« C’est par ici. »
À l’arrière de la cafétéria se trouvait un entrepôt où étaient stockées les réserves alimentaires de l’académie. Derrière celui-ci se cachait un endroit que personne ne fréquentait : un cul-de-sac à l’abri des regards, où toutes sortes de choses pouvaient se produire sans être remarquées.
« Ah… cet endroit me rappelle des souvenirs. »
« Des souvenirs, carrément ? Tu serais devenu nostalgique ? »
« Calmez-vous tous les deux. La vraie question, c’est : depuis combien de temps ? »
Le garçon qui était dans la même classe que Damien et Jia prit la parole.
« Depuis un moment déjà. En tout cas, ça m’avait manqué. »
Le garçon au regard lugubre tourna la tête vers lui, surpris.
« Depuis un moment ? T’es pas pote avec les jumeaux ? Tu croques plus rien ? »
« Si, si, je croquais très bien. Mais j’ai merdé sur une histoire, alors j’y avais plus droit. Et hier, j’ai même pas réussi à ramener Damien aux jumeaux. C’est foutu maintenant. »
L’un des garçons esquissa un sourire.
« À partir d’aujourd’hui, ça appartient au passé. Regarde celle qu’on a devant nous. »
Son regard suivit la silhouette de Jia.
« Elle est bien plus réceptive que les autres. »
Le camarade de classe acquiesça.
« Ouais, t’as raison. Hé, madame, faut tourner à gauche. »
Depuis qu’ils avaient quitté la cafétéria, Jia gardait plusieurs mètres d’avance sur eux. Cette distance leur permettait de discuter librement, persuadés qu’elle ne pouvait pas entendre leurs conversations.
« Hé, mais le chef est au courant pour les jumeaux ? »
« Oh non, je crois pas. Il est plutôt solitaire. On le voit rarement, à part quand il nous convoque. »
« Tu sais pourtant qu’il déteste ce genre de choses. Certes, il tue pas… mais il hésite pas à réduire quelqu’un au silence tout en le laissant en vie. »
« Je me rappelle même la fois où il a attrapé Antoni. Il est toujours dans le coma ? »
« Ouais. Toujours. Mais franchement, à quoi bon se réveiller ? »
Le garçon haussa les épaules.
« Qui voudrait revenir avec un corps qui ne fonctionne plus ? Même parler, il pourra jamais le refaire. »
Un léger frisson parcourut le groupe. Arrivés à l’arrière du dépôt, leurs regards se reportèrent vers l’avant.
Jia les attendait déjà dans le cul-de-sac. Des palettes étaient empilées un peu partout autour d’elle.
Les observant tous les quatre, elle prit quelques secondes pour les analyser avant d’incliner légèrement la tête.
« Alors, comment puis-je vous aider ? Je suis assez pressée. J’ai laissé mon plateau à la cafétéria et je comptais visiter l’académie pendant la pause. »
Le garçon au regard lugubre s’approcha. Ses yeux parcoururent Jia sans la moindre discrétion.
« Je comprends. Alors faisons simple. »
Un sourire apparut sur son visage.
« Nous t’offrons une entrée… et en échange, nous t’aidons pour ce que tu voulais demander à Damien. Rapide et efficace, non ? »
Jia sembla réfléchir. Son regard croisa le sien.
« Pourtant, les entrées de la cafétéria avaient l’air excellentes. Tu aurais quelque chose de mieux à me proposer ? »
Le sourire du garçon s’élargit.
« Viens vers moi et tu le découvriras bien assez vite. »
En observant Jia, il ne voyait qu’une immense curiosité. À ce stade, elle avait forcément compris ce qu’ils lui proposaient.
Il jeta un regard à ses amis.
Tous semblaient satisfaits.
Grâce au nom du chef et à certaines personnes impliquées dans les événements des jumeaux, ils avaient toujours réussi à éviter les conséquences.
