Chapitre 167
Traduction/Édition – Miso
À bien y réfléchir, il y avait toujours eu quelque chose qui clochait.
Peu importe où l'on va dans le monde, le langage se développe par nécessité. Par exemple, une île située sur l'équateur aurait-elle un mot pour désigner la neige, ou l'hiver ?
Même si un habitant de cette île voyageait au loin et marchait sur de la neige accumulée, il n'aurait aucun moyen de l'expliquer à son retour. Quelque chose de froid tombe du ciel et s'entasse sur le sol… c'est tout ce qu'il pourrait dire.
En ce sens, le système linguistique des Créatures Abyssales comportait pas mal de choses manifestement inutiles.
Des choses qui n'avaient pas besoin d'être dites dans la Mer profonde. Des concepts qui n'avaient pas besoin d'être expliqués. Et des mots qui ne servaient à rien.
Ces êtres sortaient de tels mots avec le plus grand naturel.
« Est-ce que je me faisais des idées… »
J'ai regardé le requin tordre son corps et je me suis assis tranquillement sur une chaise.
Et en vérité, les Créatures Abyssales dévoreraient leurs semblables sans la moindre hésitation s'ils étaient écrasés par la Pression de l’eau.
Il était impossible que des créatures pareilles s'enseignent quoi que ce soit. La conclusion était que toutes ces phrases et ces mots étaient des choses qu'ils avaient apprises en vivant dans la Mer profonde.
Le problème revenait à son point de départ.
De qui ?
S'il existait un être assez intelligent pour enseigner le langage aux Créatures Abyssales, ou du moins pour les laisser le voler…
Peut-être que cet être saurait comment survivre dans cette Mer profonde.
« …Hmm. »
J'ouvris l'encyclopédie avec un peu plus de sérieux et j'étudiai les visages des Créatures Abyssales.
Cheon-hwa, la fausse princesse du Cercle Cramoisi, semblait n'avoir jamais réalisé jusqu'à la toute fin que j'étais un traître, au vu de son comportement.
Peut-être n'avait-elle simplement jamais rien laissé paraître, mais… si c'était le cas, alors elle avait vraiment essayé de me sauver de la Mer profonde.
Si le résultat de cet effort consistait à observer les Créatures Abyssales et à acquérir leur langage…
Si ce travail, qu'elle avait été forcée d'abandonner en cours de route, ne laissant derrière elle que des points d'interrogation, avait vraiment été pour mon bien…
Alors peut-être était-ce vraiment la bonne direction, après tout.
Après m'être torturé l'esprit encore et encore, je claquai la langue et poussai un soupir.
« J'en sais rien, bordel. »
Pour être honnête, en ce moment, ni ma Barrière d'eau ni ma Pression de l’eau…
ne me semblaient si sévères. Bien sûr, ce n’était pas comme si je n’avais aucun Fardeau, mais comme la sensation était habituelle, je n’arrêtais pas de me demander si c’était vraiment si grave… ?
Dersia s’inquiétait toujours trop. Peut-être que la situation n’était pas si désespérée.
En pensant à cela, je poussai un profond soupir, puis je me dirigeai vers la bibliothèque où Dersia séjournait et frappai à la porte.
Elle cherchait quelque chose, entourée de piles de livres, et elle me jeta un regard, les yeux marqués par de profondes cernes.
« … Qu’est-ce qu’il y a ? Fais vite, s’il te plaît. »
« Les Pilules de Scellement du Monde. Donne-moi tout ce qu’il te reste. »
« ? »
Comme je n’avais pas encore rejoint le Cercle Cramoisi à ce stade, les Pilules de Scellement du Monde que Decay m’avait données étaient tout ce que j’avais.
Elle a dû lire quelque chose sur mon visage, car son expression s’est progressivement assombrie.
« Tu prévois encore de faire une imprudence. »
« J’ai mes propres raisons. Et même si le pire devait arriver, je suis confiant dans ma capacité à "revenir". »
« … »
Dersia me fixa d'un regard sceptique avant de finir par sortir toutes les Pilules de Scellement du Monde qu'elle gardait sur elle.
