puis il s’est soudainement figé alors que la réalisation le frappait, me fixant.
« … »
« … »
Nos regards se sont croisés. Et à cet instant, nous avons tous deux compris exactement ce que l’autre pensait.
« Brimdal. Pour le bien du monde, s’il te plaît, sacrifie ton corps juste cette fois. »
« Non, espèce de petit fou… »
Brimdal a tendu la main vers la garde de son épée.
Mais le mouvement de mon doigt a été juste un peu plus rapide.