Chapitre 5
Devant l’entrée de la résidence, Damien attendait Jia afin de se rendre à l’académie.
La journée précédente avait été mouvementée. Des phénomènes étranges s’étaient produits, mais malgré tout, Damien avait trouvé cela réconfortant. Pour la première fois depuis longtemps, il avait pu parler à quelqu’un qui l’écoutait réellement.
Mais il se demandait toujours ce que Jia comptait faire ensuite.
Je me demande comment elle compte m’aider…
Elle ne va quand même pas commettre un meurtre, n’est-ce pas ?
Étrangement, l’idée d’un meurtre ne le dérangeait pas vraiment. Comme si, dans certaines circonstances, il s’agissait simplement de quelque chose qui pouvait arriver.
Et si jamais il devait y faire face…
…il ne broncherait probablement pas.
Non. Elle ne doit surtout pas en commettre un, ça créerait encore plus de problèmes.
Le bruit d’une porte attira son attention.
Damien tourna la tête.
Jia venait de sortir. Elle portait son uniforme scolaire et avait choisi le pantalon plutôt que la jupe, pourtant autorisée pour les filles.
Damien la regarda quelques secondes.
« L’uniforme te va particulièrement bien. Tu as presque l’air noble avec. »
Jia lui adressa son regard habituel.
« Tu trouves ? Je te remercie. Et toi aussi, il ne te va pas trop mal. »
Damien détourna le regard.
Son visage resta parfaitement neutre.
Puis il se mit à marcher.
Jia l’observa un instant avant de le suivre.
Ils marchaient côte à côte tout en conservant une certaine distance. Il était possible qu’ils croisent d’autres étudiants de l’académie et Damien ne voulait pas que leur relation soit rapportée à qui que ce soit. Il préférait éviter d’attirer davantage de problèmes sur Jia.
Même si, au fond de lui, une pensée persistait.
Ceux qui oseront la chercher subiront quelque chose de désagréable.
Cette distance ne semblait pas déranger Jia. Elle avançait d’un pas régulier, avec une assurance presque anormale.
Lorsqu’ils arrivèrent dans le centre-ville, leur destination n’était plus très loin.
Ils s’arrêtèrent devant un passage piéton tandis que la foule commençait à se rassembler.
Pourtant, comme la veille, les gens s’écartèrent de Damien. Un espace vide se forma autour de lui.
Jia regarda autour d’elle. Certains passants semblaient mal à l’aise, d’autres anxieux. Un homme installé dans une voiture observait Damien d’une manière étrange.
Puis Jia remarqua quelque chose.
Un cercle s’était formé autour de Damien. Tout le monde semblait vouloir garder ses distances. Tout le monde… à l’exception d’elle et d’un jeune garçon qui tenait la main de sa mère tout en mangeant une sucette.
Ils étaient les seuls à regarder Damien normalement.
Jia n’avait presque pas remarqué que la distance entre elle et Damien s’était considérablement agrandie. Elle s’était retrouvée mêlée à la foule.
Elle soupira.
Puis posa un pied dans le cercle vide entourant Damien.
Celui-ci la regarda, se demandant ce qu’elle fabriquait.
Le feu passa au vert.
« Damien… Allons-y. »
Il la regarda quelques secondes.
Puis il obéit sans rien dire.
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Lorsqu’ils arrivèrent près de la ruelle menant à l’académie, ils risquaient de croiser d’autres étudiants. Pour éviter cela, Damien et Jia se séparèrent. Ils s’étaient mis d’accord pour se retrouver un peu plus tard : Jia devait terminer son inscription tandis que Damien avait cours d’histoire et de langues vivantes durant la matinée.
Devant lui, plusieurs étudiants de différentes années se dirigeaient vers l’académie. Il ne perdit pas de temps. Il observa attentivement les personnes devant lui, puis accéléra le pas.
Il entra dans l’établissement en restant constamment sur ses gardes, comme s’il cherchait à fuir quelque chose. Ou plutôt… quelqu’un.
Les autres étudiants le regardèrent avancer rapidement dans les couloirs. Il monta les escaliers deux marches à la fois.
« Hé… C’était pas Damien Rowen ? »
« Si. Ça fait de la peine de le voir comme ça. »
Arrivé au deuxième étage, Damien se dirigea rapidement vers sa salle. Avant d’entrer, il observa l’intérieur à travers la fenêtre. Après s’être assuré qu’il n’y avait rien d’anormal, il entra et rejoignit sa place, au fond de la salle, quatrième colonne.