« … Avant que tu ne commettes cette folie, j'ai un conseil à te donner. »
« Oui ? »
« Jern, j'ai réfléchi à ce que tu as dit. Sur le fait que ce monde est en réalité déjà le Royaume Céleste, et que les mages s'entraînent pour devenir l'unique dieu. »
« … C'est comme ça que ça marche ? J'ai l'impression que c'est un peu différent. »
« Il n'y a pas d'autre explication. Par essence, un mage est une graine, destinée à produire l'être le plus proche d'un dieu, capable de recréer un monde en ruine. »
« Hmm… maintenant que tu le dis, ça a du sens. Alors ? »
« Si c'est vrai, alors mettre fin à l'objectif du Cercle Cramoisi devient très simple. »
Dersia poursuivit d'un ton sombre, dénué de toute attente ou confiance.
« Si quelqu'un atteint le Royaume Céleste avant qu'ils ne parviennent à massacrer le dernier des mages, alors tout sera fini. »
« C'est une façon de faire, je suppose. »
Je haussai les épaules en signe d'accord. Cela anéantirait également leur objectif, ce qui comptait donc comme l'une des conditions de victoire.
Mais en même temps, c'était une idée absurde.
Étant donné que l'elfe qui se tenait devant moi n'avait pas encore atteint le Royaume Céleste.
« Mais si même vous n'avez pas encore atteint le Royaume Céleste, Maîtresse, qui pourrait bien y arriver ? »
« …En effet. »
Je comprenais parfaitement ce que signifiait atteindre le Royaume Céleste.
Peut-être que Dersia pourrait y parvenir un jour. Mais cela n'était possible que parce qu'elle appartenait à une race à longue espérance de vie, et d'ici là, je serais mort de vieillesse depuis longtemps, même si j'avais réussi à échapper à la Mer profonde.
Dersia garda le silence un instant.
Puis elle reprit, la voix calme.
« Jern. Je sens une sorte de causalité forcée à l'œuvre. »
« Une causalité ? »
« Oui. J'ai l'impression que tout ceci, chaque détail, est une chaîne forgée pour imposer une voie unique. À tel point que même ma race semble être un outil conçu à cette fin. »
« … »
« Si tu trouves quelque chose là-dedans, cela pourrait ébranler la raison même de ton existence, mais… »
Dersia s'interrompit.
« … Contente-toi de survivre. Tout le reste passe après. »
« Eh bien, c'est l'option la plus simple, ça me va. »
Quoi qu'elle ait voulu dire, je pourrais lui demander les détails une fois revenu.
J'empaquetai toutes les Pilules de Scellement du Monde et me glissai hors du palais, en direction d'une forêt isolée.
Pour que personne d'autre ne soit entraîné là-dedans.
« Ouf… »
Ce n'est qu'après avoir étendu mon Sens du Courant au maximum et confirmé qu'aucun herboriste ne se trouvait à proximité pour être pris dans la tourmente…
Je plaçai l'une des Pilules de Scellement du Monde dans ma bouche et murmurai :
« Ce monde est la Mer profonde. »
En un instant, le monde fut érodé.
La forêt s'étendait sous mes yeux et la Mer profonde existait dans le même espace.
Ils maintenaient simplement un équilibre précaire. Si j'utilisais trop mes capacités et que cet équilibre s'effondrait, je serais piégé dans la Mer profonde, à me dissoudre lentement.
Assimilation. Une mort bien plus horrible que d'être écrasé ou noyé.
Mais.
« … Ugh. »
J'augmentai délibérément la proportion de Mer profonde.
Les arbres environnants se brouillèrent et l'air se liquéfia.
Les gouttes de pluie qui avaient soudainement commencé à tomber se figèrent en plein vol. Ce n'étaient pas des gouttes de pluie, mais des fractures. L'érosion du monde.
Progressivement, la forêt autour de moi fut engloutie.
Dans la Mer profonde, toujours plus profondément.
Le monde que mon Sens du Courant connaissait et le monde que mes yeux percevaient finirent par converger.
Et puis…
« Kh. »
Une sensation de brûlure au cœur, et le monde bascula.
Plus de forêt, plus d’arbres, plus d’herbe, plus de sol sous mes pieds.
Plus rien n’existait.
Il ne restait qu’un océan profond et sombre où je ne voyais pas à un pouce devant moi, et le bruit terrifiant des bulles qui remontaient et éclataient par intermittence.
Et dans les ténèbres, des Créatures Abyssales aux yeux mi-clos dérivaient, échangeant des mots dénués de sens.
