Chapitre 118
Traduction/Édition – Miso
Le Numéro 1 m’a guidé vers les sous-sols du château, et plus précisément, vers la prison.
Bien qu’on l’appelle prison, la plupart des barreaux sont rouillés et brisés. L’endroit est si vieux et délabré que n’importe qui pourrait s’échapper avec un minimum de volonté et une tolérance au tétanos.
Mais les prisonniers sont silencieux. Ils sont tous enfermés dans des cellules individuelles, assis en tailleur au centre de la pièce, la bouche bée, le regard vide.
On dirait que leur esprit a été extrait par un procédé quelconque. Il s’arrête devant une cellule où se trouve un homme d’une vingtaine d’années, me jette un coup d’œil et ordonne :
« Essaie de tirer sur un Fil. »
« Si tu me montres comment, je veux bien essayer. »
« Ce n’est pas difficile. Maintenant, même toi, tu devrais être capable de voir ma forme hideuse. »
« … »
Quand je hoche lentement la tête, l’un des Fils attachés à son œil se rompt.
Alors, un nouveau Fil descend du ciel.
« Bien que ce ne soit pas à la hauteur de cette personne, ceux d’entre nous qui sont bénis peuvent accomplir des prouesses similaires. Nous manions le pouvoir sans aucun Fardeau. »
« C’est donc littéralement une bénédiction. »
« Ne te méprends pas. Penses-tu pouvoir utiliser la grâce qui t’a été accordée pour tes propres désirs égoïstes ? »
Le Fil qui a été tiré s’enroule autour du cou du prisonnier.
« Uh, ugh… ! »
Ce n’est qu’un seul Fil, extrêmement fin, mais le prisonnier se tord de douleur comme si une corde épaisse lui étranglait la gorge.
Après avoir roulé au sol pendant quelques minutes, le prisonnier cesse soudainement de convulser, se lève calmement, époussette la saleté et ouvre la bouche.
« Pour chaque Fil que tu reçois, tu peux placer une personne sous Servitude. »
La voix est différente, mais l’orateur est le même. C’est une Servitude parfaite.
« Sois juste prudent. Pour mettre quelqu’un doté d’une volonté ferme et d’un corps robuste sous Servitude, tu dois soit le rendre totalement incapable de résister comme ici, soit faire descendre plusieurs Fils. »
« Je vois. Mais je ne suis lié par aucun Fil, n’est-ce pas ? »
« Je vais t’en donner maintenant. »
–Tududuk ! Des centaines de Fils se détachent du corps du Numéro 1 d’un seul coup.
Ensuite, des Fils descendant du ciel s’enroulent autour de mon corps. Je n’ai pas particulièrement l’impression d’être contrôlé, mais même en tenant compte de cela, la sensation n’est pas agréable.
Alors que je regarde les Fils sans poids enroulés autour de mes bras, le Numéro 1 me tourne le dos comme si sa tâche était accomplie.
« Alors, d’ici demain matin, place l’un des prisonniers ici sous Servitude. »
« On ne m’a pas encore expliqué la méthode. »
« Tu viens de tout voir. Tu ne vas pas me dire que tu ne peux pas gérer ton Monde dans un monde sans Fardeaux, si ? »
C’est clairement du bizutage.
« Oui, compris. »
Quand je hoche la tête, il esquisse un sourire sournois, comme s’il s’attendait à cette réponse.
« Si tu n’es même pas capable d’en mettre un sous Servitude, alors considère que ce que tu as reçu dépasse largement tes capacités, et je reprendrai la moitié des Fils. Tu devrais vivre selon ton rang. »
« Que se passe-t-il si tous ces Fils disparaissent ? »
« Ne t’inquiète pas. Tu ne mourras pas. Tu finiras simplement par vivre avec les membres de la Famille de l’« extérieur » qui n’ont pas pu recevoir leur chance. »
Ils vont donc faire de moi du Bétail.
Peu importe le nombre de fois où j’y pense, le concept de Famille de la Nuit Sombre, où le lien est défini par un sacrifice mutuel et sans fin, est profondément tordu.
« Je viendrai quand le soleil se lèvera. »
Je le savais déjà. Quand je hoche la tête, la porte se referme.
Laissé seul dans la prison, je touche les Fils enroulés autour de mon bras.
C’est clairement une capacité incomplète. Pour la Servitude, seuls les Fils reçus peuvent être consommés. S’ils viennent à manquer, il n’y aura aucune différence avec une personne ordinaire.
Le Numéro 1 a dû recevoir tous ces Fils de la Nuit Sombre également. Au lieu de n’avoir aucun Fardeau, son pouvoir est fortement restreint.
