Chapitre 7
Traductions WeTried
Traducteur/éditeur : Hydrogen B
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◈ Murmures d’un démon intrigant ◈
Chapitre 7 : Raguel Miyatro
──────
Après avoir laissé Johan dans la chambre de Raguel, Gaf se dirigea vers le chemin de ronde.
Du haut des remparts, il apercevait d’un seul regard le domaine du seigneur.
À gauche, les champs s’étendaient sous le soleil couchant, teintés de rouge. À droite, des groupes de maisons fourmillaient d’habitants pressés.
Ils s’empressaient d’achever leurs dernières tâches. Le couvre-feu allait bientôt commencer.
C’était une vieille règle du Sud.
À l’époque des démons, autrement dit la nuit, les rues devaient rester désertes.
Les gens rentrèrent chez eux un à un. Bientôt, le silence enveloppa le domaine tandis que la lune se levait.
Le territoire fut englouti par l’obscurité, mais l’église brillait doucement. Le symbole de l’Église du Grand Saint absorbait la lumière lunaire.
Gaf leva les yeux vers le toit de l’église.
Suivant les cinq pointes du pentagramme, il traça le signe du Grand Saint.
« Grand Saint Marziel. Votre serviteur insensé a commis un péché grave. Je vous en prie, ne me pardonnez pas. »
Conclure un marché avec un démon n’avait pas suffi. Il s’était même impliqué dans un complot infâme. C’était un péché qui ne pourrait jamais être absous.
« Tu ne devrais pas plutôt te confesser à moi qu’au Grand Saint ? »
Une voix suave retentit soudain. Une voix familière.
Gaf se tourna vers elle.
Ses yeux s’écarquillèrent.
« Après tout, tu entretiens une seconde famille dans le dos de ta fille. »
La jeune fille, qui souriait avec douceur, marchait de la tour de guet vers les remparts.
« Ilea… ? »
La jeune fille inclina légèrement la tête. Ses cheveux blond platine ondulaient dans la brise nocturne.
« Cela fait longtemps, père. »
Tout le corps de Gaf se raidit.
« T-tu es vraiment… »
Ses pieds semblaient cloués au sol. Il dut se forcer à faire un pas après l’autre.
« Vraiment… »
Ses yeux tremblaient. Il avait l’air d’un homme qui venait d’apercevoir un mirage dans le désert.
« … Tu es vraiment ma fille ? »
Après avoir peiné jusqu’à elle, il posa un genou à terre.
« Oui. Je suis Ilea, ta fille. »
Gaf caressa doucement la joue de sa fille. Ilea posa sa main sur le dos de la grande main de son père.
Ils partagèrent leur chaleur.
Les yeux de Gaf rougirent.
« C’est bien toi, Ilea. »
« Ne pleure pas. Je suis là, maintenant. »
« Pardonne-moi. Tout est ma faute. Je n’aurais jamais dû te quitter des yeux, pas même un instant… J’ai commis une terrible erreur. »
Ilea tapota le dos de Gaf.
« Tu es venu me sauver, après tout. Aucun parent n’aurait pu faire ce que tu as fait, père. Alors ne te reproche rien. Allez, cesse de pleurer. »
La voix d’Ilea était parfaitement calme. Un léger sourire flottait sur son visage.
« Tu es blessée quelque part ? Le baron t’a touchée ? J’ai entendu parler de ses goûts étranges. S’il a posé la main sur toi… »
Ilea secoua la tête.
« Il ne m’a pas touché un seul cheveu. À vrai dire, il me traite très bien. »
Son ton était bien trop posé.
Gaf ne put s’empêcher de se sentir mal à l’aise.
Un monstre dépravé rôdait là où elle avait été enlevée et emmenée. Comment une jeune fille pouvait-elle rester aussi calme ?
Sa réaction était incompréhensible.
« I-Ilea. Tu fais semblant d’aller bien pour ne pas inquiéter ton père ? Tu n’es pas obligée. Si tu souffres, nous pouvons partir tout de suite. »
Ilea eut un léger sourire.
« Et qu’est-ce qui se passerait ensuite ? »
Même s’ils s’enfuyaient, ils seraient pourchassés jusqu’à la fin de leurs jours.