Et elle ? Elle n’était qu’une nouvelle élève. Elle n’avait aucune chance de leur échapper.
Son regard revint sur Jia.
Il détailla son visage, sa démarche, la manière élégante dont elle repoussait ses cheveux derrière son oreille.
Ses cheveux étaient longs, soyeux et magnifiques.
Elle était tout simplement sublime.
Oui… vu comme elle est, je serai rapide.
Perdu dans ses pensées, imaginant déjà tout ce qu’il pourrait faire, il remarqua soudain quelque chose.
Jia était beaucoup trop proche.
Pourtant, il ne l’avait pas quittée des yeux une seule seconde.
C’était comme si le monde ne l’avait pas suivie.
Comme si, entre deux instants, elle s’était retrouvée là. Devant lui. Beaucoup trop près.
Son cerveau n’eut même pas le temps de comprendre que la jambe de Jia s’écrasa violemment entre ses jambes.
Une douleur insoutenable traversa tout son corps. Ses jambes cédèrent immédiatement.
Alors qu’il allait s’effondrer au sol, quelque chose l’arrêta brutalement.
Jia l’avait attrapé par les cheveux.
Il n’eut pas le temps de réagir qu’un poing percuta son visage.
Puis un second.
Puis un troisième.
Chaque impact semblait plus violent que le précédent.
Le sang éclaboussa le sol. Son nez. Sa bouche. Son visage. Tout se mélangeait.
Dans son esprit embrumé, une seule pensée lui traversa l’esprit.
Ah… c’est vous, Chef ?
Cette violence. Cette brutalité. Mais surtout ce regard.
À chaque coup, Jia le fixait sans la moindre émotion. Ses yeux étaient froids. Trop froids.
Ils lui rappelaient ceux de son chef.
Ce regard qui semblait lui dire qu’une seule erreur pouvait suffire pour que son sort soit scellé. Que l’on pouvait soudain découvrir quelque chose qu’on n’aurait jamais dû connaître.
Quelque chose dont il aurait mieux valu ignorer l’existence.
Pour la première fois depuis longtemps, il ressentit cette même peur.
Cette peur qui apparaît lorsque l’on comprend qu’il existe des choses bien plus terrifiantes que la douleur.
Jia relâcha finalement ses cheveux.
Le dernier coup l’envoya s’écraser contre le sol dans un bruit écœurant.
Autour de lui, les trois autres garçons restaient figés. Tous fixer leurs camarades au sol.
Que ce soit son visage ou son entrejambe, le sang était partout.
Pourtant, cela paraissait insignifiant comparé à Jia.
Sa main droite était rouge. Quelques gouttes avaient éclaboussé sa joue et son front.
Dans cette ruelle isolée, ce rouge semblait presque magnifique.
Jia leur adressa un sourire. Sa voix était calme tout en faisant un pas vers eux.
« Les garçons… j’ai encore besoin d’aide.
Venez. Et aidons-nous mutuellement, d’accord ? »
⸻ ❖ ⸻
Après avoir tabassé la plupart des garçons, il ne restait plus que son camarade de classe.
Celui-ci était terrorisé.
Tout cela n’avait pas duré longtemps. Peut-être vingt secondes. Mais elle était un monstre.
« Alors ? Tu veux que je te fasse la même chose ? »
Le garçon ne comprit même pas la question.
Et, de toute façon, cela n’avait aucune importance.
Il secoua immédiatement la tête.
Jia le regarda quelques secondes avant de sourire.
« Je vois… tu ne coûtes vraiment pas cher. Finalement, ta loyauté avait un prix ridicule. »
Regardant ses mains, Jia ne semblait pas du tout gênée par tout ce sang.
« J’ai besoin d’informations sur les professeurs corrompus, d’une liste de toutes les personnes qui pratiquent ce genre de choses… et aussi de savoir qui est le fameux Chef. »
Le garçon déglutit difficilement.
