Chapitre 134
TL/ED – Miso
« Tu peux traverser les mondes. »
« Oui. »
Void acquiesça d’un signe de tête.
Connecter le monde des Déchus au monde de la réalité.
Ce n’était pas quelque chose à prendre à la légère. Sentant peut-être le besoin de s’expliquer, Void poursuivit.
« Je sais que ton monde est celui des profondeurs d’une mer sombre et abyssale. C’est ton seul monde, et aucune autre description n’a de sens. Pour toi, qui vis dans ces abysses, te dire que le monde n’est pas submergé et que tu peux respirer librement à tout moment ne serait que balivernes… »
Il baissa les yeux vers la Créature Abyssale, qui gonflait progressivement.
« Mais je suis le seul à pouvoir comprendre. Même si le monde entier te traite d’insensé, de fou… je peux être ton seul véritable compagnon de compréhension. »
J’acquiesçai lentement, comprenant enfin.
Pourquoi cet homme était le chef du Cercle Cramoisi, et pourquoi les Déchus affluaient vers eux.
Pour des prisonniers éternellement confinés dans une geôle inévitable, Void devait ressembler à un gardien détenant les clés.
Mais c’était risible.
« Laisse-moi dire ceci d’abord : je n’ai aucun désir particulier d’être compris. »
« Hmm ? »
« Si tu avais pu extraire tous les Déchus de cette manière dès le début, tu l’aurais fait depuis longtemps. Tu ne peux déplacer que toi-même, n’est-ce pas ? »
Void sourit silencieusement à nouveau.
Si j’avais tort, il aurait nié. Comme prévu, son pouvoir n’était pas omnipotent.
Je me caressai le menton et poursuivis mon raisonnement.
« Cela dit, étant donné que tu as extrait la Créature Abyssale et superposé les mondes… te déplacer seul semble presque impossible, donc la méthode que tu utilises doit être un passage. »
« …Oh ? »
« Tu peux créer des passages pour faire des allers-retours. Cela expliquerait comment tu es passé des plaines à ici en un instant. Ton pouvoir ne consiste pas à traverser les mondes en soi, mais plutôt à créer des passages d’un point à un autre, et… »
J’observai les yeux de Void s’écarquiller progressivement, puis je remarquai que ses mains étaient jointes derrière son dos.
« Puis-je voir ta main ? »
« Heh… »
Cette requête devait avoir fait mouche.
Émettant un son pensif pour la troisième fois, Void sourit amèrement et montra sa main gauche.
« Maintenant, je comprends pourquoi la Gardienne t’a choisi. »
Son annulaire saignait, toute la première phalange était proprement tranchée.
Mon soupçon devint une certitude. Je secouai la tête, ressentant plus de choc que de satisfaction.
« —Échange équivalent. »
« Se déplacer d’un endroit à un autre au sein du même monde ne demande aucun prix, mais pour voyager d’un monde à un autre et ramener quelque chose… je dois d’abord faire preuve de sincérité. »
…Pop !
À cet instant, la Créature Abyssale explosa soudainement, éclaboussant des morceaux de chair à l’odeur fétide.
Je fronçai les sourcils. Elle semblait incapable de supporter la différence de pression drastique.
« Même ramener une simple créature comme celle-ci coûte un doigt. Déplacer un Déchu — le maître d’un monde et l’objet de sa haine — serait impossible, même si je mettais ma propre vie en jeu. »
« …Toi. »
« Hm ? »
« Qu’as-tu sacrifié ? »
S’il s’agissait d’un Échange Équivalent, quelque chose ne collait pas.
À cet instant, Void avait littéralement apporté le Fardeau du monde et en avait recouvert le monde réel.
Quelque part dans l’Empire, en ce moment même, des gens souffraient et mouraient à cause de ce Fardeau.
Si extraire une seule Créature Abyssale lui coûtait un doigt, quel était le prix pour faire entrer le Fardeau ?
Si son corps entier ne suffisait même pas à extraire une seule personne, alors offrir littéralement tout ce qu’il avait ne suffirait pas.
Void avait mis quelque chose dans ce monde d’ombres.
…Jusqu’à ce que le monde soit satisfait.
« Tu es curieux de savoir comment j’ai invoqué le Voile Sombre, je vois. »
« Oui. »
« Je suis désolé, mais je ne peux pas te le dire. »
« … »
Attends, après avoir divagué sur tout le reste ?
Quand je fronçai les sourcils d’incrédulité, Void soupira comme si on n’y pouvait rien.
