Chapitre 214
TL/ED – Miso
Ce qu’il fallait faire pour éviter un massacre inutile.
C’était un enlèvement.
[Sir Lordran ! Une bataille féroce éclate sur le lac en ce moment même !]
[La Princesse a déjà fait son mouvement…]
[…Est-ce la fin ?]
Ce pays devait bien avoir un roi, après tout.
Celui qu’on appelait Lordran était assez rusé pour ne pas se cacher dans le palais royal, mais dans une maison ordinaire parmi les civils alentour.
Il s’était bien caché. Même un assassin correct n’aurait pas pu le repérer.
[…Ku, kuheok ?!]
[Sir Ranne ? Pourquoi… kuk !]
-Thud !
Alors que les chevaliers à l’intérieur de la maison s’effondraient un par un, je posai la main sur la porte.
« … »
-Creeak… Quand j’ouvris la porte aux gonds rouillés, je vis Lordran fermer doucement les yeux.
S’était-il résigné à tout ? Alors que j’entrais à grands pas, quelqu’un tendit la main et agrippa ma jambe.
Il essaya, du moins. La main tremblante fut écrasée net juste avant de toucher ma cheville.
« N, non, mon seigneur… »
J’étais sûr d’avoir pressé sa gorge assez fort pour l’assommer.
Juste au moment où j’allais écraser légèrement ces yeux remplis d’une résolution désespérée, celui qui était assis tranquillement à la table ronde se leva et parla d’une voix grave.
« Cessez ce massacre inutile. C’est moi que vous cherchez, n’est-ce pas ? »
« Non. Tout cela est nécessaire. Pour calmer la fureur de la Princesse, teindre ce lac en rouge ne suffirait même pas. »
« … »
« Une décision bien stupide pour le chef d’une nation. »
Quand je m’approchai et que je le surplombai, il me regarda avec une expression de curiosité.
« Qui… êtes-vous ? Je n’ai jamais vu quelqu’un comme vous sous les ordres de Sharmia. »
« Votre arrogance à penser que vous saviez tout est ce qui a détruit ce pays. Vous en rendez-vous seulement compte ? »
Quand je pressai le bras de Lordran avec la Pression d’eau, ses yeux s’écarquillèrent un instant, puis il laissa échapper un rire creux.
« C’est vraiment trop. »
« …Êtes-vous dans votre état normal ? »
« Je le suis. J’ai calculé chaque facteur, je me suis préparé à chaque scénario catastrophe… mais dans aucun de ces scénarios je n’ai imaginé qu’un poignard inconnu de la Princesse briserait tous mes plans en moins d’une journée. Comment quiconque aurait-il pu prédire cela… »
Son ton n’était pas tant celui d’un grief sincère que celui d’une lamentation sur le monde lui-même.
« L’Assassin que nous avons engagé en engloutissant la moitié du budget national a été misérablement écrasé par vous, et cet endroit, dont je n’avais parlé à personne, a été découvert en cinq minutes alors que personne ne nous a trahis. Les cieux nous ont abandonnés. »
« … »
Le plan pour enlever Lumia semblait être en préparation depuis plus longtemps que je ne le pensais.
Il n’y avait pas de temps pour demander des détails. Je commençai immédiatement à resserrer ma prise sur sa gorge.
« Ugh… »
« Ferme-la. Rompez ce contrat avec l’Assassin immédiatement, et rappelez vos soldats. »
« Et qu’est-ce que ça change, alors ? »
« Vous évitez de mourir misérablement à cet instant précis. »
« Les conditions, kuk, sont mauvaises. »
S’agrippant la gorge alors qu’il s’étouffait, Lordran répliqua avec des yeux qui n’avaient pas faibli.
« Vous devriez juste me tuer en premier. En tant que souverain, pensez-vous que je voudrais rester en vie en regardant chacun des membres de ma nation mourir misérablement ? »
« Non, vous avez perdu la tête ? C’est vous qui avez créé cette situation. »
« Une souris ne mord pas un chat quand elle est acculée, mais quand elle a été transformée en jouet. »
« … ? »
« L’Empire ne peut plus nous protéger. Le bref âge glaciaire provoqué par le Cercle Cramoisi a transformé nos vies en enfer. »
Forçant ses yeux à se détourner, Lordran regarda le filet couvert de poussière accroché au mur de la maison.