« Tout ça… tu comptes en faire quoi ? »
Soudain, sans qu’il ne la voie bouger, un violent coup de pied s’écrasa contre son visage.
Il sentit aussitôt le goût métallique du sang envahir sa bouche.
Lorsqu’il releva les yeux, Jia était toujours devant lui. Exactement comme avant.
« Excuse-moi… Je vais t’apporter tout ça, mais il me faudra deux jours. »
Le visage de Jia conservait cette tranquillité dérangeante.
Elle acquiesça simplement.
« D’accord. J’attendrai deux jours. Tâche juste de ne pas me décevoir. La suite serait désagréable pour toi. »
Sans perdre davantage de temps, elle s’en alla.
Après tout, elle avait encore un repas à terminer.
Et elle comptait bien profiter des bienfaits du cabillaud.
Elle savait également que quelqu’un les avait suivis et avait assisté à toute la scène.
Elle ignorait encore son identité.
Mais elle était certaine qu’elle le reconnaîtrait facilement.
De retour à la cafétéria, les élèves furent surpris de la voir revenir légèrement ensanglantée. Avec la conversation qu’elle avait eue quelques minutes plus tôt, personne ne s’attendait à la revoir aussi vite… encore moins avec du sang qui n’était manifestement pas le sien.
Marchant de bonne humeur vers l’endroit où se trouvait son plateau, Jia fut surprise de constater que Damien ne l’avait même pas attendue et avait terminé son repas avant de partir.
Elle resta immobile quelques instants devant la place vide.
Autour d’elle, les élèves la regardaient avec un mélange de peur, d’incompréhension et de curiosité. Pourtant, Jia ne leur accorda pas le moindre regard.
Ses yeux demeuraient fixés sur la chaise abandonnée.
« Et l’aide que je lui avais demandée… »
Un léger silence suivit.
« Il est parti sans moi… »
Pendant ce temps, la personne concernée se trouvait dans l’un des bâtiments de l’académie.
Après avoir traversé plusieurs couloirs, Damien s’arrêta devant une porte et frappa.
« Entre », répondit une voix de l’autre côté.
En ouvrant la porte, Damien aperçut le professeur Arki, torse nu.
Comme à son habitude, celui-ci appliquait sa fameuse pommade composée de plantes médicinales.
« Ah, Damien. C’est toi. Tu es venu pour le téléphone ? »
« Oui. Et aussi… hier, je suis parti précipitamment. Je suis venu écouter ce que vous vouliez me dire. »
Le bureau personnel du professeur Arki était plutôt spacieux.
On y trouvait un grand meuble de travail, deux petits canapés disposés autour d’une table basse, une télévision fixée au mur de gauche et, juste en dessous, un meuble sur lequel reposait un jian.
Le long du mur de droite se trouvait un autre meuble rempli de toutes sortes de collations.
Damien se dirigea naturellement vers celui-ci, il en sortit une boîte d’allumettes.
Se tournant vers le coin détente où se tenait le professeur, il en alluma une avant de l’approcher délicatement de la pommade étalée sur son dos.
Une fumée légère s’éleva aussitôt, accompagnée d’une agréable odeur de plantes.
« Oh… merci, Damien. »
« Ce n’est rien. »
La pommade prit feu sans brûler sa peau. Les flammes dessinèrent progressivement une étrange fresque. De chaque côté de son dos apparaissaient deux visages imposants.
À gauche, un lion.
À droite, un dragon.
« Professeur… vous devriez vraiment arrêter de faire ça. »
« Je te l’ai déjà dit des dizaines de fois. C’est excellent pour la peau. Allez, laisse-moi t’en mettre aussi. »
« Sans façon. »
« Tu n’as décidément pas changé… contrairement à l’époque où tu étais mon disciple. Tiens, prends le téléphone. »
En le récupérant, Damien remarqua immédiatement qu’il s’agissait du dernier modèle de la marque UYS.