« Si tu le découvrais, je crains que tu ne décides immédiatement de faire défection du groupe dans lequel je viens de t’intégrer. Honnêtement, je n’aurais jamais imaginé que tu devinerais tout cela rien qu’en apprenant que je pouvais traverser les mondes. »
Il haussa les épaules et me regarda avec une expression satisfaite.
« Mais oui, maintenant je comprends pourquoi la Gardienne t’a choisi comme la lance pour nous tuer, et pourquoi les Trois Maux habitent en toi. T’avoir avec nous serait vraiment rassurant. »
« Que vas-tu me faire faire ? »
Demandai-je, tendu. Void exigerait sûrement quelque chose de moi.
Pour me garder dans le Cercle Cramoisi, pour s’assurer que je ne puisse pas revenir.
« Comme je l’ai dit, tu n’as rien à faire. »
Il écarta les bras tout en disant quelque chose d’absolument incroyable.
« Au contraire, ma conviction ne fait que se renforcer. Fais ce que tu veux ici : tue-nous, arrête notre plan, travaille à accomplir la volonté de la Gardienne. Au moins, je ne me mettrai pas en travers de ton chemin. »
« … »
« Tu as l’air de ne pas comprendre pourquoi. »
Marchant jusqu’au bord de la Flèche, il parla tout en souriant encore.
« Tu ne croiras pas mes paroles. Peu importe ce que je dis, tu le rejetteras comme des absurdités et tu te retireras. N’es-tu pas en train de le faire en ce moment même ? »
« Alors tu en es conscient. »
« Alors agis par toi-même. Ne fais confiance qu’aux vérités que tu découvres avec tes propres yeux et ton intuition, considère tout le reste comme des mensonges, et reconstitue le puzzle. »
Il me sourit un instant, puis, l’instant d’après, disparut.
Mais sa voix persista.
« Au bout de ce chemin, tu nous rejoindras. »
Je poussai immédiatement mon sens des courants à ses limites.
« …Ugh. »
Mais ma tête ne fit que tourner, et je ne pus trouver la moindre trace de lui.
L’histoire des passages semblait vraie. Au moins, il n’était plus là.
Je fixai le cadavre de la Créature Abyssale, désormais réduit en pulpe, un instant avant de marmonner pour moi-même et de me diriger vers l’intérieur de la Flèche.
« Il se trompe lourdement… »
Je comprenais ce qu’il essayait de dire.
Apparemment, Void croyait que si je découvrais la vérité moi-même et mettais au jour la vérité cachée, je serais sincèrement ému et rejoindrais le Cercle Cramoisi.
Malheureusement pour eux, cela n’arriverait jamais.
Parce que…
« Sabotons leur plan. »
Pour parler franchement.
Je me fichais de savoir quelle était la vérité.
***
Void partit sans rien dire de plus.
Il n’y eut pas de cérémonie d’inauguration ou quoi que ce soit du genre, mais je pouvais supposer que j’avais reçu le statut de Niveau Supérieur avec la liberté de mouvement qui va avec.
Mon objectif était simple.
« L’arrêter et les tuer. »
Je devais stopper la propagation de ce Voile Sombre dès que possible.
En même temps, ce serait bien si je pouvais tuer le Niveau Supérieur. Même si je ne pouvais pas les tuer, trouver des faiblesses exploitables suffirait.
J’avais une chance en ce moment.
« D’abord… »
Je pris une inspiration et étendis lentement mon sens des courants depuis le dernier étage de la Flèche.
L’endroit était incroyablement haut, mais après avoir été affiné à plusieurs reprises, mon sens des courants avait atteint un niveau capable de couvrir toute la Flèche.
Endurant un léger mal de tête, je balayai chaque pièce de la Flèche comme si je la léchais pour la nettoyer.
C’étaient toutes des pièces vides. Bien qu’à proprement parler, elles ne fussent pas complètement vides.
« … ? »
Incapable de croire ce que mon sens des courants me montrait, j’ouvris les pièces une par une.
Une pièce était remplie de livres, une autre d’épées et de boucliers, ou de choses comme des armures.
Le point commun était que tout était extrêmement vieux et usé, sur le point de s’effriter.
Le passage du temps, évident dans cette impression de lieu habité, me fit pencher la tête. Je ramassai un livre en décomposition et fus surpris en l’ouvrant.
La majeure partie du contenu était écrite dans une langue archaïque trop difficile à lire avec mon niveau d’éducation, mais il y avait un fil conducteur.
« Ils ont des centaines d’années ? »
À en juger par le flux et les dates enregistrées dans les livres.
La plupart pointaient vers une seule époque, il y a plusieurs siècles.
Ce n’est qu’après avoir vérifié des sacs, des denrées alimentaires et divers autres objets que je pus parvenir à une conclusion.
