Chapitre 170
TL/ED – Miso
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Je tripotai le tentacule qui poussait près de la nageoire de la baudroie, puis j’en arrachai l’extrémité.
[… !]
La baudroie se tordit immédiatement, comme si elle souffrait.
Comme s’il s’agissait réellement d’une partie de son propre corps.
Je finis par écraser la baudroie.
-Crac !
« Ça fait le même bruit quand on l’écrase… » Elle ne semblait pas capable de résister à la pression de l’eau du tout.
Cependant, il ne faisait aucun doute que des tentacules de méduse poussaient sur elle.
Après un moment de réflexion, je nageai à nouveau, rassemblai un grand nombre de baudroies et les testai une par une.
[Gweeegh…]
« Mouais. »
Les résultats étaient surprenants.
Celles qui avaient mangé vingt, trente polypes de méduse ou plus avaient chacune hérité de l’un des traits de la méduse.
Toutes n’avaient pas développé de tentacules. Certaines crachaient du mucus par la bouche, d’autres avaient une peau légèrement translucide, et certaines avaient vu des tentacules pousser sur leurs nageoires.
Rien de tout cela ne ressemblait à une évolution particulièrement utile, cependant.
Une chose était sûre.
« C’est donc pour ça qu’elles ont l’air si amochées… »
J’observai les créatures abyssales et hochai la tête, comprenant enfin.
Des anguilles avec des dents en acier.
Des requins avec la moitié inférieure d’une pieuvre.
Des baudroies sans yeux, et ainsi de suite.
Je comprenais désormais pourquoi ces choses semblaient si différentes des créatures abyssales du monde réel, et pourquoi même les membres d’une même espèce ne se ressemblaient en rien.
Tout se résumait à des différences de régime alimentaire.
On devient ce que l’on mange. Je ne savais pas quel genre de logique c’était, comme le vieil adage disant que manger des noix rend plus intelligent, mais c’était ce qui se passait réellement, alors je ne pouvais pas dire grand-chose.
C’était une chose étrange. Oui, vraiment étrange.
…Mais.
« Complètement inutile, par contre. »
Je fronçai les sourcils en regardant le banc de baudroies, leurs cadavres remplissant la zone autour de moi.
Elles étaient toutes mortes plus ou moins de la même manière. J’avais essayé d’en gaver une avec plus de cinquante polypes de méduse jusqu’à ce qu’elle devienne translucide, développe des tentacules et puisse cracher du mucus, créant une sorte de baudroie abominable, puis je l’avais compressée. Si quoi que ce soit, elle avait éclaté encore plus facilement que les normales. La seule différence, c’est qu’elle avait projeté du mucus partout en explosant.
Naturellement, rien de tout cela n’aidait le moins du monde à supporter le fardeau. La pieuvre m’avait dupé.
Pire encore, c’était dangereux. Si je mangeais des méduses et que des tentacules poussaient sur mon corps, ils deviendraient une partie de moi, ce qui signifiait qu’ils pourraient être blessés et que je ressentirais la douleur. Cela ne ferait que créer un nouveau point faible.
Évidemment, je n’avais aucune envie de manger des polypes de baudroie et de voir pousser une antenne effrayante et lumineuse dans ma tête non plus.
Alors que je soupirais devant les résultats inutiles de l’expérience, je vis la barrière d’eau se déformer visiblement.
J’enfournai immédiatement une poignée de pilules de scellement du monde que j’avais apportées dans ma bouche.
-Crac…
La vitesse à laquelle la barrière d’eau rétrécissait ralentit, ne serait-ce qu’un peu.
Compte tenu du nombre de pilules de scellement du monde que j’avais sur moi, je pouvais tenir un jour tout au plus.
Si je poussais vraiment, peut-être deux jours, mais ensuite je serais écrasé à mort par les abysses même après être sorti.
« Devrais-je simplement partir ? »
Il serait peut-être préférable de retourner en arrière et de garder les pilules de scellement du monde restantes pour survivre dans le monde réel.