Il leva un sourcil.
« Vous n’aviez pas dit que vous me donneriez votre ancien téléphone ? »
Le professeur Arki prit un air étonné.
« Bien sûr que si. Celui-là, c’est mon ancien. Je l’ai acheté récemment, mais je ne l’aime pas du tout. Alors j’en ai changé. »
Il montra fièrement le téléphone qu’il utilisait désormais.
Une marque totalement différente.
« Mais… vous gagnez quel salaire avec votre poste de professeur ? »
Le professeur toussota discrètement.
« Je gagne plutôt bien ma vie, je te l’ai déjà dit. Et puis tu oublies toujours que je suis le frère du dirigeant du conglomérat qui possède la plupart des entreprises que tu vois en ville… sans parler du fait que nous sommes l’un des principaux sponsors de l’académie. »
« Ah… oui. »
Damien observa un instant le téléphone avant de reprendre.
« Merci aussi de m’avoir permis de continuer à vivre chez moi après la mort de mes parents… d’avoir payé les factures et toutes mes dépenses. »
Le professeur balaya ces remerciements d’un simple geste de la main.
« Allons… pas entre nous. À une époque, j’étais le maître qui t’a appris le maniement de l’épée sous presque toutes ses formes. Toi et Miki étiez mes deux plus beaux trésors. »
Le silence de Damien lui fit comprendre qu’il n’en dirait pas davantage.
Arki poursuivit malgré tout.
« Je t’ai appris l’escrime, le kendo et bien d’autres disciplines… mais tu étais un disciple tellement insolent que tu osais défier ton propre maître dans tout ce que je t’avais enseigné. Et le pire… c’est que tu gagnais en utilisant cette étrange escrime que tu avais créée toi-même. »
Un léger sourire apparut sur le visage de Damien.
« Pourtant, professeur… vous enseigniez déjà à Jean Nova. Comment avez-vous trouvé le temps de nous prendre comme disciples ? »
« À l’époque, je donnais beaucoup moins de cours qu’aujourd’hui. J’avais du temps libre. Et puis… l’épée m’a toujours amusé. »
La fumée avait fini par disparaître.
Le professeur retourna vers son bureau et ouvrit l’un des tiroirs. Sans quitter Damien des yeux, il reprit d’une voix plus sérieuse.
« Damien… j’ai remarqué que tu avais changé. »
Il marqua une courte pause.
« Depuis plusieurs mois déjà, tu sembles subir du harcèlement… et moi, ton ancien maître… ton tuteur actuel… je n’ai rien vu. »
Sa voix se fit plus lourde.
« Peut-être que tu le subis depuis bien plus longtemps que je ne l’imagine. »
Damien garda le silence.
La plupart des professeurs soutenaient Miki Akasaka ou les jumeaux.
Ils avaient probablement tout fait pour empêcher Arki de découvrir la vérité.
« Je suis désolé. »
Le professeur baissa légèrement la tête.
« Je n’ai pas su être là pour toi. Pourtant, tu connais ma façon de penser : un homme doit affronter lui-même ses propres difficultés pour grandir. Celui qui possède le plus de connaissances finit toujours par l’emporter. »
Damien esquissa un léger sourire.
« D’où le fait que vous soyez professeur de plusieurs matières ? »
Le professeur éclata de rire.
« Exactement. »
Puis son regard se fit nostalgique.
« Lorsque tu as quitté le club… Miki est parti juste après toi. »
Regardant un cadre photo, il soupira.
« Avant de partir, il m’a d’ailleurs mis une sacrée raclée. »
Un sourire amusé traversa son visage.
« Vous avez tellement changé, tous les deux… »
Damien sentit que la conversation touchait à sa fin et se dirigea vers la porte.
Au moment où il posa la main sur la poignée, un objet vola dans sa direction.
Par réflexe, il le rattrapa.
C’était un trousseau de clés.