« Cet endroit était comme un hôtel ? »
Cette haute Flèche semblait avoir autrefois servi d’hôtel où de nombreux clients séjournaient.
Le détail significatif était que, si les effets personnels étaient restés, les gens avaient soudainement disparu et l’endroit était resté en sommeil pendant des siècles.
Mais ce n’était pas un fait sur lequel s’attarder. Ce qui importait maintenant, c’était de savoir combien de membres du Niveau Supérieur se trouvaient actuellement dans cette Flèche.
« …Aucun. »
Je fronçai les sourcils.
Je ne savais pas ce que Void voulait que je découvre ici, mais il ne restait que trois êtres vivants dans cette Flèche.
Moi, Damyu, et cette femme appelée Cheon-hwa.
Elle était restée debout devant le feu de camp au rez-de-chaussée tout ce temps.
La façon dont elle regardait les flammes sans bouger était légèrement troublante, mais…
Pour l’instant, elle était le seul membre du Niveau Supérieur avec qui je pouvais entrer en contact.
Après avoir confirmé que Damyu explorait les pièces et qu’il ne semblait y avoir aucun problème particulier, je soupirai et me dirigeai vers le rez-de-chaussée.
« … »
Au moment où elle entendit mon approche, Cheon-hwa se tourna pour regarder.
Elle ressemblait vraiment trait pour trait à Sharmia. Supprimant mon mécontentement, je lui parlai.
« Ravi de te… rencontrer. Cheon-hwa. »
« Pourquoi es-tu revenu ? Je t’ai dit de ne pas montrer ton visage. »
Mais sa personnalité était à l’opposé.
Soupirant intérieurement face à son attitude froide, je demandai.
« Void m’a laissé ici et est parti. Mais il ne m’a donné aucune instruction. S’il y a quelque chose que je devrais faire, j’aimerais m’en charger. »
Je ne croyais pas les paroles de Void au pied de la lettre, mais il semblait probable que Cheon-hwa ne connaisse pas ma véritable identité.
Adopter le comportement d’un Déchu qui venait de rejoindre le Niveau Supérieur — du moins faire semblant d’agir ainsi — serait probablement mieux pour ma sécurité.
À ma question, son expression se tordit d’une manière particulière.
« Que faisais-tu avant de venir ici ? »
« …Pardon ? »
« Je peux te donner des tâches à accomplir. Mais cela dépend de ce que tu faisais avant. Dis-moi ce que tu as fait jusqu’à maintenant. »
« J’ai vécu une vie ordinaire. Né dans un orphelinat, je suis tombé, et j’ai fini ici d’une manière ou d’une autre. »
« Ne me mens pas. »
Cheon-hwa ricana comme si elle n’y croyait pas.
« Tu sembles n’avoir aucune idée de ce que sont réellement les Trois Maux. »
« Oui, je n’en ai aucune. »
« … »
« C’est la première fois que j’atteins le Niveau Supérieur, alors comment pourrais-je savoir quoi que ce soit ? J’apprécierais une explication. »
Quand je répliquai sans vergogne, Cheon-hwa fronça les sourcils et expliqua d’un ton irrité, comme si elle ne savait pas si elle devait être en colère ou non.
« Les mondes où la vie peut exister sont appelés les Trois Maux. Mais qu’est-ce qui, selon toi, rend les Trois Maux différents des autres mondes, permettant à la vie d’exister ? »
« Je ne sais pas. »
« La taille. »
Cheon-hwa déclara de manière définitive.
« Parce qu’ils sont purement massifs — parce qu’ils possèdent une taille capable de donner naissance à la vie — les Trois Maux peuvent nourrir les êtres qui vivent en leur sein. »
« Je vois. »
« Et quelqu’un avec un tel monde prétend être un orphelin ordinaire qui a grandi dans un orphelinat ? »
Elle me fixa avec intensité.
« Je ne suis pas d’humeur à plaisanter, alors parle sérieusement. Que faisais-tu et d’où viens-tu ? »
« …C’est donc ça. »
Si c’était comme ça.
Acquiesçant, je répondis avec désinvolture.
« En fait, j’ai grandi dans l’océan. »
« …Quoi ? »
« Ma mère m’a mis au monde sur un bateau et apparemment, elle s’est débarrassée de moi en me jetant à la mer. D’une manière ou d’une autre, j’ai survécu et j’ai fini par tomber comme ça. »
« … »
« Est-ce suffisant ? »
Le regard de Cheon-hwa changea.
Plus précisément, elle me regarda comme si elle voyait une sorte de monstre.