« À l’exception d’une infime parcelle d’océan, chaque poisson a été exterminé. Combien de siècles pensez-vous qu’il faudra avant que la vie ne fleurisse à nouveau dans ce lac ? »
« Vous avez fait tout ce bordel juste pour quelques poissons ? »
« Ils sont la force vitale de la nation. Nous pouvons difficilement faire venir des poissons vivants depuis des mers aussi lointaines. Mais… ce n’est pas ce qui compte vraiment. »
Il fixa mes yeux et grinça des dents.
« Ce n’est pas la fin. Ces bâtards feront exactement la même chose. Et votre camp ? Que pouvez-vous faire ? Arrêter ça après coup, encore une fois, après que tout soit déjà arrivé ? Si ce jour vient, seule une fin plus longue et plus atroce suivra. »
En d’autres termes—
L’âge glaciaire de la Glace Extrême avait déjà conduit ce pays au bord de la ruine.
Mais même s’ils serraient les dents et enduraient ici, le Cercle Cramoisi n’était pas mort.
Le désastre frapperait à nouveau.
L’Empire ne pouvait rien faire. Au final, il ne réagirait qu’après coup…
En conséquence, les États tributaires, décidant qu’ils ne pouvaient plus supporter cela, s’étaient regroupés et avaient fomenté une rébellion.
« Quelle raison sans valeur. »
« …Qu’avez-vous dit ? »
« Ce que votre bande essaie vraiment de faire, c’est juste de se ranger du côté le plus fort. »
Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai compris pourquoi ils avaient spécifiquement enlevé Lumia.
« Vous aviez besoin d’un moyen de négocier avec le Cercle Cramoisi, en contrepoids à l’Empire. »
« …Oui. »
Au final, détenir la Princesse signifiait qu’ils ne seraient pas attaqués par l’Empire.
Si Sharmia tentait quoi que ce soit, la vie de Lumia serait en danger.
Et inversement, des négociations avec le Cercle Cramoisi deviendraient également possibles grâce à Lumia. Elle était, après tout, une princesse de l’Empire.
« Vous n’avez même pas de renseignements corrects sur ces fous, et vous voilà en train de provoquer ce putain de chaos. »
Je ne pus m’empêcher de laisser échapper un langage grossier.
Tout cela avait été déclenché par l’illusion que le Cercle Cramoisi était une entité normale capable de dialogue ou de négociation.
Qu’ils apportent une Princesse ou l’Empereur lui-même, la négociation avec le Cercle Cramoisi était impossible. Si cela semblait progresser normalement, c’est qu’ils étaient trompés. C’est simplement ce qu’étaient les fanatiques.
« Je le dirai une fois de plus. Retirez vos soldats ainsi que l’Assassin. Heureusement pour vous, Son Altesse la Princesse que vous avez enlevée vous a accordé une dernière once de miséricorde. »
« …Quoi ? »
« Elle, qui n’a commis aucun crime et n’a joué aucun rôle dans l’administration, a dit qu’elle comprenait les sentiments de vous, les gens qui l’avez enlevée, et espérait que l’affaire pourrait être résolue pacifiquement. Vous ne le croyez pas ? »
« Je, je ne peux pas croire… »
« Alors je vais vous donner une raison de croire. »
-Crunch… Je traînai Lordran hors de la maison et le fis regarder ce qui l’entourait.
Au même moment, ce toit miteux fut arraché.
[Qu, quoi ? Putain ?!]
[Le plafond… c’est quoi ce bordel… ??]
Ce n’était pas tout.
Dans un rayon de plusieurs centaines de mètres, le toit de chaque maison fut arraché et propulsé dans le ciel.
Au milieu des cris de surprise des citoyens ordinaires, la bouche de Lordran commença progressivement à s’ouvrir. Je tordis de force sa tête pour le forcer à me faire face.