En le regardant de plus près, il reconnut immédiatement le double des clés de sa maison ainsi que celles de son casier.
« Si jamais tu finis par te battre… ne t’inquiète pas. Tu n’auras aucun problème avec moi. »
Arki lui adressa un sourire.
« Allez. À plus. »
Damien ne répondit pas et se contenta d’acquiescer avant de quitter le bureau.
En quittant le bureau, Damien marcha tranquillement dans les couloirs. Il savait qu’aucun de ses harceleurs ne se trouvait dans cette partie de l’académie.
Pour une fois, il pouvait relâcher un peu sa vigilance.
Mais en arrivant près des escaliers, il aperçut Jia, assise au pied de ceux-ci comme si elle l’attendait. Il n’avait encore fait aucun bruit et pourtant, elle l’avait déjà remarqué.
« Damien, ton groupe de harceleurs est composé de combien de personnes ? »
Descendant les marches, Damien la regarda quelques instants.
Grâce à son odorat particulièrement développé, il reconnut immédiatement l’odeur du sang.
« Disons… entre quarante et quatre-vingts personnes. Avec une partie des professeurs à leur botte, ça doit même être davantage. »
Jia réfléchit un instant.
Damien comprit aussitôt ce qu’elle pensait.
C’est beaucoup trop de monde…
Lui-même en était conscient.
« … »
Elle soupira avant de se relever.
Sans dire un mot, elle se dirigea vers la cour.
Damien la suivit.
⸻ ❖ ⸻
Après quelques minutes de marche, ils s’arrêtèrent devant un banc.
Les coudes posés sur ses genoux, les mains jointes devant son visage, Damien resta immobile, perdu dans ses pensées.
Contrairement à lui, Jia conservait sa posture impeccable.
Puis, après un long silence, elle abandonna finalement cette retenue et se mit à balancer doucement ses jambes dans le vide.
« Au fait… ça s’est passé comment ? »
Elle tourna lentement la tête vers lui.
Pendant quelques secondes, elle le fixa sans répondre.
Puis leva les yeux vers le ciel.
« J’ai appris l’existence des jumeaux… que certains professeurs étaient corrompus… et aussi que quelqu’un nous observait pendant que je les tabassais. »
« Ah ouais ? Tu as vu qui c’était ? »
« Non. Ça ne m’intéressait pas. Cette personne nous a suivis depuis la cafétéria jusqu’à l’arrière du dépôt alimentaire de l’académie. Elle ne semblait pas avoir de mauvaises intentions. Même si je n’avais pas agi, je pense qu’elle serait intervenue. »
Damien réfléchit.
« Je me demande qui ça peut être… Il y a bien quelques personnes à l’académie qui n’apprécient pas le groupe d’Akasaka et qui cherchent parfois à leur créer des problèmes. »
« Tu en faisais partie, autrefois. »
« Oui. »
Le vent hivernal souffla doucement autour d’eux. Cette brise emporta la conversation, laissant place à un silence paisible.
Ils restèrent assis encore quelques instants avant de retourner en cours.
Même s’ils marchaient ensemble, les autres élèves continuaient d’éviter Damien.
Toute leur attention était désormais tournée vers Jia.
Sa présence semblait différente.
Ses longs cheveux, sa démarche et cette impression étrange qu’elle dégageait attiraient tous les regards.
Une fois en classe, elle devint naturellement le centre de toutes les curiosités.
Même le professeur semblait parfois oublier son propre cours pour l’observer discrètement.
Damien lui-même ne pouvait s’empêcher de s’interroger.
De quelle famille peut-elle bien venir ?
Ses cheveux ne ressemblaient pas à une simple teinture. C'était une masse d'un blond polaire éclatant, traversée de mèches d'un noir profond qui s'y mélangeaient avec un contraste saisissant.
Ce noir paraissait irréel, comme une ombre en mouvement au milieu de la chevelure.