[…froid, chercher, —tomber. bientôt.]
[couler…? coule. pourquoi…]
Ces mots étaient si étrangement vides que je me demandai si mon interprétation était erronée.
Je les examinai attentivement avec mon Sens du Courant et desserrai doucement le poing.
-Blub.
« …Bien. »
Une minuscule bulle.
Je poussai un soupir de soulagement et la berçai comme si c’était la chose la plus précieuse au monde.
Je ne l’avais pas apportée pour respirer. C’était ma bouée de sauvetage.
J’avais réussi à ramener de l’air du Royaume Matériel, le monde dans lequel je vivais.
« Si ça n’avait pas fonctionné, j’allais avaler toutes les Pilules de Scellement du Monde et tenter de m’échapper ainsi. »
J’étais soulagé de ne pas avoir eu à recourir à une telle extrémité. Maintenant, quand viendrait le moment de repartir, il me suffirait d’inverser le processus en utilisant cet air comme point de référence.
De la Mer profonde vers le Royaume Matériel. Du Royaume Matériel vers la Mer profonde.
C’était une boussole qui me permettait de traverser les mondes, avec seulement le plus infime fragment laissé derrière comme ancre.
En d’autres termes, c’était aussi mon seul moyen d’échapper à cette sombre Mer profonde.
Si elle éclatait, j’étais mort, sans l’ombre d’un doute. Je serrai les dents et misé tout ce que j’avais sur le maintien de cette bulle d’air, même si cela signifiait réduire quelque peu mon Sens du Courant.
Ce n’est qu’après l’avoir fixée si fermement en place qu’une flèche d’acier n’aurait pu la percer que je commençai enfin à bouger.
« Oh là là. »
J’ai failli me fracasser la tête contre le sol et je me suis retenu de justesse.
Je l’avais déjà ressenti la dernière fois, mais nager dans cette eau était bien plus difficile que je ne l’avais imaginé. Ce n’était pas comme nager dans une piscine ; j’avais l’impression de marcher avec des dizaines de kilos de plaques d’acier attachées au corps.
J’avais essayé de me déplacer en battant des jambes, mais une fois que j’ai réalisé que cette méthode ne me ferait pas parcourir plus de quelques centaines de mètres, même après une heure d’effort, j’ai cherché des alternatives. C’est alors que j’ai aperçu une baudroie passer au-dessus de moi, tordant son corps selon une trajectoire qui aurait dû être physiquement impossible.
« …Oh ? »
En voyant cela, un déclic s’est produit et j’ai enveloppé mon corps de Courant.
…Mon corps a flotté et s’est déplacé avec une aisance absurde.
Plus que cette facilité, c’est le naturel du mouvement qui m’a choqué. Comme si le Courant avait toujours existé exactement dans ce but, à l’instar d’un faon qui sait courir dès sa naissance.
Une question a surgi.
Je me suis immédiatement propulsé vers le haut de toutes mes forces.
Rien ne m’a arrêté. Avec le sentiment que je pourrais peut-être réellement m’échapper de la Mer profonde ainsi, j’ai filé vers le haut comme une flèche, et…
« Gakh… ! »
À mi-chemin, ma vision est devenue blanche et j'ai eu l'impression que mon cœur s'arrêtait.
-Eeeeee… Après m'être tordu de douleur pendant un long moment, à travers le sifflement intense dans mes oreilles, je me suis enfin souvenu de l'autre Fardeau dont je souffrais.
L'accident de décompression. En d'autres termes, le mal des profondeurs.
J'ai chancelé et je suis retombé là où j'avais commencé. Ça valait le coup d'essayer, mais la Mer profonde n'allait pas me laisser partir aussi facilement, semble-t-il.
Après avoir pris le temps de reprendre mes esprits, j'ai secoué la tête avec effort et je me suis relevé, commençant à explorer les environs.
Mais la Mer profonde n'était pas vraiment une destination touristique idéale. Il n'y avait pas grand-chose à voir dans un endroit froid, peuplé uniquement de poissons inquiétants et de silence. J'examinais la zone sans grande attente quand…
« C'est quoi, ça… »
J'ai aperçu une silhouette humaine et mon cœur a failli s'arrêter sous le choc.
Mais après l'avoir sondée avec mon Sens du Courant, j'ai froncé les sourcils.