Gaf parla d’une voix tremblante.
« Nous pouvons cacher notre identité et vivre ailleurs. Peu importe que nous partions à l’ouest, au nord ou même dans l’Empire. Dis-le et nous partons sur-le-champ… »
« Je ne veux pas de cette vie-là. »
« Mais… »
Ilea passa doucement les bras autour de la tête de Gaf.
« Père, va refaire ta vie. Tu as une nouvelle famille, alors tu devrais être heureux avec elle. Tu le mérites. »
« I-Ilea. Qu’est-ce que tu racontes ? Ils sont… »
Une expression étrange traversa le visage d’Ilea. Elle repoussa doucement Gaf.
Puis elle plongea son regard dans le sien.
« Ils sont… ? »
« Ils sont… »
Gaf peina à poursuivre.
Il pouvait difficilement lui dire que la femme était une violeuse de rêves et que le bébé était un sang-mêlé.
Ilea sourit avec douceur et secoua la tête.
« Ne te force pas. Ce n’est pas grave. Mais quand même… »
Une lueur passa dans ses yeux.
« J’aimerais au moins voir une fois le visage de mon petit frère ou de ma petite sœur. »
À cet instant, des pas précipités retentirent en contrebas.
Quelqu’un montait l’escalier. Ilea se ressaisit et aida Gaf à se relever.
« Quoi qu’il en soit, à partir de maintenant, nous sommes des étrangers. »
Le visage de Gaf s’assombrit.
« Tu dois simplement faire attention, père. J’ai veillé à ce que les enfants qui m’accompagnaient ne disent rien. »
Les filles de Taháran enlevées en même temps qu’Ilea connaissaient le visage de Gaf.
« Tu comprends, n’est-ce pas ? »
À cet instant, une jeune voix retentit.
« Grande sœur ! »
Ilea se retourna.
Une petite fille courait vers elle. Elle s’arrêta net devant Ilea.
« Rowen, tu vas tomber si tu cours comme ça. »
« Mais c’est bientôt l’heure d’étudier, et je ne te trouvais pas, grande sœur. »
Ilea caressa les cheveux de la petite fille.
« Tu es venue me chercher. Merci. »
« Si on est en retard, la vieille peau va nous punir. Rowen ne veut pas avoir mal. »
« D’accord, allons-y. »
Ilea entrelaça ses doigts avec ceux de l’enfant. Elle jeta un regard à Gaf avant de s’éloigner.
Tandis que sa fille s’éloignait, Gaf resta figé sur place, à fixer longuement l’endroit où elle avait disparu.
C’était bien Ilea. Elle souriait toujours autant et restait sa fille attentionnée…
Et pourtant, quelque chose en elle lui semblait étranger.
Comme si elle était quelqu’un d’autre.
« Grande sœur, qui est cet homme ? »
« Hum… Un pauvre type ? »
« Même si c’est un adulte ? »
« Oui. »
Ilea esquissa un léger sourire.
« Mais c’est un homme courageux. »
* * *
Une main délicate s’appuya contre le mur de pierre rugueux. Les torches fixées aux murs ne faisaient que projeter de longues ombres. Elles n’éclairaient pas le chemin.
La luciole du garçon aveugle se trouvait ailleurs.
« Les escaliers doivent être assez effrayants pour toi. »
C’était le démon.
Johan sortit la tête du manteau de fourrure de Raguel.
« J’ai l’impression que je vais tomber… »
Le garçon marmonna en tendant un pied vers le bas. Sa jambe tremblait légèrement, comme s’il hésitait à faire le pas.
N’y tenant plus, Johan lança :
« Pourquoi ne pas descendre sur les fesses ? »
« Je veux marcher sur mes jambes. »
Le diablotin eut un rire creux.
« Quelle obstination inutile. »
« Alors guide-moi correctement. Tu as dit que tu serais mes yeux. »
Raguel se montrait plus déterminé que Johan ne l’avait prévu. Avait-il été comme ça dans l’histoire originale ? Johan ne s’en souvenait pas clairement. Raguel n’y avait qu’un rôle très secondaire.
« Tu es bien venu jusqu’ici depuis ta chambre, non ? À ton tour maintenant. N’aie pas peur. Fais le pas. »
L’escalier en colimaçon s’enfonçait si profondément qu’on n’en voyait pas le bout.