Il posa son sac au pied de sa table. Puis il voulut se lever pour aller chercher quelque chose dans son casier. Il se souvint alors qu’il n’avait plus ses clés. Il allait devoir demander à un professeur de l’ouvrir.
À ce moment-là, les élèves commencèrent à entrer dans la classe. La salle possédait deux entrées : une à l’avant et une à l’arrière.
Le professeur de langues vivantes entra par cette dernière.
Damien le regarda.
Le professeur était habillé avec élégance : un pantalon noir, une chemise blanche soigneusement repassée, une cravate noire et une veste assortie à son pantalon.
Enfin… en théorie.
Il avait le don de ne jamais fermer correctement sa chemise, de laisser sa cravate desserrée et de garder sa veste à la main ou posée sur son épaule. Son visage respirait le savoir, mais son apparence restait négligée. Une barbe de trois jours renforçait encore son charme.
« Bonjour, monsieur Arki. Pourriez-vous ouvrir mon casier, s’il vous plaît ? »
Le professeur bâilla avant de regarder Damien. Il hocha la tête et se dirigea vers son casier.
Quelques instants plus tard, il revint avec ses affaires.
« Voilà… Oh, au fait, Damien. Pourquoi es-tu parti aussi précipitamment hier ? J’avais des choses à te dire. »
« J’avais quelque chose à faire. »
« Mmh… C’est pour ça que tu ne répondais pas au téléphone ? »
« Oh… Oui. En faisant cette chose, j’ai perdu mon téléphone et mes clés par la même occasion. »
Le professeur esquissa un sourire puis se dirigea vers le tableau.
« Très bien. Viens me voir plus tard. Je te donnerai mon ancien téléphone. »
Damien ouvrit son cahier et commença à suivre le cours.
Le professeur était extrêmement populaire. Parmi tous les enseignants, il était considéré comme l’un des plus beaux, et quiconque étudiait à l’académie savait à quel point le corps enseignant était composé de personnes particulièrement séduisantes.
Monsieur Arki était donc l’un des professeurs préférés des élèves. Très peu d’entre eux séchaient son cours. Il expliquait bien, sa voix était captivante et sa beauté avait le don de maintenir l’attention de toute la classe.
Une heure passa.
Damien avait presque réussi à oublier tout ce qui s’était produit la veille.
Mais quelque chose vint le lui rappeler.
La porte d’entrée s’ouvrit.
Un surveillant entra. Le professeur alla à sa rencontre. Ils échangèrent quelques mots, puis le surveillant laissa entrer une nouvelle personne.
« Qui c’est ? »
« Je ne sais pas, mais wow… »
« Vous avez vu ses cheveux ? Ils sont incroyables. »
« Ses cheveux ? Regarde plutôt sa silhouette. »
« Elle est incroyable. »
La classe commença à s’agiter. Plus personne ne semblait capable de se taire.
Le professeur revint à sa place et demanda à la nouvelle élève de se présenter.
Celle-ci plissa légèrement les yeux.
Son regard suffit à faire taire toute la classe.
Plusieurs élèves semblèrent surpris.
« Enchantée. Je m’appelle Jia. Je suis nouvelle. Ravie de vous rencontrer. »
Elle se tourna vers le professeur Arki.
« Où puis-je m’asseoir ? »
Le professeur lui désigna une place dans la cinquième rangée, une table avant le fond de la salle.
Jia s’y dirigea sans regarder personne ni prononcer un mot, puis sortit un cahier et un stylo de son sac.
Personne ne parla.
Le professeur voulut reprendre son cours, mais d’autres élèves entrèrent dans la salle. Il manquait encore deux personnes.
L’un des retardataires remarqua immédiatement que sa place avait été prise. Puis il aperçut Jia.
Il resta figé.
Comme ébloui.
Le professeur le rappela à l’ordre et le plaça finalement au deuxième rang
La suite du cours de monsieur Arki se déroula correctement, mais pas comme d’habitude. Cette fois, une grande partie des élèves avait du mal à rester concentrée. Lorsqu’un autre professeur entra pour le cours suivant… la situation fut encore pire.
À midi, les cours se terminèrent.
La pause déjeuner commença.
Damien ne prit pas la peine d’aller voir Jia. De toute façon, plusieurs personnes s’étaient déjà rassemblées autour d’elle.
Il sortit de la salle et se dirigea vers la cafétéria.
Lorsqu’il arriva dans la cour, il observa les alentours.
L’académie était immense. Une partie était réservée aux collégiens et aux lycéens, une autre aux étudiants de l’université. Il y avait également deux cafétérias. Celle des collégiens et des lycéens se trouvait à environ trois minutes de marche à travers la cour.
