Chapitre 21
TL/ED – Miso
« Elysia, tu es vraiment sûre de toi ? »
Une nuit sombre, dans le jardin du manoir.
Dans un espace où même le majordome n’osait s’aventurer, Alletus posa la question, l’air inquiet.
En réalité, il savait déjà que les rumeurs sur Elysia circulaient bon train.
Si elle brillait encore par son absence, les ragots se transformeraient en certitudes. Mais si le résultat devait être le même, qu’elle participe ou non, il ne voulait pas, en tant que père, la laisser avec de simples souvenirs douloureux.
Cependant, Elysia secoua doucement la tête et répondit :
« Je vais bien. Je ne peux pas passer ma vie à fuir, n’est-ce pas ? »
« C’est vrai, mais… »
Elysia fit s’entrechoquer ses index, pensive.
« Dois-je lui dire ? »
Elle avait trouvé un concierge capable d’utiliser la magie.
Elle comptait le solliciter pour réussir à passer cette épreuve de la pierre de régénération.
Ce fut une brève réflexion. Rien n’était sûr, aucune garantie de succès.
Elle ne voulait pas susciter de faux espoirs chez son père.
Elle l’avait déjà assez déçu comme ça.
« On ne sait jamais, ça pourrait bien se passer, non ? Je pourrais peut-être manifester de la magie là-bas. »
« …Oui, c’est possible. Si c’est ce que tu souhaites, je ne t’en empêcherai pas. »
Voyant la détermination sur le visage d’Elysia, Alletus hocha la tête.
C’était sa première sortie scolaire avec des amis, à quel point devait-elle l’attendre avec impatience ?
Il lui avait déjà transmis le pire talent qui soit, il ne voulait pas lui voler ce petit bonheur.
-Une décision prise sans savoir qu’elle s’avérerait être le pire choix possible.
*
Une préparation minutieuse est toujours utile.
« Ouvre la porte. »
« Hein ? Vous êtes venu seul ? »
« Ouais. »
Le garde, qui m’avait traité comme un gamin jusqu’à hier, se courba pour me saluer.
C’était grâce aux vêtements de noble. Je les avais pris au cas où, et c’était le meilleur choix possible.
« Euh, mais vous deviez arriver un peu plus tard… Pourquoi êtes-vous seul ? Par hasard, qui êtes-vous et d’où venez-vous… »
Le garde demanda, l’air légèrement méfiant.
Si j’avais ignoré les usages de la noblesse, j’aurais pu paniquer. Mais plus maintenant.
« De quoi tu parles ? Pousse-toi. »
Je fronçai les sourcils et fis un geste de la main en avançant.
Criiic… ! Le courant repoussa le garde.
Le moyen le plus sûr de prouver son sang noble.
Le garde, ses soupçons totalement dissipés, sursauta de surprise, mais me bloqua encore le passage.
« E-Excusez-moi ! Vous n’avez pas payé le droit d’entrée ! »
« … »
Si je ne payais pas, cela pourrait laisser des traces.
C’était du gaspillage, mais je payai par sécurité et m’engageai sur un chemin désert, contrairement à hier.
Quand il y avait du monde, je n’avais rien remarqué, mais il y avait étonnamment beaucoup d’installations pour les enfants. Ça ressemblait vraiment à une sorte de parc d’attractions.
« …Pas ici. »
J’inspectai minutieusement la zone autour de la pierre de régénération, mais impossible de trouver l’homme d’hier.
C’était un type énigmatique. Même ses derniers mots étaient lourds de sens.
Je ne peux pas affirmer qu’il est un ennemi… mais mieux vaut garder cette possibilité à l’esprit.
D’abord, je me glissai dans le trou et terminai mes préparatifs au cas où.
Je bouchai l’ouverture avec des feuilles, ne gardant qu’une étroite ligne de vue, et attendis.
« …! … »
« …? »
Une heure passa peut-être.
En contrebas, les rires et les bavardages excités des enfants commencèrent à monter. Comme seuls les nobles étaient admis, ce devaient être les cadets.
Ils étaient encore hors de portée du courant. Peut-être regardaient-ils autre chose d’abord, car ils n’étaient pas encore venus par ici.