Il n’y avait aucune chance de découvrir soudainement quelque chose d’incroyable dans ces vastes abysses avec le temps qu’il me restait. Il serait plus réaliste d’espérer que Dersia revienne avec une solution…
…Mon raisonnement s’arrêta là, et je laissai échapper un rire creux devant l’absurdité de la chose.
Depuis quand avais-je commencé à compter sur les autres parmi mes options ?
L’anxiété me faisait avoir des pensées faibles. Si rien d’autre ne fonctionnait, alors comme la dernière fois, j’extrairais le jus des méduses, j’en enduirais mon corps et je supporterais les abysses de cette façon.
Je devais rapporter des résultats par moi-même, quoi qu’il arrive.
-Claque ! Je me giflai les deux joues pour me ressaisir, puis je nageai de toutes mes forces vers l’extrémité opposée du canyon.
Il était impossible que ce vaste océan ne contienne rien d’autre que cette pieuvre. Alors que je longeais le canyon, cherchant de toutes mes forces, une question me traversa soudain l’esprit.
« Avec quoi cette pieuvre s’est-elle mélangée, au juste ? »
Je n’avais vu que ses pattes, mais à part le fait d’être énorme, elle ressemblait à une pieuvre ordinaire.
Vivant dans ces abysses, mangeant tout ce qu’elle pouvait trouver, elle aurait dû être un méli-mélo de toutes sortes de choses à présent… pourtant, n’exister qu’en tant que pattes de pieuvre géantes était un peu étrange.
« Serait-ce… »
J’essayai d’imaginer la tête de la pieuvre, la partie que je n’avais pas vue.
Peut-être, comme ces hybrides requin-pieuvre, avait-elle autre chose qu’une tête de pieuvre attachée là-haut.
Ce n’était pas si important. Après avoir nagé au-dessus du canyon pendant environ trente minutes, sans fin en vue, je réalisai que la pression pesant sur la barrière d’eau s’intensifiait progressivement.
« Merde. »
Je m’arrêtai en urgence. C’était si long que je ne l’avais pas remarqué, mais ce canyon semblait structuré avec une pente douce descendant vers des eaux plus profondes.
En d’autres termes, continuer à suivre le canyon signifiait descendre encore plus bas. Si je ne voulais pas descendre assez profondément pour souffrir de la maladie de décompression, je devais faire demi-tour maintenant.
Je pensais à faire demi-tour et peut-être à explorer vers la gauche cette fois, en utilisant le sens des courants, quand cela arriva.
-Clic.
« ? »
De très loin, sur le côté opposé du canyon, une vague de courant se dirigea vers moi. Accompagnée du bruit de quelque chose de dur que l’on frappait.
Si ce n’était que ça, étant donné le peu que je savais sur les abysses, j’aurais juste pensé, oh, ça arrive aussi, et je serais passé à autre chose sans y réfléchir à deux fois. Mais.
-Clac-clac-clac !
Les palourdes qui entendirent ce qui ressemblait à des ultrasons fermèrent leurs coquilles dans une frénésie.
C’était un spectacle impressionnant. Les palourdes fermaient leur bouche à l’instant où les ultrasons les atteignaient, et le mouvement se propageait tout le long de la ligne. Cela rappelait une ola dans un stade lors d’un événement sportif.
Sauf qu’elles n’ouvriraient plus jamais, au grand jamais, leurs coquilles.
« … »
J’observai la scène et hésitai.
Ces palourdes étaient remarquablement douées pour détecter le danger. Même quand la pieuvre avait déclenché un tsunami, elles avaient claqué bien avant qu’il ne les atteigne. Incapables de bouger de leurs places, leur maîtrise du sens des courants semblait surpasser de loin celle des autres créatures abyssales.
Pourtant, ces mêmes créatures avaient attaqué des baudroies bien plus grandes qu’elles sans la moindre hésitation. Et elles avaient jacassé sans une trace de peur même à la vue de sous-espèces de requins encore plus grandes que ces baudroies.
Ces mêmes palourdes avaient réagi aussi violemment à une simple rafale d’ultrasons.
Je vérifiai brièvement la barrière d’eau et fis quelques préparatifs légers.
« …Devrais-je tenter le coup ? »
Si quelque chose avait vécu assez longtemps là-dessous, une communication pourrait être possible. Tout comme avec cette pieuvre.