« Voyez-vous ne serait-ce qu’une étoile dans mes yeux ? »
« …Un Déchu ! C, comment- »
« Que vous fassiez confiance à l’Empire ou non, nos préparatifs contre le Cercle Cramoisi sont déjà terminés. La première frappe s’arrête ici. À partir de maintenant, ces bâtards ne pourront pas rester au même endroit, ne serait-ce qu’un jour. Et… »
-Crunch.
Alors que les plafonds commençaient à s’élever encore plus haut, Lordran grinça des dents.
« Si je le veux, je peux infliger à cet endroit un désastre qui se fera sentir bien plus vite que n’importe quel âge glaciaire. »
Le simple fait de laisser tomber tous ces plafonds tels quels causerait d’innombrables victimes. Non pas que j’aie réellement l’intention de le faire.
Lordran serra les dents et secoua la tête.
« Arrêtez ça ! C’est moi que vous cherchez, n’est-ce pas ?! »
« Alors il est temps que vous compreniez. Vous n’avez que deux choix. »
J’écartai mes doigts et pressai le point.
« Regardez votre peuple mourir très, très rapidement de vos propres yeux, ou croyez ce qui semble incroyable et rappelez l’Assassin. »
« …Je vais rappeler les soldats. »
Quand je fis semblant d’être sur le point de faire tomber les plafonds à tout moment, Lordran hocha la tête à la hâte.
« Mais l’Assassin de Rakshasa ne va pas bien écouter mes ordres. Alors… »
« Très bien. Pour l’instant, rappelez ces putains de soldats. Et annulez l’ordre de nous attaquer. »
Rien que cela suffirait à éviter le massacre inutile que Lumia n’avait pas voulu.
Au moment où je le vis hocher la tête, je le libérai de la Pression d’eau et remis les plafonds là où ils étaient.
« Si ces ordres ne sont pas exécutés, vous regarderez votre peuple se faire réduire en viande hachée juste devant vos yeux. »
« C, compris. »
Donnant un dernier avertissement au cas où, je repartis en courant.
Une partie de moi voulait l’entraîner avec moi, mais le temps pressait. Tant que je savais où il était, je pouvais l’attraper quand je le voulais.
Une chose était plus importante.
« Linmel ! »
Le Sens du Courant attrapa Linmel.
Elle semblait assez bien se battre, mais au final, elle n’était pas habituée au combat à mort avec sa propre vie en jeu.
Une ouverture allait inévitablement apparaître. Je devais arriver avant, mais…
…Un sentiment de malaise ne se trompait jamais.
« Merde ! »
Au final, Linmel s’était effondrée.
L’aspect anormal de son visage me permit de déduire qu’elle avait été empoisonnée.
Le Sens du Courant me montrait la scène, mais il ne pouvait rien produire capable d’arrêter la charge d’Aksha alors qu’il se précipitait à une vitesse fulgurante.
Quelle façon d’utiliser la Pression d’eau pouvait bloquer cela ? En un instant incroyablement bref, d’innombrables possibilités traversèrent mon esprit, mais aucune ne semblait être d’une aide significative.
Ce que le Sens du Courant me montrait, c’était la mort de Linmel, ou une blessure fatale proche de celle-ci.
Mon cœur me faisait mal.
Froidement.
« … ? »
Ce ne fut qu’un très court instant, mais… j’eus l’impression que le monde était teinté de bleu.
Sans m’en rendre compte, comme en transe, je regardai le lac où Linmel avait posé sa main et saisi quelque chose.
L’instant d’après, Linmel tira une lance de glace.
-Crack !
« Hm. »
Alors que Linmel fixait, stupéfaite, la lance qu’elle avait tirée du lac, le froid dans ma poitrine s’apaisa à nouveau.
Je restai immobile un instant, me frottant la poitrine, puis je marmonnai pour moi-même et recommençai à courir.
« …Pas étonnant que je n’aie pas pu le comprendre. »
Maintenant, enfin, je sentais que je commençais à comprendre ce qu’était le monde de la Décomposition.