Et pourtant…
Cet argent omniprésent semblait plus réel que quiconque.
Plus il essayait de la regarder attentivement… Plus il avait l’impression qu’elle échappait à son regard.
À la fin des cours, Damien rangea calmement ses affaires.
Depuis le début de l’après-midi, il avait remarqué que le harceleur de sa classe n’avait pas suivi un seul cours.
Il s’était contenté de gribouiller sans arrêt sur une feuille, avec une expression de plus en plus inquiétante.
Je n’ose même pas imaginer à quel point Jia est forte…
Son sac sur l’épaule, Damien quitta rapidement la salle.
À présent, il possédait de nouveau un téléphone, des clés pour rentrer et également le numéro de Jia.
Il ne comptait donc pas rester plus longtemps à l’académie. D’autant plus que l’un des jumeaux le cherchait depuis la veille.
Mais alors qu’il arrivait près des escaliers…
Le sort décida de le rattraper.
L’un des jumeaux se trouvait là. Ce n’était pas celui qui le recherchait, mais son frère.
Quatre autres personnes l’accompagnaient.
Parmi elles se trouvait le garçon qui, la veille encore, lui avait planté un cutter dans la jambe.
« Oh, Damien… c’est toi. Ça va mieux pour hier ? »
Damien se contenta de le regarder.
L’homme au cutter passa aussitôt un bras autour de son cou.
« Ça tombe bien que tu sois là. On allait en ville. On prévoyait de passer au centre commercial, alors on en profitera pour t’acheter du désinfectant et des pansements. Accompagne-nous. »
Damien baissa les yeux.
« D’accord. »
⸻ ❖ ⸻
Après une longue marche, ils atteignirent le centre-ville.
Tout se déroula normalement.
Ils passèrent devant plusieurs boutiques, discutèrent entre eux. Et ignorèrent presque totalement sa présence.
C’était étrange.
Damien n’était pas leur ami. Il ne l’avait jamais été.
Alors pourquoi l’avaient-ils obligé à les accompagner ?
Son instinct lui criait de s’en aller.
D’autant plus que Jia avait essayé de l’appeler plusieurs fois.
Puis ils arrivèrent devant un ancien chantier. Un bâtiment en construction. Il semblait abandonné depuis un an.
Le jumeau s’arrêta. Karter désigna le bâtiment.
« Damien… regarde. Ça fait déjà un an… »
Personne ne répondit.
« Ton prédécesseur était plus coopératif. »
L’un des garçons remarqua alors le regard de Damien.
« Hé, sale bouffon… tu regardes qui comme ça ? N’oublie pas que c’es— »
« Assez. »
Le silence retomba immédiatement.
Karter s’avança de quelques pas. Il observa Damien.
« C’est depuis ce jour que tu es devenu comme ça… Non. Même bien avant.
Au moment où tu as quitté le club, tu commençais déjà à te créer tes propres fissures. »
Son regard glissa vers le bâtiment.
« Et cette fille t’a offert exactement ce qu’il te manquait. »
Damien fronça légèrement les sourcils.
« De quoi tu parles ? »
« D’une justification. »
Le vent d’hiver souffla entre les structures métalliques abandonnées.
Sa voix demeurait parfaitement calme.
« Tu ne te souviens même pas de moi… Pourtant, on était dans le même club. »
Il marqua une pause. Son expression trahissait un souvenir qu’il aurait préféré oublier.
« Mais c’est vrai qu’à part le Chef et le professeur Arki… personne n’existait vraiment à tes yeux. Toi, tu étais fort. Un modèle. Peu importe ce que tu faisais, tu pouvais faire ce que tu voulais… Et nous, on regardait. »
Il marqua une courte pause.
« Puis tu as décidé de devenir ça. »
Il désigna le bâtiment, Sa voix était amère.
« Tu sais ce qui est drôle ?
Tout le monde adorait ton prédécesseur.