N’ayant rien d’autre à faire, je révisai ce que j’avais appris jusqu’ici.
Au final, la seule chose que je pouvais contrôler dans cette mer, c’était le courant.
Cependant, depuis que j’étais capable de contrôler instantanément des courants lointains, sa valeur avait atteint un niveau absurde.
Si j’entoure la cible de courants et que j’applique une pression de toutes parts, je peux faire exploser l’adversaire à distance, sans aucune condition.
Mana ? Ça n’en consomme pas.
Force ? Elle est quasi infinie.
« …Mais je ne peux pas vraiment utiliser ça. »
La puissance était immense, mais inutilisable.
C’est ce que j’avais compris après plusieurs tests.
Depuis que j’avais failli mourir dans la ruelle, chaque fois que j’essayais d’écraser quelque chose avec la pression de l’eau, j’en payais le prix.
Par exemple, quand je me concentre sur la détection sensorielle, ma tête tourne, j’ai envie de vomir, et je ressens un poids, comme si du sang coulait de tout mon corps.
La pression de l’eau a un effet similaire. Un fardeau bien plus simple et facile à comprendre.
La règle d’or.
« Pourquoi ça arrive ? »
Je claquai la langue et pressai un arbre voisin avec la pression de l’eau.
Crac… Les branches de l’arbre se plièrent et s’écrasèrent très facilement.
Moi aussi.
J’avais l’impression que tout mon corps était ligoté et tiré fermement.
« Urgh… »
Je ne pouvais même plus respirer, alors je relâchai précipitamment la pression.
Voilà le fardeau.
Quand je serre quelque chose avec la pression de l’eau, je suis serré aussi.
Moi et la cible subissons la même pression simultanément.
« La cause est… »
Probablement.
C’est différent du fonctionnement du courant.
Il ne s’agit pas de pousser ou de tirer ; une fois que la pression commence, on reste dans le domaine de la simple pression hydraulique, mais cela commence à ressembler à quelque chose qu’on trouve dans les Profondeurs.
Moi, celui qui exerce la pression, je commence à la ressentir. Puis, inconsciemment, j’accepte que ce monde se trouve à l’intérieur des Profondeurs.
Pour le dire simplement, au moment où j’applique une pression sur l’adversaire.
« Hein ? Ce type est écrasé comme ça, alors pourquoi je vais bien ? »
Cette question surgit, et c’est elle qui crée le fardeau.
Au début, j’ai essayé les yeux bandés, le nez et les oreilles bouchés. J’ai essayé de changer mes pensées, j’ai tout tenté.
Mais tant que c’est moi qui exerce la pression et que je perçois l’adversaire à travers le courant, aucune échappatoire n’est possible.
Au bout du compte, c’est pratiquement inutile.
« Pourtant, hmm… »
Je fronçai les sourcils, pensif.
C’est bien. Vraiment, une magie absurdement bonne.
Si je pouvais juste résoudre ce problème de fardeau, je n’ose imaginer toutes les façons dont je pourrais l’utiliser.
N’y a-t-il aucun moyen de l’utiliser sans subir le fardeau ?
Alors que je réfléchissais, quelque chose entra dans ma zone de détection.
« Cette année, nous avons décidé de commencer un peu plus tôt ! C’est l’heure de la pierre de régénération que vous attendiez tou~s ! »
« Hoo, hoo… Est-ce que je tremble ? »
« Maître, je ne me sens pas bien. Je peux passer un peu plus tard ?? »
Bavardages, bavardages.
Même moi, qui avais écouté plusieurs cours d’enfants, j’étais surpris par leur nombre.
Il y avait plus de 80 personnes. Y avait-il autant d’enfants nobles ?
Le professeur gérait le grand groupe avec habileté, comme si gérer des foules pareilles n’avait rien d’inhabituel.