Damien s’y dirigea tout en surveillant les alentours.
Une fois arrivé, il signa la feuille de présence, prit son plateau et avança dans la file. Elle était longue, mais cela ne le dérangeait pas.
Les plats servis à l’académie étaient délicieux. Et, pour ceux qui étaient prêts à payer davantage, il était même possible de commander des plats plus élaborés, préparés par des chefs étoilés travaillant dans l’établissement.
Damien choisit le deuxième plat du jour : un filet de veau rôti au thym frais accompagné d’un jus réduit au miel. Le premier plat était un dos de cabillaud en croûte d’herbes et au citron vert, mais Damien n’était pas particulièrement amateur de poisson.
Il prit également un flan en dessert et un verre d’eau, puis se dirigea vers une table vide.
Manger était peut-être devenu un passe-temps pour lui. Même s’il essayait d’éviter ses harceleurs autant que possible, il ne pouvait pas manger rapidement. Il avait toujours pris son temps pour savourer ce qu’il mangeait.
Certains ne le pouvaient pas. Certains ne savaient même pas que de telles harmonies de saveurs pouvaient exister. Alors Damien en profitait.
Mais cette habitude lui attirait souvent des problèmes.
Autour de lui, la cafétéria était remplie d’élèves. Des collégiens et des lycéens discutaient, riaient et passaient un bon moment avec leurs camarades.
Personne ne s’asseyait à la table de Damien.
La plupart le connaissaient.
Et préféraient l’éviter.
Concentré sur son repas, Damien ne se montrait pas particulièrement curieux. Mais il entendait tout : les conversations, les pas, les chaises que l’on déplaçait, les couverts.
Avec le temps, il avait développé l’habitude d’écouter son environnement. Cela lui permettait de détecter immédiatement un changement soudain, un changement qui signifiait souvent que ses harceleurs venaient d’arriver.
Il pouvait également ignorer tous les autres sons pour se concentrer sur un seul.
Depuis son enfance, il faisait cela.
Aujourd’hui, c’était devenu simple.
Puis l’ambiance de la cafétéria changea. Le bruit diminua, les conversations se firent plus discrètes.
Damien comprit immédiatement.
Ils sont là.
Il continua de manger. Il voulait profiter de son repas jusqu’au bout.
Mais il ne put pas le faire longtemps.
« Tu as délaissé le cabillaud ? Dommage ! Il paraît pourtant que les oméga-3 boostent la mémoire… Tu n’as pas peur d’avoir un coup de pompe cet après-midi ? »
Damien releva la tête.
Il ne s’attendait pas à voir Jia.
« Je laisse les oméga-3 à ceux qui en ont réellement besoin pour leur mémoire. J’avais besoin de quelque chose de consistant pour m’apporter suffisamment d’énergie. »
Son regard se posa sur son assiette.
« Et puis, le thym frais et le jus au miel m’ont convaincu. La viande était tout simplement impossible à refuser. »
Jia s’assit en face de lui.
Les regards se tournèrent aussitôt vers eux.
Damien n’apprécia pas particulièrement la situation. Ils risquaient de l’associer à Jia.
« Oh, je vois. Manger davantage de viande te ferait donc du bien. »
Elle marqua une pause.
« Sinon, je me présente. Je m’appelle Jia. Et toi ? »
Damien la regarda. Elle savait parfaitement qui il était, mais les personnes autour d’eux ne semblaient pas le savoir.
C’était une bonne chose. Ils pouvaient croire qu’ils venaient de se rencontrer.
« Je m’appelle Damien Rowen. »
« Tu as un prénom plutôt unique, je trouve. »
« Je ne savais pas. Et toi, quel est ton nom de famille ? »
« Mmh… Je n’aime généralement pas le dire. Et puis, ce n’est pas comme si je pouvais le faire. Alors laisse tomber. »
Damien la regarda quelques secondes tout en écoutant les conversations autour de lui.
La plupart des élèves pensaient que Jia venait de le rencontrer. Certains semblaient vouloir la prévenir. D’autres étaient simplement curieux.
Jia, elle aussi, écoutait les conversations.
Mais elle les ignorait.
« Moi, j’ai préféré prendre le cabillaud. Aujourd’hui, j’ai des choses à mémoriser. »
« Ah… Je vois. »
Damien marqua une pause.