Nuit Sombre, ou plus précisément, la coquille vide de la Marionnette, dérivait mollement et coulait vers quelque part.
« Pour l'amour de… »
Cette chose était toujours là, non dévorée. Je lui ai donné un coup de pied inutile pour l'envoyer dériver ailleurs, puis je suis revenu à mon objectif initial.
[…?….??]
[…]
Un banc de baudroies qui ne disait rien.
Non, pour être précis, des baudroies plus petites s'agrippaient à une seule, massive, trois fois plus grande que moi, et rongeaient sa chair.
C'était le premier combat direct dont j'étais témoin, mais en y regardant de plus près, la baudroie dévorée ne montrait aucune réaction, et sa chair déchirée se régénérait rapidement.
Jugeant à ses mouvements lents que son utilisation du Courant n'était pas particulièrement habile, je pris la parole avec précaution.
[Un ennemi approche.]
[…!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!]
La frénésie fut instantanée.
Les petites baudroies qui déchiquetaient la chair de la plus grosse s'arrêtèrent de manger dès qu'elles m'entendirent et filèrent dans toutes les directions à une vitesse prodigieuse.
Ce n'était pas une attaque ; c'était une fuite. La baudroie qui se faisait ronger alluma immédiatement son leurre d'un rouge vif et commença à laisser s'écouler un fluide vert entre ses dents.
C'était manifestement du poison, alors je gardai mes distances. La baudroie se mit alors à balayer frénétiquement la zone avec son Sens du Courant.
[chute. chute. chute. chute. chute…]
Après avoir scanné les environs et fait claquer ses dents pendant un moment, son Sens du Courant finit par m'atteindre également.
[…?]
Mais il ne sembla rien remarquer et se remit immédiatement à inspecter ailleurs.
Comme prévu, ces Créatures Abyssales ne pouvaient pas me détecter à moins que je n'exerce activement ma présence.
Finalement, la baudroie comprit qu'il n'y avait ni ennemi, ni congénère ayant parlé, et elle clignota en jaune, confuse.
Cela confirma mes soupçons.
« Aucune intelligence, quelle qu'elle soit. »
Puisqu'elles pouvaient parler et apprendre, j'avais envisagé la possibilité qu'elles possèdent un intellect capable de converser, mais à en juger par cette réaction, leurs cerveaux se contentaient d'exécuter les mots qu'elles entendaient.
Comme la dernière fois, lorsqu'une d'entre elles avait mordu sur commande. Elles ressemblaient moins à des animaux qu'à des ordinateurs biologiques, proches des insectes. Des êtres qui se contentaient d'exécuter l'entrée de données qu'ils recevaient.
Cela ne signifiait pas pour autant que je pouvais les contrôler à ma guise. Au contraire, comme elles agissaient par instinct, il y avait de fortes chances qu'elles ne comprennent même pas ce qui n'était pas extrêmement simple.
« Mords-toi tout de suite. »
[…?]
Comme je le pensais. Dès que quelque chose est un tant soit peu complexe, plutôt que de s'énerver, ils refusent simplement de comprendre. Des idiots.
Comment des créatures pareilles ont-elles pu apprendre à parler ? En songeant à cela, j'ai essayé de donner divers ordres à la baudroie.
« Hum… trouve une proie. »
[…]
« Trouve un professeur ? »
[…]
« Trouve une forme de vie différente de moi. »
[…]
« Trouve un ennemi. »
[…]
Plus bêtes qu'une huître.
La baudroie cligna simplement de sa lumière jaune, l'air stupide. Pouvais-je vraiment utiliser des créatures comme celles-ci pour trouver d'autres formes de vie au sein de la Mer profonde ?
Je me frottai le menton, perdu dans mes pensées. Si ces Créatures Abyssales connaissaient ceux qui leur avaient appris le langage…
comment les appelleraient-elles ?
…Ah.
Quelque chose traversa mon esprit.
« Trouve quelque chose qui parle. »
Si vous demandiez à un nouveau-né de décrire ses parents, ne le formulerait-il pas ainsi ?
Même en le disant, je n'étais pas sûr que cela fonctionnerait, mais…
[…ne viens pas. ne viens pas. ne viens pas…]
La lumière de la baudroie vacilla en orange, et elle commença à s'éloigner dans une direction précise.
…Tout en crachant des mots profondément troublants.