***
Mon corps n’était pas à bout de souffle, pourtant, au moment où j’avais couru aussi vite que possible et atteint le lac…
Linmel était dans une impasse avec les soldats.
« Ah, Jern… »
Linmel se tourna vers moi, immergée jusqu’aux chevilles dans le lac, vacillant instablement.
Laissant de côté la question de savoir comment elle flottait sur le lac, elle semblait presque ivre et hors d’elle-même, alors je tirai précipitamment un bateau à proximité avec la Pression d’eau, montai à bord et me dirigeai vers elle.
« Reprends-toi. Tu vas bien ? Combien sont-ils ? »
« …Cinq ? »
Elle semblait avoir encore toute sa tête.
Heureusement, les soldats avaient dû recevoir leurs ordres, car ils n’attaquaient pas Linmel dans son état.
Le problème était qu’ils ne battaient pas en retraite non plus. Avec des visages remplis de choc, ils fixaient quelque chose.
Je compris pourquoi immédiatement.
« Ku, hah. »
Aksha, la tête transpercée, était toujours en vie et fixait notre direction.
Il n’était pas sain d’esprit. Sous son cou, de fines lignes avaient été tracées sur tout son corps, comme s’il n’était qu’à un souffle de se désagréger, et de ces lignes le sang coulait sans pause, souillant le lac.
« …Comment diable est-il encore en vie ? »
Devant un spectacle assez bizarre pour faire chanceler même moi, qui avais vu toutes sortes de choses, Aksha regarda sa propre main avec émerveillement.
« Je, je ne sais pas. Probablement… il semble que ces êtres-là ne m’aient pas seulement prêté leur aide. »
…Ces êtres-là ?
Quoi qu’il en soit, même lui semblait reconnaître que cette situation était étrange.
« U, utile. »
Non pas qu’il semblait avoir l’intention de reculer.
Avec son poignard levé et semblant prêt à bondir à tout moment, il était assez menaçant même dans son état de quasi-cadavre.
« Je… »
« Repose-toi. »
Je repoussai Linmel dans le bateau alors qu’elle essayait de se lever, puis je descendis et plantai mes pieds sur la surface du lac.
Je ne pouvais pas réussir à marcher sur l’eau, mais je pouvais générer assez de courant pour traverser le lac.
« Si tu as des derniers mots, dis-les. »
« Heh, si j’avais su que le boulot était ce genre de chose, j’aurais refusé. »
L’instant d’après…
Il se précipita sur moi avec la même vitesse insensée qu’il avait utilisée sur Linmel.
Le regardant presque distraitement, je me frottai la poitrine une fois de plus.
« Quel genre de monde est-ce. »
Qui aurait deviné qu’il n’apparaissait que lorsqu’il était déclenché par des émotions spécifiques ?
Pensant à Linmel à deux doigts d’être poignardée à mort, je fixai le bâtard qui chargeait.
« Pitoyables derniers mots. »
« ? ! »
-…Splash !
Le bras tenant le poignard coula dans le lac avant de pouvoir m’atteindre.
S’étant transformé en un bloc de glace froide.
Alors qu’il fixait sans expression son bras, l’autre bras gela et tomba aussi.
Un, deux, trois.
Son corps, se séparant progressivement et commençant à s’effriter, coula entièrement sous la surface, jusqu’à sa tête au sourire amer.
« … »
« … »
Je fixai les soldats qui regardaient sans expression la scène et les menaçai.
« Son Altesse la Princesse est indemne, je présume ? »
« …O, oui ! »
Je pris Lumia des mains des soldats paniqués alors qu’ils me la remettaient, et poussai un soupir.
Heureusement, l’affaire immédiate semblait avoir été résolue aussi près que possible de la manière dont Lumia l’avait souhaité.
Ce qui laissait une chose.
« Maintenant, donc. Lâchez toutes vos armes. »
« … ? »
« Si vous voulez que votre roi vive, lâchez jusqu’à la dernière de vos armes. »
Il était temps de traiter ces rebelles à la manière de l’Empire.