« Je te conseille de partir. »
« Pourquoi ? »
« On est camarades. Et puisque tu es seule, c’est plus simple de venir vers toi plutôt que de m’incruster dans un groupe. Je voulais simplement savoir comment était l’académie. »
« Ce n’est pas pour ça. »
Damien baissa légèrement la voix.
« Des personnes vont venir vers nous. Et elles n’ont pas de bonnes intentions. »
Jia le regarda intensément. Son regard était si concentré que Damien finit par détourner les yeux.
Puis il entendit quelque chose.
Ses harceleurs arrivaient.
Jia se tourna dans la direction qu’il regardait. Elle aperçut les quatre garçons.
À mesure qu’ils approchaient de la table, plusieurs regards se posèrent sur eux. L’un d’eux s’attarda plus longtemps sur Jia que les autres.
« Oh, Damien… Tu nous as trouvé une remplaçante ? »
« J’avoue qu’elle est bien plus agréable à regarder que toi. »
Le garçon qui n’avait pas quitté Jia des yeux sembla soudain se rappeler quelque chose.
« Attendez… C’est la nouvelle de ma classe. Celle qui a pris ma place. »
« Ah. C’est donc elle. »
« Elle a sûrement quelque chose à demander à Damien. Personne ne vient lui parler pour rien. »
Jia resta silencieuse.
Elle les laissa continuer.
Damien, lui, en avait assez entendu.
« Les gars… Elle ne me connaît même pas. On peut aller dehors pour— »
« Damien. Ferme ta gueule. »
Le ton était calme.
Damien baissa les yeux.
Et se tut.
L’un des garçons reporta son attention sur Jia.
« Tu sais… Damien nous aide à évacuer le stress de temps en temps. »
Son regard glissa brièvement sur elle avant de revenir à son visage.
« En te voyant avec lui, on s’est demandé si tu étais venue pour rendre le même genre de service. »
Damien sentit quelque chose se contracter en lui.
Ils étaient quatre : les deux garçons qui avaient parlé au début, le camarade de classe de Damien et un autre garçon qui regardait Jia d’un air lugubre.
Ce dernier finit par prendre la parole.
« Les gars… Vous allez harceler une fille ? Elle ne le connaît même pas. On peut la laisser tranquille. Enfin… si elle sait où elle met les pieds. »
Son regard s’attarda sur Jia.
« Elle était avec lui. Si elle veut repartir sans problème… elle pourrait peut-être nous aider pour quelque chose. »
« C’est vrai. Depuis qu’il a pris la place de l’autre, on est obligés de nous contenter de le frapper. »
Son ton était presque déçu.
« Avec son prédécesseur, c’était différent. »
Personne n’ajouta quoi que ce soit.
Pourtant, les regards échangés entre eux complétèrent parfaitement la phrase.
Le garçon tourna ensuite la tête vers Jia.
« Enfin… ce n’est pas ton problème. »
Son regard s’attarda un instant sur elle.
« On ne te fera rien. »
Après une courte pause, il ajouta :
« Mais si on te revoit avec lui… on te demandera sûrement un petit coup de main avant de te laisser repartir. »
Jia avait assez entendu. Elle jeta un regard à Damien, puis l’ignora complètement avant de se lever.
Son regard croisa alors celui du garçon à l’expression lugubre.
« Pas besoin d’attendre. Moi aussi, j’aurais bien besoin de votre aide. »
Pour la première fois, le garçon hésita. Quelque chose dans son attitude lui déplaisait. Pendant une seconde, il envisagea de laisser tomber.
Puis ses yeux s’attardèrent sur le visage de Jia, sur ses traits, sur son sourire. La prudence disparut peu à peu de son expression.
« Ouais… On a besoin d’aide. »
Il parlait déjà plus doucement qu’avant.
« Mais ça ne peut pas se faire ici. Ça risque de prendre un peu de temps. »
Jia plissa légèrement les yeux.
Son sourire devint presque fascinant.
« Je vois. Alors allons dans un endroit où nous pourrons nous aider tranquillement. »
Les garçons acquiescèrent puis se dirigèrent vers la sortie de la cafétéria.
Damien, lui, resta assis. Il avait regardé toute la scène. À plusieurs reprises, il avait voulu s’interposer.
Mais le dos de Jia… l’avait terrifié.
Baissant la tête, il se sentit impuissant. Même sans cette peur, il n’aurait probablement pas réussi à leur faire face.
À l’entrée de la cafétéria, Jia et les garçons sortirent.
Un jeune homme qui se dirigeait vers la cafétéria avait observé la scène du début à la fin. Il resta immobile quelques secondes avant de murmurer :
« Mmh… Qui est cette fille ? »