Les professeurs l’appréciaient. Les élèves aussi. Toujours polie. Toujours docile. »
Son regard devint plus froid.
« Elle facilitait beaucoup de choses. Grâce à elle, j’ai obtenu des contacts… des faveurs… une réputation.
Le nom du Chef ouvrait les portes… et elle permettait de les garder ouvertes. »
Damien sentit son estomac se nouer.
« Tu sais ce qu’on lui faisait ? »
Un silence lourd s’installa. Même les autres garçons semblaient mal à l’aise.
« Non. »
« Évidemment que non. Tu voyais les coups. Les bagarres. Seulement ce qui se passait devant toi. »
Son regard se posa directement sur Damien.
« Mais tu n’as jamais regardé plus loin. Tu frappais ceux qui la frappaient. Tu prenais sa défense. Puis tu repartais.
Et nous… nous restions avec elle. »
Les autres garçons baissèrent discrètement les yeux, eux-même avaient participé. Mais entendre cette histoire racontée ainsi les mettait eux-mêmes mal à l’aise.
« Tu étais intouchable. Le Chef t’appréciait. Arki te protégeait. On ne pouvait rien te faire. Tu sais à quel point ça nous frustrait? Alors… on lui faisait payer à ta place. »
Les poings de Damien se serrèrent. Karter regarda son poing serré…
Ai-je bientôt atteint la limite?
Le regard droit dans les yeux il reprit
« À chaque fois que tu intervenais… notre colère augmentait. À chaque fois que tu nous humiliais… elle en subissait les conséquences. Encore. Encore… Et encore. »
Il tourna sa tête vers le bâtiment, ses yeux pointer vers le deuxième étage.
Une ancienne trace sombre demeurait encore visible sur le mur.
« Tu sais ce qu’elle te reprochait vraiment ? »
Damien resta silencieux.
« Tu crois qu’elle te regardait comme un héros ? Peut-être au début. On ne sait pas, mais une chose était sûr après… elle a commencé à te détester. »
Pour la première fois depuis le début de la conversation, le jumeau aperçut une légère fissure dans le regard de Damien.
« Parce qu’elle avait compris quelque chose avant toi. Tu n’agissais pas pour elle. Tu agissais pour toi.
Tu ne supportais simplement pas de voir des gens se faire passer pour des forts. C’est ça qui t’énervait.
Pas ce qu’elle subissait. »
Le silence redevint pesant.
Karter s’approcha jusqu’à se retrouver juste devant lui. Sa voix n’était plus qu’un murmure.
« Tu veux savoir ce qui l’a réellement détruite ? Ce n’est pas ce qu’on lui faisait. À cela, elle s’y était habituée depuis longtemps. »
Il regarda le bâtiment.
« Ce qui l’a détruite…
C’était d’avoir cru que quelqu’un l’avait enfin remarquée. »
Le cœur de Damien manqua un battement.
« Avant de comprendre que même toi… tu ne la voyais pas. »
Le jumeau approcha son visage de son oreille. Le bâtiment semblait soudain beaucoup plus proche.
« Tu te souviens de ses derniers mots ? »
La vision de ce jour donnait soudain un sens aux paroles de Karter.
Le deuxième étage… le mur marqué de sang… les chaînes supportant une silhouette suspendue.
Et cette voix tremblante, à peine perceptible.
Pourquoi…
Pourquoi…
Étais-tu vraiment obligé d’intervenir ?
Le jumeau recula lentement.
Son regard parcourut Damien. Sa tête était baissée. Ses épaules semblaient lourdes et son regard cherchait un refuge dans le vide.
Il ne restait plus que l’ombre de celui qu’il avait été.
« Quelle belle justification pour te cacher. »
Il contempla une dernière fois le bâtiment. Puis reporta son attention sur Damien.
« Aujourd’hui… »
Sa voix était presque détachée.
« Tu as pris sa place. ».