Et si la communication était possible, peut-être qu’un accord pourrait être conclu. Je préparai les polypes de baudroie que j’avais apportés au cas où, et courus au-dessus du canyon une fois de plus, endurant la pression de l’eau qui ne cessait de s’aggraver.
Plus je descendais, plus les abysses, déjà sombres, devenaient noirs. La pression de l’eau augmentait de façon exponentielle, et le nombre de palourdes remplissant le canyon diminuait progressivement jusqu’à ce qu’à un certain point, il n’en reste plus une seule.
« Argh, non, qu’est-ce que… »
Il ne me fallut qu’environ dix minutes de trajet de plus avant de sentir que continuer était réellement dangereux, et je m’arrêtai, serrant les dents.
Le niveau de pression de l’eau que j’avais utilisé pour écraser les baudroies était une force ambiante constante à cet endroit.
Naturellement, il n’y avait presque aucune créature abyssale en vue.
Les quelques-unes qui étaient visibles, cependant.
[…]
[…–,. —….]
Elles étaient énormes.
Pas aussi grandes que la pieuvre, mais une baleine avec des yeux deux fois plus gros que les miens poussa un cri massivement effrayant alors qu’elle passait à la nage.
Ce n’était pas, bien sûr, une baleine normale.
-Riiip. Au moment où elle ouvrit la bouche, une masse de choses grotesques en sortit.
Des créatures abyssales d’innombrables variétés. La différence était qu’elles n’étaient que des os, et qu’elles étaient liées par des fils blancs connectés aux gencives de la baleine.
Ces centaines de squelettes, qui, en toute logique, auraient dû être incapables de bouger, balayaient la zone autour d’eux comme s’ils étaient vivants, ramassant les débris laissés sur le sol du canyon et les poussant dans la gorge de la baleine.
C’était la chose la plus bizarre que j’avais vue depuis mon arrivée dans les abysses, et j’étais si bouche bée que je restai là, stupéfait. Puis un squelette en forme de marlin dériva et lorgna mes polypes de baudroie avec avidité.
[…?]
Il ne pouvait pas vraiment me détecter, bien sûr. Pourtant, la vue de ces os qui s’agglutinaient constamment autour de moi était troublante, alors j’en lançai un pour qu’il le mange et s’en aille.
C’est alors que cela arriva.
-Clic.
« – ! »
L’ultrason qui m’avait attiré ici retentit une fois de plus.
Cette fois, il était bien plus fort. Si proche qu’on aurait dit qu’il venait juste à côté de moi.
[…Ooooo….]
Où ?
Je réduisis rapidement la portée de mon sens des courants et l’étalai avec plus de détails.
Mais ce fut inutile. Détecter la source de l’ultrason était presque impossible.
J’essayai de changer d’approche et d’examiner d’où provenait l’ultrason, mais c’était difficile aussi. Me demandant si la baleine l’avait peut-être produit, je tournai la tête.
« …Qu’est-ce que ce truc fait ? »
La baleine restait parfaitement immobile comme une idiote.
Non, c’était plus que de l’immobilité.
Tant la horde de cadavres qu’elle avait libérée de sa bouche, cette parade nocturne des cent démons, que la baleine elle-même étaient figées sans produire la moindre ondulation de courant.
Elle n’était pas morte. Elle semblait simplement le faire de sa propre volonté.
…Pourquoi ?
Inclinant la tête avec perplexité, je pris l’une des pilules de scellement du monde dans ma poche et la lançai sur la baleine.
Portée par le courant, la pilule dériva doucement dans l’eau avant de tapoter légèrement contre le corps massif de la baleine.
L’instant d’après.
[…….!!!!!!!!….!!, ….!!!!!!!!!!]
La baleine hurla.
Parce que l’endroit où la pilule avait touché avait été évidé en un morceau massif, comme s’il avait été creusé par une pelleteuse.
Il me fallut une seconde pour formuler la théorie que les composants de la pilule de scellement du monde étaient peut-être mortels pour les créatures abyssales.
Il me fallut deux secondes pour détecter avec succès, à travers la brume, une forme de vie mâchant quelque chose dans le sang violet de la baleine en utilisant le sens des courants.