« Voyons voir… »
Je suis différent.
Puppet n’a pris qu’une infime partie du Fardeau de la Mer profonde, et bien sûr, je peux toujours utiliser le pouvoir de Puppet tant que mon Monde reste intact.
Honnêtement, je ne suis même pas sûr que ceux à qui la Nuit Sombre a donné Puppet puissent être considérés comme de véritables Déchus avec leurs propres Mondes.
Si c’est le cas, cela signifierait que je possède actuellement deux Mondes.
C’est un avantage écrasant. Je dois l’utiliser pour gagner la confiance de la Nuit Sombre.
« Si mes souvenirs avaient été scellés dès le début, les choses auraient pris un chemin plus long. »
Repoussant ces pensées inutiles, je fixe les Fils enroulés autour de mes bras pour m’attaquer à la tâche que le Numéro 1 m’a confiée.
Rien n’a été expliqué, je dois donc tout comprendre par moi-même.
Alors que je fixe le prisonnier et que je me concentre sur le Fil, une légère sensation de picotement commence à monter.
–Tuk.
« Oh. »
Quelques brins de Fil se rompent.
Mais le problème commence là.
« … »
Je comprends maintenant pourquoi il a agi de manière si territoriale.
Contrôler ce Fil est vraiment, sincèrement, absurdement difficile.
C’est une sensation brumeuse, onirique, difficile à expliquer correctement, mais c’est comme s’il y avait une main au bout du ciel, non, au bord de l’univers, et que cette main était attachée au Fil.
Bouger cette main pour bouger les Fils. Naturellement, la réponse est retardée et la vitesse est lente. Ce genre de non-sens n’est pas quelque chose qu’on peut maîtriser du jour au lendemain.
Heureusement, je suis à l’intérieur de la Mer profonde.
« Si je pousse juste comme il faut… »
Très légèrement, mais le Fil répond à l’influence du Courant.
L’efficacité est absurdement basse, au point que je dois même utiliser la Barrière d’eau juste pour déplacer le Courant, mais l’important, c’est que ça fonctionne… d’une certaine manière.
Grâce à cela, après environ une heure, je parviens à enrouler le Fil autour du cou du prisonnier.
« Ku. »
Et là, la Servitude commence.
Si j’étais un vrai Puppet, j’aurais probablement déjà gagné un Fardeau.
Mais comme je décharge complètement le Fardeau, je ne ressens absolument rien. Le seul qui souffre est le prisonnier.
Une fois la Servitude terminée, une télécommande apparaît dans mon esprit.
« ? »
C’était vraiment la seule façon de le décrire.
Un outil pour contrôler le prisonnier s’est formé dans mon esprit, et je suis certain que je peux le faire bouger juste en y pensant.
Alors j’essaie une fois.
« Sa, lut, à toi. »
Contrairement au Numéro 1, c’est maladroit, mais net. Il a dit exactement ce que j’avais pensé.
Si je lui dis de lever le bras, il le lève ; si je lui dis de s’asseoir, il s’assoit. La vue est si troublante que j’ai l’impression que je pourrais faire une crise de dépersonnalisation rien qu’en regardant, alors je le fais s’asseoir un moment et je teste le plus important.
Parle-moi de ton passé.
J’émets cet ordre via la télécommande.
« … »
Mais aucune réponse. Il se contente de me fixer d’un regard vide.
Du point de vue du maître qui a invoqué la Servitude, je comprends. Cet ordre ne fonctionne pas.
À travers de nombreuses autres expériences jusqu’à l’aube, j’apprends que tout ce qui touche aux souvenirs est totalement inaccessible, comme scellé.
C’est probablement quelque chose que la Nuit Sombre a bloqué. Refoulant ma déception, j’écoute le gazouillis des oiseaux par la fenêtre quand la porte s’ouvre à nouveau.
« Le temps est écoulé. Si tu ne l’as toujours pas fait… »
Le Numéro 1 entre en disant cela, mais il tressaille en voyant le prisonnier faire le poirier.
Il ne s’imaginait visiblement pas que je réussirais. Je réponds calmement, pensant qu’il a l’air un peu décontenancé.
« J’ai fait ce que j’ai pu pour l’instant. Est-ce que cela compte comme un succès ? »
« …Tch. »
Le Numéro 1 claque de la langue et s’en va.
On dirait qu’il me dit de le suivre, alors je le fais sans un mot, et il continue de parler avec une expression inconfortable.
« Ce soir, cette personne reviendra et organisera un banquet pour célébrer le nouvel ajout à la Famille, et tu recevras un Numéro de Titre. Probablement le Numéro 33. »
« Numéro 33 ? C’est beaucoup moins que ce à quoi je m’attendais. »
« Un Numéro de Titre est une trè~s honorable position donnée uniquement à ceux qui sont entrés dans les limites de la Famille. »
La façon dont il qualifie cela d’honorable est clairement sarcastique.