« Ne vous inquiétez pas trop, tout le monde. Vous avez tous récemment traversé la Fièvre de l’Éveil et n’avez appris que la magie élémentaire, n’est-ce pas ? On ne vous demande rien d’extraordinaire, juste de pratiquer tranquillement ce que vous avez appris. »
« M-Mais… Je ne pense pas pouvoir briser la pierre… »
« Ufufu, pas besoin de s’inquiéter pour ça. La pierre de régénération n’est pas un rocher ordinaire. C’est une petite chose très sensible au mana. Elle réagit facilement, même avec un tout petit peu de magie. »
« Vraiment ? »
« Oui. Quelqu’un veut essayer ? »
Un enfant hésitant leva la main.
Alors, de l’eau se forma dans l’air et jaillit sur la pierre de régénération.
Ssssss ! Rien qu’au contact de l’eau, la surface fondit comme si quelqu’un avait versé de l’acide dessus.
« Waouh… ! »
« Incroyable, non ? Elle se régénère peu après, cependant. »
« M-Moi aussi ! Je veux essayer ! »
« Très bien, très bien, tout le monde à tour de rôle. »
Dès qu’ils comprirent que la pierre de régénération était plus facile qu’attendu, les yeux des enfants pétillèrent et ils voulurent tous essayer.
L’atmosphère était plus détendue que prévu. Si ce n’était pour l’assistant du professeur qui notait sérieusement quelque chose dans un carnet.
Ils faisaient semblant de rester décontractés, mais il semblait y avoir quelqu’un à qui ils devaient rendre des comptes.
Eh bien, le talent magique chez les nobles n’est probablement pas quelque chose à prendre à la légère, alors peut-être que ça avait du sens.
« Hmph, c’est mon tour, non ? »
« Ah, oui… »
Et parmi ces enfants, un particulièrement confiant s’avança.
C’était un visage que je connaissais, aussi.
« H-Huins ! Brûle tout ! »
« Si c’est Huins… il pourrait vraiment le faire ! »
« Tu vas fonder un nouveau royaume ! »
C’était de la sacrée publicité. Mais la dernière phrase sonnait comme s’ils lui demandaient de lancer une rébellion…
« Regardez bien. »
Avec une expression confiante, Huins leva le doigt et récita une incantation.
« Flamme ardente, fais fondre mes ennemis !! »
…
Il n’avait pas besoin de faire ça du tout. Les incantations sont meilleures quand elles sont simples.
Il est encore jeune, je suppose. Malgré l’incantation ringarde, la performance magique était impressionnante.
-Sssssss… !
« O-Ouais, c’est bien Huins ! »
« Il a tout fait fondre ! »
Pas tout, cependant.
Quand la flamme toucha la pierre de régénération, environ 20 % fondirent.
C’était la magie la plus puissante jusqu’ici.
Mais Huins claqua la langue, l’air insatisfait.
« Tsk, c’est tout ce que je peux faire ? »
« Ah, non. C’est vraiment incroyable. Atteindre ce niveau en moins d’un mois… »
« Mais je n’ai pas tout fait fondre. »
Le simple fait qu’il ait sérieusement visé l’incinération totale prouvait qu’il avait du talent pour la magie.
Bien qu’il manquât de manières.
« La suivante, c’est elle, non ? »
« …Ah, oui. Elysia ? »
Alors que Huins retournait vers le groupe, il se moqua de l’expression crispée d’Elysia et lui murmura quelque chose.
C’était assez bas pour que même les enfants proches ne l’entendent pas.
Mais c’était dans ma zone de courant.
[Pourquoi tu ne pleures pas et ne t’enfuis pas tout de suite ? Ne leur fais pas savoir que tu as du sang souillé.]
…Non, ça va au-delà de la simple impolitesse.
Il a lancé une insulte familiale en règle. Je pouvais même voir la main d’Elysia se serrer fort d’ici.
Le professeur, qui devait connaître sa condition, s’éclaircit la gorge avec un air inquiet.
« Euh, Elysia ? Si tu ne te sens pas bien… »
C’était le minimum de considération. Si elle devait être exposée de toute façon, au moins éviter l’humiliation… telle était l’intention.
« Non, je vais le faire. »
Mais elle hocha vigoureusement la tête, avec une expression déterminée.
Et regarda autour d’elle, cherchant apparemment ma présence, moi qui devais être quelque part dans le coin.