« Allez. »
Raguel posa prudemment le pied sur la première marche.
Son visage s’éclaira de soulagement.
Johan ricana.
« Tu vois ? Tu y arrives quand tu essaies. Bien joué. »
Les lèvres de Raguel commencèrent à se relever, puis se figèrent brusquement.
« Je ne suis pas du tout content qu’un démon me félicite. »
« Ton visage dit le contraire. »
Raguel était le genre d’enfant à se réjouir de la moindre attention ou du moindre compliment. Quiconque connaissait son passé pouvait deviner pourquoi.
Sa mère était morte en lui donnant naissance. Son père le maltraitait sans cesse. Les domestiques voyaient en Raguel leur maître au mauvais caractère et le regardaient froidement. On l’avait même traité d’enfant dénaturé, accusé d’avoir dévoré sa mère à la naissance.
Raguel ne pouvait qu’en souffrir de solitude.
« Tu as mal vu. En fait, ça me met mal à l’aise. »
« Vous êtes toujours aussi susceptibles, tous les deux. »
« Tous les deux ? »
Gaf ronchonnait lui aussi chaque fois qu’il croisait Johan.
« Pas besoin de le savoir. Continue d’avancer. »
L’escalier descendait profondément sous terre. À ce rythme, l’aube se lèverait avant qu’ils n’arrivent. Ce serait la catastrophe.
« Même si tu me presses, je ne peux pas aller plus vite. C’est ma limite. »
Johan ne pouvait pas vraiment réprimander un garçon aveugle qui avançait à quatre pattes comme un asticot. Il ne pouvait que s’impatienter. Il voulait posséder le garçon, mais même cela lui était impossible.
La méthode de possession ne s’était pas imprimée dans son esprit.
Pourquoi est-ce que je peux conclure des contrats, mais pas faire ça ?
Comme les contrats avec les humains, la possession était un pouvoir accessible à tous les démons. Johan était le seul à ne pas pouvoir s’en servir.
Y a-t-il un élément de l’univers d’Inmarok que j’ignore ?
Tandis qu’il repassait l’histoire originale dans sa tête, il entendit Raguel grommeler.
Tiré de ses pensées, Johan répondit sèchement :
« Arrête de marmonner et articule. »
« Si je voyais, on serait déjà arrivés. Je croyais que tu allais me donner des yeux, mais tu m’as trompé. »
Johan claqua la langue.
« Tu les auras bientôt, alors inutile de te plaindre. »
« Vraiment ? »
« Plus vite on atteindra la bibliothèque, plus vite ça arrivera. »
À peine Johan eut-il fini de parler que Raguel accéléra le pas. Il faisait de son mieux.
Il a un côté facile à convaincre.
Son rythme s’accéléra peu à peu.
« Ça suffit. Fais attention. »
Raguel avait déjà trébuché plusieurs fois, ce qui inquiétait Johan sans raison particulière.
« Doucement… »
Comme prévu, Raguel croisa les jambes.
Il laissa échapper un grognement de surprise et bascula en avant.
« Imbécile ! »
Il tomba face contre terre et se mit à dévaler les marches en roulant.
Je ne peux pas le laisser se blesser.
Johan bondit hors du manteau de fourrure. Il tenta tant bien que mal de soutenir Raguel, mais ne put rien faire.
Il fut entraîné dans sa chute.
Badaboum. Badaboum. Badaboum.
Les chocs s’abattirent sans pitié sur leurs deux corps fragiles.
À un moment, la conscience de Johan dériva au loin.
* * *
« … Où es-tu ? »
Sa tête le lançait. Tout son corps le brûlait comme s’il avait été roussi.
« N-ne me laisse pas seul. »
Sa vision tournoyait.
« Je ne vois rien. »
Retenant un gémissement, Johan endura la douleur.
« Où es-tu, au juste… ? »
Puis il regarda autour de lui.
Une vaste salle cylindrique. La bibliothèque souterraine de la Maison Myatro s’étendait devant lui.
Il faisait très sombre, mais cela ne gênait pas un démon. Leurs yeux brillaient d’autant plus dans l’obscurité.