« En attendant, je vais t’expliquer quelques points que tu dois observer devant cette personne et parmi nous. Si tu ne les suis pas, non seulement toi, mais nous pourrions en souffrir, alors nettoie tes oreilles et écoute attentivement. »
« Je t’en prie. »
« Premièrement. Peu importe comment on t’appelle, ça n’a pas vraiment d’importance. Si tu veux jouer à des jeux de hiérarchie, utilise tes Fils. Si tu en es capable, bien sûr. »
« Tu veux dire être appelé oppa ? »
« Ouais. Deuxièmement, fais seulement exactement ce que cette personne t’ordonne de faire. Ni plus, ni moins. »
« Oui. »
Rien de trop problématique pour l’instant.
Bien que la dernière partie soit un peu étrange.
« Et quand tu te présentes aux autres, tu dois toujours utiliser le titre de Famille qui t’a été donné. »
En disant cela, le Numéro 1 serre légèrement les dents.
Quand j’utilise le sens des courants, je peux sentir la peur dans son rythme cardiaque.
« …Si cette personne pense que tu prends la Famille à la légère. Tch, mourir serait peut-être préférable en comparaison. »
En résumé : comprends qu’il s’agit d’un grand jeu de rôle de Famille.
Mais participe à ce jeu avec sincérité. C’était le message.
« Je garderai cela à l’esprit. »
Répondant ainsi, je suis guidé autour du château jusqu’au soir.
En chemin, je rencontre quelques autres personnes qui sont probablement dans les limites de la Famille. Tous sont complètement couverts de Fils, montrant clairement qu’ils sont des individus favorisés.
Avec seulement 499 Fils moi-même, je me sens assez insignifiant en comparaison.
Cependant, ils ne font pas étalage de ce fait. Ils ne se vantent pas.
Au contraire, ils se déplacent avec prudence, comme s’ils évitaient même de marcher sur des feuilles mortes.
« J’ai entendu dire que tu avais accompli plusieurs missions dans le Cercle Pourpre ? »
« Oui, c’est exact. »
« Ne suppose pas que cet endroit sera différent. Cette personne te donnera ta première mission, quoi que tu fasses, ne la refuse pas. Absolument pas. »
Des serviteurs apportent de la nourriture, et des feux d’artifice éblouissants éclatent.
Mais le banquet est si silencieux que même respirer semble bruyant. En excluant les serviteurs, il y a plus de trente membres de la Famille, dont le Numéro 1 et moi-même, mais tous restent immobiles comme des statues, sans émotion, un verre à la main.
Seule la musique de fond calme jouée par les musiciens flotte étrangement dans l’air.
Ce silence est rompu quand la porte s’ouvre dans un fracas.
« Tout le monde s’amusait bien ? »
« Oui ! C’est vraiment un banquet agréable ! »
« Ha ha, c’est merveilleux ! »
C’était un spectacle qui valait le détour.
Même ceux qui avaient des expressions froides et glaciales, ou ceux qui n’avaient pas bougé d’un muscle les yeux fermés.
Tous sourient largement, éclatant de rire comme s’ils avaient apprécié le banquet depuis le début.
« Quel soulagement. Je me demandais ce qu’il en était quand j’ai été soudainement appelée, haah… »
La Nuit Sombre prend naturellement la place d’honneur, lève son verre et commence à se plaindre.
« Ils m’ont dit de laisser partir quelques-uns d’entre vous encore, en disant des choses ridicules sur le fait de vouloir trouver la mer. »
« Hah, tu aurais dû nous laisser partir. Nous donnerions volontiers nos vies pour toi, Nuit Sombre-nim ! »
« Oh non, je ne pourrais jamais vendre ma Famille. Comment pourrais-je faire une chose pareille ? »
« Nous aussi, nous ferions n’importe quoi pour la Famille ! »
« Mm, merci. C’est vraiment rassurant. »
La Nuit Sombre esquisse un doux sourire et fait tournoyer son verre maladroitement.
Comment dire, c’était une scène qui provoquait vraiment un ricanement.
Il y avait quelque chose de surréaliste chez cette maniaque qui tenait les lignes de vie de tout le monde dans la salle, et les yes-men désespérés faisant tout leur possible pour rester dans ses bonnes grâces.
Bien sûr, je n’étais pas vraiment en position de parler comme un tiers détaché non plus.