[….]
Exosquelette noir, pas d’yeux. Environ la taille d’un requin. Selon les standards des abysses, moyennement grand.
Sans un mot, la chose déchirait activement la chair de la baleine. Au premier coup d’œil, elle ressemblait à une sorte de homard.
Mais ses pinces étaient à environ un million d’années-lumière de celles d’un homard ordinaire.
Comme un tournevis cruciforme, ou la pince d’une machine à pince de fête foraine, les pinces étaient composées de quatre griffes, grotesquement courbées, et clairement un organe construit dans le seul but de trancher la chair.
Ses pattes étaient uniformément grêles, mais chacune était plus épaisse qu’un pied humain. Ancrée fermement à la paroi du canyon par ces pattes, la créature dévora toute cette chair en un instant, puis « regarda » la baleine.
Elle n’avait pas d’yeux. Pourtant, presque instinctivement, je pouvais dire que son sens des courants était dirigé vers la baleine.
Je n’étais pas le seul à savoir.
[…!! –, ——!!!!]
La baleine, se tordant d’agonie, ferma sa bouche de fureur. Les cadavres de créatures abyssales qui étaient à l’extérieur furent tous balayés à l’intérieur.
Normalement, une blessure aussi grande signifierait être écrasé à mort par la pression de l’eau, mais la baleine était si massive qu’elle semblait capable de l’endurer.
-Clic, clic-clic.
L’écrevisse fit claquer ses pinces et avança lentement.
Vers ce colosse, sans une once de peur, elle avança, puis s’arrêta.
[Ji, ji… ! Ji… !!!!]
La baleine hurlait quelque chose et déployait sa pression de l’eau.
Sa taille n’avait pas été pour rien, semblait-il, car la force était stupéfiante.
« …Argh. »
Même moi, qui n’étais pas la cible de la pression de l’eau, je pouvais sentir mon corps être comprimé. C’était brutalement puissant.
Une pression écrasante qui pourrait réduire même une montagne massive en un tas de terre de la taille d’un poing. Le pouvoir qui venait d’âges d’expérience était à un niveau entièrement différent du mien.
Face à cela, l’écrevisse…
Ne put pas tenir.
-Crac, crac-crac…
Des fissures commencèrent à se propager sur l’exosquelette de l’écrevisse qui tressaillait.
C’était naturel. Peu importe à quel point quelque chose était dur, ou plutôt, précisément parce que c’était dur, c’était d’autant plus vulnérable à la pression de l’eau. Je ne pouvais même pas comprendre comment cette écrevisse fonctionnait avec un exosquelette à ces profondeurs.
Son embuscade avait certainement été menaçante, mais son échec à finir les choses à ce moment-là, en se laissant absorber par la nourriture, était la stupidité qui avait décidé du résultat.
L’écrevisse était progressivement recroquevillée en boule, se froissant et étant écrasée en morceaux.
-Clic.
[…..!?]
L’instant d’après.
Chaque fissure sur l’exosquelette de l’écrevisse était guérie.
Autant je pouvais comprendre. Elle n’aurait pas survécu sans une sorte de capacité de récupération.
Mais ensuite, l’écrevisse se débarrassa complètement de la pression de l’eau.
« ?? »
Je ne pouvais pas en croire mes yeux, ou mon sens des courants.
La baleine appliquait toujours la pression de l’eau, pourtant, à un moment donné, l’écrevisse se leva comme si cela n’avait tout simplement plus d’importance et chargea à nouveau la baleine.
[…!!!!!!!]
La baleine hurla silencieusement, mais sans pression de l’eau en jeu, cela ne signifiait rien.
Un morceau, deux morceaux, trois morceaux.
Pièce par pièce, la baleine fut dévorée, et à la fin, elle fut vaincue par les abysses.
-Crrrrunch…
J’avalai difficilement ma salive en regardant l’écrevisse attendre que cette énorme baleine soit compressée en une seule boule, puis l’avaler nonchalamment et disparaître dans l’obscurité.
Parce que j’avais réalisé.
-Clic, clic-clic.
…Si je devais manger quelque chose.
C’était la seule option.