Malheureusement, je ne pouvais pas me montrer.
« Huu… »
Elysia se tint devant la pierre de régénération et prit une inspiration, se concentrant.
Il était temps pour moi d’intervenir.
En plus, j’étais curieux.
J’avais grossièrement évalué le niveau de ces enfants. Je savais où se situait la moyenne, à quoi ressemblait le plus bas, et ce que le plus doué pouvait faire.
Et moi, alors ?
Quel niveau ma lutte désespérée pour la survie avait-elle atteint durant la même période ?
Ils avaient dit que ça réagissait très sensiblment au mana, n’est-ce pas ?
« Uuuugh… ! Hyat ! »
Au moment même où Elysia laissa échapper un cri mignon.
« Coupe. »
La magie du vent que je manifestai trancha la pierre de régénération.
-Ssshrk !
« O…Oooooh ! »
« Waaaah !! »
« Eh, ehhh ? »
Même Elysia, qui avait réussi le coup, semblait surprise.
Une longue cicatrice barrait la pierre de régénération. Le résultat d’une seule entaille de magie du vent.
« E-Elysia… C’était incroyable ! Tu as enfin réussi ! »
« M-Merciii… »
Des acclamations éclatèrent de partout.
Mais il semblait qu’ils étaient plus surpris qu’Elysia y soit arrivée, plutôt que par la magie elle-même.
La maîtrise de la magie du vent que j’avais lancée n’était pas si différente de celle des autres enfants.
Je ne me décourageai pas. Il y avait de la distance, et considérant que Dersia m’avait dit que je n’avais aucun talent, j’étais plus que satisfait. Non, c’était au-delà de mes espérances.
« Ça, c’est n’importe quoi ! »
Alors qu’Elysia était félicitée, Huins, le visage rouge, s’avança en courant.
« Elle ne pouvait pas utiliser la magie une seule fois avant, et soudain ici ? Quel genre de tour de passe-passe as-tu fait ?! »
« … »
Peut-être à cause de ses expériences passées, Elysia tressaillit par réflexe, mais croisa bientôt les bras avec assurance.
« Et alors ? J’ai réussi, non ?! Ne m’intimide plus ! »
« Alors montre ta Roue Astrale ! »
« … »
Elysia se figea sur place.
C’était donc ça, le problème.
Alors qu’elle se murait dans le silence, Huins sauta sur l’occasion, pointant du doigt et criant :
« Tu vois ça ? Elle cache quelque chose, c’est pour ça qu’elle ne peut pas la montrer ! »
« N-Non, ce n’est pas ça ? »
« Alors montre-la ! Quoi, tu te crois dans un endroit où… »
Pourtant, ce n’était pas quelque chose de trop inquiétant.
Même s’il soulevait des doutes, cela resterait des doutes. Elle pouvait simplement refuser, disant qu’il n’y avait aucune raison de la montrer, et ça passerait.
L’épreuve était pratiquement terminée. Je poussai un soupir de soulagement, quand soudain, je remarquai quelque chose d’étrange flottant près de mon visage.
« …? »
Normalement, les Profondeurs n’ont pas de couleur.
C’est soit sombre, soit transparent.
Mais maintenant, un liquide rouge se répandait dans les Profondeurs.
[..??? ? ???]
Les Créatures Abyssales s’agitèrent.
J’avais déjà vu ça. Exactement la même apparence et le même comportement que lorsque j’avais laissé mon sang couler dans l’océan.
La quantité était bien plus grande cette fois, et la réaction des Créatures Abyssales plus faible, mais c’était certain.
C’était le sang de quelqu’un.
« Qu’est-ce que c’est… ? »
C’était du jamais vu. Surpris, je me levai et regardai vers la source du sang qui se répandait.
Et je me figeai.
La mer était contaminée.
Pour être exact, à plusieurs centaines de mètres, elle était devenue rouge, une mer de sang.
C’était clairement une crise.
J’étendis immédiatement la zone de détection du courant au maximum.
« -Eh bien, eh bien, on dirait que j’ai trouvé un joyau. »
Une telle voix se fit entendre.