« Ah, Mère. En y pensant, comment était Undercurrent ? »
« Il a encore quelques domaines où il manque de pratique. »
« Personne n’est rassasié à la première bouchée. Undercurrent, viens ici. »
La Nuit Sombre incline son verre vers moi, qui me tiens le plus loin possible.
Je m’approche et incline profondément la tête. La Nuit Sombre caresse l’arrière de ma tête avec affection et murmure d’une voix sirupeuse :
« À partir d’aujourd’hui, tu n’es plus Undercurrent. Tu es mon oppa, et le trente-troisième membre de la Famille. Je remplirai mes devoirs envers toi en tant que ta Famille. Tu dois faire de même. »
« Je le ferai, sans faute. »
« Mmm, bien. Alors laisse-moi faire ma première requête à oppa en tant que Famille. »
Avant que la Nuit Sombre ne puisse dire quoi que ce soit d’autre, le Numéro 1 intervient rapidement.
« Nuit Sombre-nim. Comme je l’ai mentionné plus tôt, il lui manque encore beaucoup de choses. Il serait peut-être préférable de considérer cela avant de faire ta requête. »
Ce type. Il ne faisait probablement pas ça pour moi, mais parce qu’il ne voulait pas gérer les retombées si j’échouais.
Bien que la Nuit Sombre hoche la tête,
« Mmm, mais nous devons quand même faire ce qui doit être fait. La Famille souffre en essayant de gérer le Fardeau d’oppa. Je pouvais même voir les enfants souffrir de n’importe quel Monde dont il s’agissait. Et bien que ce ne soit pas exactement la faute d’oppa, j’ai utilisé beaucoup trop de Fils dans le processus d’acceptation d’oppa, donc je ne pourrai pas augmenter la Famille pendant un bon moment. »
« Je suis désolé. Mon ancien Monde était… »
J’avais quelques explications préparées, mais la Nuit Sombre secoue la tête avant que je ne puisse parler.
« Je ne m’intéresse pas au passé d’oppa. Maintenant nous partageons mon Monde, n’est-ce pas ? Ce qui compte, c’est que notre Famille a fait de grands sacrifices pour résoudre ton Fardeau. »
« Oui. C’est exact. »
« Oppa doit aussi rembourser les sacrifices de la Famille. Mais mmm, oppa nous a aussi apporté dix membres de la Famille. Ce n’était pas une aide énorme, mais je devrais au moins le reconnaître… »
Cela semblait concerner le Sang Perçant.
La Nuit Sombre hoche la tête, semblant satisfaite, puis donne un ordre léger.
« Pourrais-tu apporter environ trois Déchus avec des Mondes ? Des amis, c’est bien, des parents de sang, c’est bien aussi. »
Le contenu n’était pas léger.
Mais bien sûr, sans une seconde d’hésitation, je hoche la tête.
« Compris. Pour quand dois-je le terminer ? »
« Voyons voir… tu devrais le faire dans un mois. Tu peux le faire, n’est-ce pas ? »
« Oui. »
« Mmm, bien. L’amour pour la Famille doit être remboursé. »
La Nuit Sombre sourit doucement et me congédie d’un geste de la main.
Après cela, le banquet s’est poursuivi comme une pièce de théâtre douloureuse : avec la Nuit Sombre entourée de sa Famille, sincèrement heureuse, et les soi-disant membres de la Famille jouant la comédie du bonheur pour elle.
Après la fin, le Numéro 1, qui m’a guidé vers la chambre où je logerais, a répondu sur un ton légèrement adouci.
« Si un mois passe et que tu n’as pas rassemblé tous les Déchus pour la Servitude, viens me demander. »
« Tu les rassembleras pour moi ? »
« Oui. Mais tu devras offrir de la sincérité en retour. »
Il jette un coup d’œil à mes Fils. C’était donc son objectif.
« Je le ferai. »
« Tu dois parler quoi qu’il arrive. Si tu échoues, la responsabilité nous incombera aussi. »
Après avoir balayé le rappel du Numéro 1, je l’ai renvoyé et j’ai quitté la pièce.
À partir de maintenant, il n’y avait plus de temps pour se reposer.
Un mois plus tard.
Quand la date limite fixée est arrivée.
« Je les ai amenés. »
« …H-hein ? »
C’était un spectacle rare : la Nuit Sombre penchant la tête dans la confusion, et le Numéro 1 serrant les dents.
C’était compréhensible.
Parce que je n’avais pas amené juste quelques-uns, mais beaucoup de membres de la Famille.
Souriant doucement, j’ai soulevé les laisses.
« J’ai placé cinquante Déchus sous Servitude. »
Savez-vous comment on appelle le fait d’utiliser des déchets pour chasser des déchets ?
On appelle ça du recyclage.