Son odorat s’était aussi affiné. Une odeur de renfermé lui piquait le nez : celle des moisissures qui couvraient les immenses bibliothèques tout autour de la salle.
« S’il te plaît. »
Ce n’est qu’alors qu’il entendit renifler.
Johan tourna la tête vers le bruit.
Le garçon était recroquevillé sur lui-même, tremblant.
« Tch. »
Johan se releva et marcha vers lui.
Il s’était tenu debout pour la première fois la veille et avait déjà fait ses premiers pas.
Devrais-je remercier Gaf ?
Il avait des sentiments mitigés.
Johan s’arrêta devant Raguel.
Il était encore plus petit que le garçon accroupi.
« J’aurais peut-être dû prendre ta bite comme prix du marché. »
Raguel releva brusquement la tête.
« T-toi ! »
« Un garçon ne devrait pas renifler comme ça. »
Le garçon tressaillit, puis se détendit peu à peu.
« J’ai cru qu’on m’avait encore abandonné… Tu aurais dû me dire que tu étais là. »
« Ne geins pas. Tu n’es plus seul. Surtout, tu es blessé quelque part ? »
Le garçon tenait son épaule droite de la main gauche.
« Je n’arrive pas à faire force avec mon épaule. »
Une luxation ? Vu la hauteur d’où il avait roulé, il s’en tirait à bon compte.
« Tes ancêtres vont te guérir. »
Le garçon eut l’air perplexe.
« … Mes ancêtres ? »
« Plus précisément, l’héritage qu’ils ont laissé derrière eux. »
Raguel ne comprit absolument pas ce que Johan voulait dire.
Johan balaya lentement la bibliothèque du regard.
« C’est une grande bibliothèque tout à fait ordinaire. Il n’y a aucune raison de l’enterrer si profondément sous terre. Tu t’es déjà demandé pourquoi elle était aménagée de façon aussi peu pratique ? »
Raguel ne s’était jamais posé la question. Il s’était seulement réjoui qu’elle soit si loin sous terre. Il n’avait jamais réfléchi à son aspect pratique.
Il était simplement reconnaissant pour cet endroit. Il le protégeait des mauvais traitements et des condamnations. À ses yeux, c’était un refuge.
Raguel secoua la tête.
Le démon retroussa les lèvres.
« Parce qu’il y a beaucoup de choses à cacher. »
« Cacher quoi… ? »
« Tu le découvriras bien assez tôt. »
Johan aida Raguel à se relever.
« Suis-moi. »
Puis il saisit le bout de l’index du garçon pour le guider.
À cause de leur différence de taille, Raguel le suivit, le dos courbé de façon inconfortable.
« Où est-ce qu’on va ? »
« Là où tu t’asseyais toujours. »
Ils se dirigèrent vers la table ronde au centre de la bibliothèque.
Elle était petite, mais faite de Pierre-Miroir d’Or, le minéral le plus précieux au monde.
S’arrêtant devant la table ronde gris pâle, Johan dit :
« Ça va piquer. »
D’un coup de griffe acéré, il traça une entaille peu profonde dans la paume du garçon.
« Ah ! »
Le sang perla.
« Q-qu’est-ce que tu fais, tout à coup… ? »
« Il y a une table devant toi. Pose ta paume au milieu, comme pour y laisser l’empreinte de ta main. »
Le garçon était perplexe, mais ne posa pas de question.
Il obéit et posa la main sur la table.
« Un peu plus à gauche. »
« C-comme ça ? »
« Plus bas. »
« Plus bas… »
Johan soupira et grimpa sur la table ronde.
Prenant lui-même la main du garçon, il la plaça exactement au centre de la table.
Les gouttes de sang furent absorbées. Au même instant, la Pierre-Miroir d’Or se mit à flamboyer.
La lumière d’un blanc pur révéla un sort invisible. Des lignes enchevêtrées comme une toile d’araignée couvrirent la table ronde.
Le sang du garçon se répandit sur le sort gravé.
La Pierre-Miroir d’Or vira au rouge. Enfin, après avoir reconnu le sang des Myatro, la terre trembla une fois.
La table ronde s’enfonça tout droit.
La poussière accumulée pendant d’innombrables années envahit la bibliothèque.
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